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L'interview “Coup de gueule” de Nadège Abomangoli

“Ce que vit Christiane Taubira, de nombreux Français le vivent tous les jours”

Victime d’insultes racistes, Christiane Taubira cristallise les attaques mais fédère aussi les soutiens. La conseillère régionale PS Nadège Abomangoli a répondu à notre interview “Coup de gueule” sur la libération de la parole raciste en France.
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À 38 ans, Nadège Abomangoli, conseillère régionale d’Ile-de-France, fait partie des personnalités à suivre au Parti socialiste (PS). Encartée depuis 2006 et la mobilisation contre le Contrat Première Embauche (CPE) -“À l’époque j’étais au chômage, c’est un combat qui m’a vraiment touchée”-, elle construit progressivement sa carrière politique, et figurera en deuxième position sur la liste PS à Villetaneuse aux prochaines municipales. Pour la parité, contre le cumul des mandats et accro à Twitter, Nadège Abomangoli est très représentative de la jeune génération en politique, qui joue des coudes pour faire son trou mais surtout pour faire entendre sa voix.

Femme, noire, de gauche, Nadège Abomangoli s’est sentie particulièrement concernée par les attaques concernant Christiane Taubira ces dernières semaines. Alors que cette dernière fait aujourd’hui la couverture du magazine Elle qui l’a élue femme de l’année, Nadège Abomangoli revient sur la libération de la parole raciste en France en répondant à notre interview “Coup de gueule”.

Les lâchages récents contre la garde des sceaux étaient-ils prévisibles?

Personnellement, je n’ai pas du tout été étonnée. Ils sont la conséquence d’un climat qui s’est installé depuis quelques années et d’une irresponsabilité de certains dirigeants. Je pense au débat sur l’identité nationale ou au discours de Grenoble sur les Roms. Le poisson pourrit toujours par la tête, et quand il y a un tel racisme décomplexé au sommet de l’Etat, il ne faut pas s’étonner que les langues se délient.

Pourquoi tant de haine envers Christiane Taubira?

Elle incarne tout ce que l’extrême droite déteste, ce n’est pas un hasard si les attaques se focalisent sur elle. Elle est intelligente, lettrée, cultivée: ils ne trouvent rien d’autre à faire que la rabaisser de la façon la plus primitive qui soit. La sortie de cette gamine à Angers n’est que la suite logique des manifs pour tous du printemps dernier, où les enfants ont beaucoup été instrumentalisés.

Existe-t-il une nouvelle génération de réacs en France?

Ils ne sont pas plus réacs qu’avant mais ils sont plus visibles. Les manifs pour tous ont fait émerger une génération militante d’une frange de la droite qui ne reconnaît pas la loi républicaine et se réclame de la loi naturelle.

“Les réseaux sociaux ont permis de rendre certaines manifestations de racisme décomplexé plus visibles.”

Et une nouvelle génération de racistes?

Je ne crois pas que la France soit fondamentalement raciste, mais elle a peur. Nous vivons dans l’un des pays les plus pessimistes au monde, qui est en proie à une certaine “insécurité culturelle” selon certains -même si je n’aime pas cette expression dont l’emploi semble légitimer le discours frontiste et la peur de l’autre. Face à la crise, au chômage, à la perte d’influence dans le monde, ce qui reste, c’est l’identité. Les crispations identitaires que nous connaissons actuellement sont en complet décalage avec les changements que connaît le pays. Les plus repliés sur eux-mêmes ne voient pas que leur monde a changé.

La France ne fera-t-elle donc jamais la paix avec son héritage colonial?

J’espère que si, mais pour l’instant on n’y est pas. Il n’y a qu’à voir comment la période coloniale est enseignée à l’école. Je trouve ça incroyable qu’aussi peu de gens connaissent Frantz Fanon en France (ndlr: intellectuel martiniquais qui a milité pour l’indépendance de l’Algérie). Et quand je vois le pouvoir qu’exerce encore la France en Afrique, je me dis que le néo-colonialisme est une réalité. On est en 2013, il faut passer à autre chose. Pourtant, je n’ai pas de liens particuliers avec ce continent, même si je suis née au Congo Brazzaville. Je suis arrivée en France à deux ans et n’y suis retournée qu’une seule fois.

Le Front national (FN) montre-t-il à nouveau son vrai visage après des années d’assagissement?

Non. On parle de personnes qui “dérapent” mais en fait c’est juste qu’elles se font prendre. Les militants du Front national sont égaux à eux-mêmes, mais les réseaux sociaux ont permis de rendre certaines manifestations de racisme décomplexé plus visibles.

“Il existe une sorte de fantasme d’exotisme autour de la femme noire ou maghrébine.”

Les réseaux sociaux sont-ils un défouloir pour les extrémistes?

S’ils permettent une démocratisation de la prise de parole publique, ils offrent aussi une visibilité à tous les racismes. Mais je me demande si on ne surestime pas parfois leur résonance. Ce sont finalement souvent les médias traditionnels qui amplifient les débats se déroulant sur les réseaux sociaux.

La politique est-elle épargnée par le racisme ordinaire?

Pas du tout. Quand j’ai été élue au conseil régional en 2010, j’ai été qualifiée de “racaille de banlieue”, alors que je vivais à Paris depuis des années, où j’ai étudié à Sciences Po.

Femme et noire en politique, la double peine?

Il existe une sorte de fantasme d’exotisme autour de la femme noire ou maghrébine, qui s’ajoute au sexisme ordinaire vécu par de nombreuses femmes de ce milieu. Il existe aussi une présomption d’incompétence qui est insupportable. J’entends régulièrement autour de moi que les hommes blancs de moins de quarante ans n’ont plus aucune chance de réussir maintenant qu’on veut favoriser la présence des femmes et de la diversité en politique. Pourtant, je n’ai pas remarqué qu’on était majoritaires.

Y a-t-il quand même des raisons d’être optimiste?

Il y a un déni autour des discriminations sexistes et racistes qui peuvent exister en France, alors que, ce que vit Christiane Taubira, de nombreux Français le vivent tous les jours. Moi-même, quand je cherchais un logement, on m’a dit en face “D’habitude je ne loue pas à des personnes de couleur, mais vous, vous avez l’air propre”. Je suis optimiste car la majorité des Français, y compris ceux qui vivent des difficultés sociales, ne basculent pas dans le vote d’extrême-droite. Je suis surtout optimiste parce que la jeune génération a été habituée au mélange. Mais le problème, ce ne sont pas les jeunes, ce sont les vieux, et ce sont eux qui sont au pouvoir.

Propos recueillis par Myriam Levain


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