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Enquête

Au Canada, les femmes autochtones veulent en finir avec l'impunité

Tandis que les langues continuent de se délier à coup de #BalanceTonPorc et de #MeToo, au Canada, des dizaines de milliers de personnes marcheront demain, en hommage aux femmes et aux filles autochtones disparues ou assassinées.  
Roxanne Thiara et Lana Derrick font partie des femmes disparues au Canada, DR
Roxanne Thiara et Lana Derrick font partie des femmes disparues au Canada, DR

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Combien sont-elles vraiment, ces femmes et ces filles autochtones mystérieusement disparues ou assassinées ces trente dernières années? 1182, comme le soutient un rapport de la Gendarmerie royale du Canada daté de 2015? 4000, selon l’estimation de l’association des femmes natives du Canada? Comment savoir, quand la police et la justice ne s’intéressent pas à ces cas dont la plupart restent non élucidés? Une chose est néanmoins certaine, la violence et l’impunité systématiques qu’elles ont à subir ne date pas d’hier. Longtemps, des gouvernements canadiens très conservateurs ont ignoré la question. Refoulant un “tabou” social que deux commissions d’enquête publiques veulent aujourd’hui briser.

 

Des femmes agressées par des policiers

Elle a les traits un peu tirés. Normal, elle vient d’atterrir. Édith Cloutier est la présidente du Centre d’amitié autochtone de Val d’Or. De passage 24 heures à Paris, elle a pris le temps d’un café pour évoquer la crise sociale que traverse le Canada. Cette grande brune aux yeux foncés et au regard perçant sait de quoi elle parle. Cela fait 28 ans qu’elle s’engage auprès des femmes autochtones à Val d’Or, une ville de 30 000 habitants située au nord d’Ottawa, au Québec. Val d’Or, c’est “l’épicentre” de la crise. Là où a éclaté en 2015 un scandale qui a exhumé plusieurs cas d’agressions sexuelles de femmes autochtones par des policiers.

À l’époque, deux journalistes canadiennes de l’émission Enquête diffusée sur Radio Canada se rendent à Val d’Or pour faire un reportage sur la disparition de Sindy Ruperthouse, une Algonquine de 44 ans. Sauf qu’au lieu d’un cas, ce sont plusieurs “affaires” que les journalistes vont découvrir. Au fur et à mesure de leur enquête, des jeunes femmes, toutes autochtones, se mettent à livrer spontanément leur propre histoire aux journalistes. Le reportage déclenche un tollé, et le gouvernement du Québec ordonne la mise en place d’une enquête pour faire la lumière sur ces accusations. 37 dossiers sont ouverts. Mais les investigations n’aboutissent pas. Et concluent finalement qu’aucune accusation ne peut être retenue contre les six policiers impliqués.

 

La discrimination de génération en génération

Mais Val d’Or n’est que l’illustration d’une crise plus profonde, qui ronge le Canada depuis plusieurs décennies. Un “tabou” longtemps ignoré des autorités. Comment expliquer que les femmes autochtones représentent 16% des agressions, alors qu’elles constituent seulement 4,9% de la population du pays? Et on ne parle ici que des agressions qui ont été rapportées, ce qui n’est pas systématiquement le cas.

Tout en remuant son café crème, Édith Cloutier évoque un début de réponse: “Les femmes autochtones du Canada portent l’héritage de la colonisation. Ces réalités sont la résultante d’un cumul de traumas qui les rend aujourd’hui très vulnérables.” Un héritage lourd à porter, pour ces femmes d’aujourd’hui dont les mères et les grand-mères avaient, hier déjà, à subir des situations similaires. “À l’époque, on prenait leurs enfants de force pour les mettre dans des pensionnats où l’on pratiquait l’assimilation forcée”, poursuit-elle. Une pratique étatique qui disait qu’il fallait “tuer l’Indien dans l’enfant”. Entre les années 30 et 60, des dizaines de milliers de familles autochtones ont été déchirées, privées de leurs enfants. “Aujourd’hui, on persécute celles qui sont les plus faibles: les femmes”, continue Edith Cloutier.

 

Une justice à deux vitesses

Au Québec, les agressions par des policiers ne sont pas des cas isolés. En Colombie Britannique, des corps sont régulièrement retrouvés en bord de la Highway 16, route tristement surnommée “l’autoroute des larmes”. Et la plupart du temps, ces cas d’assassinats ou de disparitions suspectes ne sont jamais résolus. Dans le reportage d’Enquête, le père de Sindy Ruperthouse, Johnny Wylde, rapporte que, depuis la disparition de sa fille, aucun appel à témoin n’a été lancé. Et de se lamenter: “Les enquêteurs, on ne les a jamais vus.” La photo de Sindy n’a pas non plus été diffusée. En revanche, un traitement bien différent est réservé aux disparitions de femmes blanches, dont les photos sont placardées dans tous les postes de police. “On sent qu’il y a une justice différente si on est autochtones ou blanc”, déplore Edith Cloutier.

 

 

Avant Val d’Or, ces cas restaient tus. Ils étaient presque secrets. Voire complètement tabous. Dans les communautés autochtones, dénoncer un viol ou une agression qui se serait produite au sein de la communauté revient à dénoncer l’ensemble de celle-ci. Et saisir la justice de la province est un acte vain. Les marches organisées chaque année depuis le 14 février 2002 ne trouvaient pas non plus d’écho dans les médias.

 

Une enquête nationale et publique

Alors, en 2013, 30 000 personnes ont signé une pétition pour demander au gouvernement fédéral d’ouvrir une enquête. Elle a pris une ampleur telle que les discriminations envers les autochtones en général, et les femmes en particulier, sont devenues l’une des causes à défendre des candidats aux élections fédérales de 2015. En octobre de la même année, un libéral est élu. Il s’agit de Justin Trudeau. Après des années de conservatisme au pouvoir, il est un espoir pour les autochtones. D’autant que Justin Trudeau tient promesse: fin 2016, il ordonne l’ouverture d’une enquête nationale pour cerner les causes de la discrimination systémique des femmes autochtones.

justin trudeau femmes autochtones canada

Discours de Justin Trudeau sur la disparition des femmes autochtones © Delusion23, Wikicommons

L’enquête démarre sur les chapeaux de roues. Peut être surtout parce qu’elle satisfaisait une opinion publique choquée par les révélations qui ont suivi la “crise” de Val d’Or. Car dans les mois qui ont suivi, la commission d’enquête connaissait déjà des remous, et un an et demi après, elle continue de patauger. Aujourd’hui, les deux tiers du temps qui lui était impartie sont déjà écoulés, et on ne compte pas moins de 10 démissions depuis cet automne au sein de la commission. Des difficultés qui semblent s’ajouter les unes aux autres. Contactée par Skype, Michèle Audette, ex-présidente de l’Association des femmes autochtones du Canada fait partie des cinq commissaires désignés dès le début de la commission. Elle raconte les hauts et les bas des investigations: “La complexité sociopolitique, émotionnelle ou géographique sont des obstacles majeurs.” Sur les 1253 personnes auditionnées par la commission, la moitié ont déjà été entendues. “On travaille dans un contexte extrêmement émotionnel, stressant, intense, mais tellement beau, unique et important, et surtout, historique, poursuit Michèle Audette. Donc oui, il y a des gens qui partent, parce qu’ils ne sont pas du tout à l’aise avec cet environnement-là. Mais on continue à y croire.

 

Manque de temps

Les nombreux soubresauts qui ont ponctué l’enquête suscitent aussi doutes et inquiétudes chez les familles des victimes. Retrouveront-ils un jour celles qui leur étaient proches? Leurs histoires seront-elles un jour inscrites dans les annales de celle du pays? Le temps manque. Et des négociations ont déjà été enclenchées avec le gouvernement fédéral pour prolonger le mandat de la commission d’enquête. “On croise les doigts, les orteils, et les cheveux, pour que ce soit renouvelé, insiste Michèle Audette, pleine d’espoir. Pour faire un travail aussi important, pour s’assurer que nos recommandations soient crédibles, efficaces et surtout plausibles, il faut absolument rendre le temps extensible.

Quoi qu’il en soit, si la commission n’a pour l’instant pas abouti, certains gouvernements de provinces canadiennes ont décidé d’aller de l’avant. En rouvrant des dossiers, en se penchant sur des cas d’agressions sexuelles déclarés mais jamais résolus. “C’est encourageant. Une brèche est ouverte”, précise Michèle Audette. Il était temps. Car ces 30 dernières années, au Canada, seulement 1814 cas d’agressions sexuelles ont été jugés. Sur 600 000 dénonciations.

Marie-Stéphanie Servos


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