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Enquête

Pourquoi le célibat féminin fait-il encore si peur?

Même si les célibataires se comptent par millions, la vie en solo continue de rester une perspective effrayante pour la plupart des jeunes femmes. On a essayé de comprendre pourquoi.
Rebel Wilson et Dakota Johnson dans “Célibataire mode d'emploi” © Warner Bros Ent. Inc
Rebel Wilson et Dakota Johnson dans “Célibataire mode d'emploi” © Warner Bros Ent. Inc

Rebel Wilson et Dakota Johnson dans “Célibataire mode d'emploi” © Warner Bros Ent. Inc


Le célibat est une jungle habitée par deux types d’individus. Les proies, les romantiques qui cherchent l’amour, et les prédateurs, les cyniques qui cherchent des sensations.” Voilà comment Anne Berland résume sa découverte de la vie sans le couple au début de son livre, Celibadtrip, paru au printemps. L’auteure, qui a longtemps vécu sa vie de célibataire comme un enfer, a décidé de le raconter dans un récit aussi dépressif que fidèle à ce que ressentent de nombreux trentenaires face à l’absence de vie de couple. Conçue comme une thérapie pour cette Parisienne de 35 ans, l’écriture du livre trouve aujourd’hui un écho parmi les gens de sa génération qui ont connu ou connaissent une traversée du désert sentimental. “Sur les réseaux sociaux, je reçois pas mal de messages de lecteurs qui me remercient d’avoir décrit exactement ce qu’ils ou elles ressentaient, confie-t-elle. Ça me fait très plaisir, car c’est exactement pour ça que je me suis lancée. J’ai eu l’idée d’écrire un livre sur le célibat en voyant qu’autour de moi, on était très nombreux à s’être installés dans cette vie.”

 

L’angoisse de la solitude amoureuse

Le choix du titre en dit long sur la façon dont Anne Berland a vécu cette expérience, elle qui reconnaît ne pas avoir été préparée à vivre seule durant sa vingtaine, ponctuée de relations stables. Le contenu du livre est en effet un long bad trip -à ne jamais mettre entre les mains d’une personne angoissée par la rupture amoureuse. Car si Anne Berland assure défendre le célibat, qui lui a permis de se trouver et de conquérir son indépendance, les chapitres de la rédemption arrivent bien tard après une description apocalyptique de la vie en solo, certes drôle mais un brin caricaturale. Et surtout révélatrice d’une profonde angoisse des temps modernes: la solitude amoureuse.

“Quand j’étais maquée, la perspective de me retrouver célib me terrorisait.”

Paradoxal quand on sait qu’un couple sur trois divorce (un sur deux en région parisienne) et que l’âge moyen du mariage est de 31 ans pour les femmes. Encore plus étonnant quand on sait qu’une grande partie de la génération Y voit le couple comme une barrière à son épanouissement personnel. Mais en lisant Celibadtrip, une certitude se dessine: pour beaucoup d’entre nous, pire que d’être trompée, il y a être quittée.

Je suis toujours passée d’une relation à une autre, de l’adolescence à la trentaine, se souvient Chloé, 35 ans. Quand j’étais maquée, la perspective de me retrouver célib me terrorisait, bien plus que la réalité ne m’a angoissée quand j’ai fini par vraiment vivre seule. Avant, je ne concevais pas de passer une soirée sans personne: quand je n’étais pas avec mon mec ou des amis, je me réfugiais dans le boulot. Et puis, mon modèle familial, c’étaient des parents mariés depuis leurs 20 ans, forcément, la solitude m’effrayait, même si j’ai fini par découvrir ses bons côtés.” Cette découverte tardive, c’est ce que raconte Celibadtrip, nous révélant qu’il existe toujours un paquet de jeunes gens, qui, en 2016, n’envisagent le célibat que pour les autres.

 

Entre fantasme de liberté et peur de la solitude, la vie en solo continue d’être flippante pour beaucoup, tandis qu’une minorité croissante en a fait un nouveau mode de vie. C’est le cas d’Héloïse, 36 ans, qui a appris à dompter sa solitude forcée avec les années. Celle qui n’avait jamais été seule avant l’âge de 27 ans affirme qu’aujourd’hui, elle ne renoncerait à sa liberté que pour une histoire qui en vaut vraiment la peine. “Je sors quand je veux, je voyage avec qui je veux, je lis, je vais au théâtre, je fais énormément d’équitation, et surtout j’ai un boulot de journaliste qui me passionne et me prend beaucoup de temps. Oui, j’apprécie ma liberté! Surtout, je préfère être dans ma situation que dans celle des couples que j’observe et qui sont malheureux, où chacun est un boulet pour l’autre.”

 

Entre liberté et pression sociale

Car le célibat, c’est l’absence de contrainte, c’est l’espace pour se réaliser en tant qu’individu. Ce n’est pas Nicolas, 33 ans, cadre dans une grande entreprise, qui dira le contraire. “Je sais que je n’aurais pas fait tout ce que j’ai fait si j’avais été en couple. Que ce soit mon tour du monde ou les changements de carrière pour lesquels j’ai opté, je me sens plus affirmé et mieux construit grâce à ma vie de célibataire. En couple, j’aurais certainement mené une vie beaucoup plus conventionnelle.”

“Je ne profite pas autant de mon célibat que je le pourrais car l’injonction à me mettre en couple est omniprésente.”

Le jeune homme, qui n’a jamais vécu son célibat comme une tare, admet toutefois que la pression sociale est moins forte sur lui que sur ses amies filles. “On me pose des questions, mais pas tant que ça, je sens même que dans ma famille, pourtant très classique, mon père approuve mon choix de vie un peu original.” Du côté d’Héloïse, le ressenti n’est en effet pas du tout le même. “La femme n’a malheureusement pas le luxe du temps, soupire-t-elle. Personnellement, je n’ai pas une envie d’enfants très pressante mais à terme, je ne me vois pas sans. Si je veux être mère, peut-être qu’un jour prochain, je serai obligée de me caser, comme on dit, alors que ce que je cherche avant tout, c’est l’amour. De façon générale, je ne profite pas autant de mon célibat que je le pourrais car l’injonction à me mettre en couple est omniprésente.”

Cette insidieuse pression, la psychanalyste Sophie Cadalen, coauteure de Vivre ses désirs, vite! la perçoit fréquemment chez ses patientes trentenaires. “Beaucoup ont l’impression d’être laissées au bord d’une route qu’elles sont censées suivre. Or, la plupart du temps, ce ne sont pas elles qui veulent trouver quelqu’un, c’est plutôt leur entourage qui les y encourage. En général, quand on est seul, c’est qu’il y a des raisons et qu’on apprécie cette vie. Il faut s’autoriser à l’apprécier, sans écouter les autres. Nombreux sont ceux qui trouvent qu’être célibataire, c’est vachement bien.

boire des shots en soirée

 

Oui, peut-être, mais assumer son célibat, c’est accepter de sortir de la norme, dans une société où être adulte est synonyme de vie à deux et surtout de vie de famille. La philosophe Geneviève Guilpain, qui a étudié le célibat depuis le XVIIème siècle pour écrire Les Célibataires, des femmes singulières (L’Harmattan), est formelle: le couple demeure à notre époque un rite initiatique incontournable. Choisir de vivre seule, c’est déroger à cette règle. “Dans la société, on se définit toujours les uns par rapport aux autres, particulièrement dans le mariage. Par ailleurs, historiquement, la femme a toujours été définie par rapport à l’homme. Or, la célibataire ne se définit par rapport à personne, elle se définit comme un absolu. Autant dire que la démarche est assez dérangeante.”

En 2016, malgré un nombre de célibataires en constante augmentation en France, le couple reste une injonction à laquelle il est difficile d’échapper. “Il suffit d’allumer la télé ou d’ouvrir un magazine”, ironise Héloïse. Pour Geneviève Guilpain, l’explication de cette norme archi-puissante va de soi: “La société vise à se reproduire, il n’y a qu’à voir comment la France s’auto-congratule en permanence de son taux de fécondité important. Le contrôle sur les corps et sur les relations entre les sexes passe par la pub, les romans, les médias, mais aussi par le fait que tout est vendu par deux. De façon pernicieuse, cela contraint les individus à considérer comme préférable la vie à deux.”

 

 

Derrière la norme sociale, se cache aussi l’aspiration très générationnelle à trouver l’amour avec un grand A, son alter ego, sa moitié. Un fantasme dont on peut parfois revenir assez brutalement. “Notre conception du couple nourrit des attentes démesurées dans la vie à deux, analyse Anne Berland. Si j’ai aussi mal vécu mon célibat, c’est parce que je misais tout sur l’amour, et je suis loin d’être la seule. Certaines de mes amies, qui pourtant cartonnent dans leur boulot et mènent une vie de rêve, me confient avoir parfois envie d’en finir parce qu’elles ne supportent plus d’être seules. Ce que mon celibadtrip m’a appris, c’est à arrêter de croire en un amour qui comblerait toutes mes failles, car ça n’existe pas.”

Il y a un côté punk à être célibataire à la trentaine.

Pourtant, c’est exactement cette tentation qui conduit tant d’entre nous à être en couple -et à régulièrement déchanter. À 24 ans, Marion fait partie des personnes qui n’ont quasiment jamais été célibataires: “Parfois je regrette de ne pas avoir quitté mon ex plus tôt, car je sais maintenant que je suis restée avec lui par habitude et que je n’ai pas assez profité. Aujourd’hui, je suis de nouveau avec quelqu’un, mais à distance, ce qui me laisse une certaine indépendance; j’aime avoir quelqu’un à qui raconter ma journée, avec qui faire des projets. Je sais bien qu’en couple, je dois faire plus de compromis que si j’étais seule, mais j’ai l’habitude et ça ne me pose pas de problème.” Le compromis, c’est justement ce dont ne s’encombre pas Heloïse, qui a appris avec le temps que le bonheur ne passait pas nécessairement par le couple. “Quand ça se passe bien, je trouve que la vie à deux est ce qu’il y a de plus beau, mais dans le cas contraire, je fuis! Il faut savoir s’affranchir du modèle qu’on nous impose, quitte à passer pour une rebelle. Il y a un côté punk à être célibataire à la trentaine”, plaisante-t-elle.

 

D’autres choix de vie

Ce côté jouissif, la psychanalyste Sophie Cadalen aimerait le réhabiliter. “Sortons de la vision plaintive qu’on a du célibat, c’est souvent une période où l’on fait plein de choses, on rencontre plein de monde, beaucoup de mes patients sont nostalgiques de cette vie-là.” D’ailleurs, nombreux sont les couples qui jalousent la vie de leurs amis célibs. “Mes potes maqués me disent que s’ils étaient à ma place, ils seraient à fond sur Tinder et baiseraient tous les soirs, mais ça, c’est typiquement une projection de mecs en couple”, rigole Nicolas. Car si le célibat est une réelle opportunité de liberté sexuelle, pour les hommes comme pour les femmes, il est aussi parfois synonyme d’abstinence, de solitude, et de déprime. L’attrait initial du plan cul peut vite se transformer en un marchandage amoureux pas nécessairement épanouissant.

Pour Anne Berland, “on dépeint systématiquement le célibat féminin de façon comique, alors que ça peut être profondément difficile”. Car le sentiment de vide, peu de gens sont prêts à s’y confronter, confirme Sophie Cadalen. “C’est le grand drame de la condition humaine, la solitude nous pèse, et pourtant, nous ne pouvons pas l’éviter. J’invite à vivre tous les moments où personne ne peut rien pour nous, dont la solitude et le deuil font partie, car vivre, c’est accepter que parfois, on ne peut pas être consolé.”

Mais pour la psychanalyste, derrière la peur du célibat des femmes, se cache avant tout le tabou de la non-maternité: “Envisager qu’une femme n’ait pas d’enfants, c’est ça, le grand combat de notre époque. Ce choix de vie terrifie tout le monde, les femmes les premières. Une femme sans désir d’enfant, ça casse le dernier bastion de certitude, et alimente la peur que tout foute le camp. Or, le désir d’enfant n’a rien d’évident pour nombre de femmes, y compris pour celles qui en ont fait.”

Geneviève Guilpain, elle, voit dans le modèle du couple -et par extension de la famille- la possibilité de se raccrocher à la sphère privée à une époque de doute généralisé. “Dans toute période de crise, il y a un repli sur les valeurs sûres et sur l’intimité. Des personnes qui ne sont pas comblées par leur parcours professionnel peuvent se raccrocher à la réussite de leur vie privée, ce qui est sans doute l’un des facteurs d’explication de la réhabilitation du couple.” D’autant qu’aujourd’hui, le mariage d’amour est devenu la norme: si on est deux, c’est qu’on est amoureux.

C’est une chance d’avoir conquis le droit de choisir!

Or, loin de leur faciliter la tâche, avoir une infinité de choix rend peut-être la quête des célibataires encore plus compliquée: et si le ou la partenaire parfait(e) se cachait encore quelque part? “Ça me choque toujours d’entendre que les femmes sont devenues trop exigeantes, poursuit Sophie Cadalen. Il fut une époque où le mariage était une histoire de dot et de partage de terres, c’est une chance d’avoir conquis le droit de choisir!

match sur tinder

 

Si, pour l’instant, l’option du célibat est rarement vue comme une chance -il n’y a qu’à regarder n’importe quel film pour s’en rendre compte- les représentations de la pop culture évoluent pourtant lentement mais sûrement. Alors qu’il y a encore dix ans, même les célibataires les plus endurcies de Sex and the city finissaient toutes la bague au doigt, cette année, la comédie américaine Célibataire, mode d’emploi proposait un happy end en solo à sa protagoniste, ce qui est suffisamment rare pour être souligné. Autre signe que les temps changent: Sarah Jessica Parker revient très bientôt sur nos écrans de télé avec une série intitulée Divorce, qui sera diffusée en octobre sur HBO et OCS City, et qui ne parlera pas vraiment du prince charmant.

Quant à Anne Berland, toujours en promo de son livre Celibadtrip, elle est désormais à nouveau en couple. Mais elle assure qu’après avoir connu le célibat de longue durée, ses relations ne seront plus jamais les mêmes. “Grâce à cette expérience, j’ai découvert une autre Anne et je ne vis plus le couple comme une béquille, lâche-t-elle. Vivre seule m’a obligée à me déprogrammer pour me reprogrammer, ce qui est très caractéristique de la trentaine, je trouve. J’ai appris à avoir mes propres projets, à me réaliser personnellement: j’ai même écrit un livre, et ça, je n’aurais jamais pensé que ça m’arriverait un jour! Je réfléchis d’ailleurs à la suite, qui portera certainement sur… le couple, une autre aventure qui n’est pas du tout lisse.”

Myriam Levain


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