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Pourquoi “chatte” est le mot de l'année 2018

On a enquêté sur l’emploi massif du mot “chatte” et sur sa signification.
© M. Larrere
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La chatte est partout. Des “pussy hats” de la Women’s March de 2016 aux slogans de #NousToutes le 24 novembre dernier, en passant par la ligne de vêtements Power Pussy d’Erika Lust ou le spectacle Chattologie qui s’énonce sur les scènes parisiennes, le félidé semble avoir durablement investi le champ lexical du féminisme. Mais que nous raconte au juste ce symbole aussi poilu qu’ambivalent? Portrait.

 

La fourrure du minou

Son histoire est celle d’un “couvrez cette chatte que je ne saurais voir”. Pour le sexologue Jean-Claude Piquard, auteur de La Fabuleuse histoire du clitoris, ce mot ancré dans le jargon populaire “désigne la pilosité qui recouvre le sexe des femmes”. Il a d’ailleurs ses variations comme minet, minou ou minouche. Ce que l’on entend par “chatte”, c’est sa fourrure. Mais pas que. “C’est avant tout une façon de ne pas nommer la vulve. Ce sexe réprimé, notamment durant le XIXème siècle où l’existence du clitoris était niée”, avance l’expert. La pensée nataliste d’alors réduit le corps féminin à l’enfantement. Un devoir si central que le clitoris est “carrément considéré comme un moyen de contraception” déplore Jean-Claude Piquard. La chatte doit couver sa portée.

Mais la femme n’est pas seulement “femelle”, elle est aussi “chaton”. Ce lexique caressant minimise sa présence dans l’espace public, la domestique. “On met le sexe féminin en situation de faiblesse, car en le rendant ‘mignon’, on l’infantilise. Le ‘minou’ est le sexe minoritaire face au sexe dominant des hommes”, analyse Fatima Benomar, membre d’Osez le féminisme et cofondatrice de l’association Les Effronté·e·s. Et si cette intimité-là n’est pas innocente, elle ne peut être que menaçante. Animal fétiche de la sorcière, la chatte suscite les superstitions comme cette partie de l’anatomie féminine “qui effraie, est jugée déviante et tournée en ridicule par ceux qui souhaitent garder le pouvoir”, avance Maria Candea. Cette professeure de linguistique à l’université Paris 3 associe le félin qui griffe au “Vagina dentata”, ce mythe selon lequel le vagin serait pourvu de dents, parfaite illustration de l’angoisse de castration. Bref, pour la docteure en sciences du langage Noémie Marignier, peu importe le contexte: la chatte porte en elle “une charge négative et insultante”.

“‘Chatte’ est un mot qui sidère, comme ‘salope’, et l’employer permet de désamorcer la tentative de l’agresseur: si je parle de ma chatte, qu’est-ce qui te reste?

La bataille de la chatte

Mais 2019 pourrait sonner le glas de ce “pussy-shaming”. Selon Camille Froidevaux-Metterie, cela fait quelque temps que l’on assiste à “une redécouverte de leur sexe par les femmes”. Dans son essai intitulé Le Corps des femmes, la bataille de l’intime, la professeure de sciences politiques voit en 2015 “le tournant génital du féminisme”. Que retenir de ces années passées? La modélisation en trois dimensions du clitoris par la chercheuse Odile Fillod, la reconsidération publique des tabous menstruels, des soucis utérins et de l’endométriose et aussi la dénonciation des abus gynécologiques et du sexisme ordinaire. Sans oublier bien sûr le mouvement #MeToo, au cours duquel “les organes génitaux descendent dans la rue”. Réapproprié par les femmes, la “chatte” s’oppose dès lors aux “queues” des porcs. Derrière l’indignation, la chercheuse voit là une nouvelle révolution sexuelle qui passe par “une dynamique d’émancipation et une profonde redécouverte du corps”. Le félin poilu y est “le dénominateur commun à la plupart des combats féministes” car son caractère générique “fait qu’il désigne à la fois le vagin, le clitoris, l’utérus, les lèvres”, complète Noémie Mariginier. Durant les années 70, les militantes dévoilaient d’ailleurs ce sexe en rejoignant leurs mains en triangle inversé. 

 

 
 
 
 
 
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No means no Marche contre les violences sexistes et sexuelles 24/11 #protest #nousaussi #stopauviol #metoo #noustoutes #song #sing #lyrics #yourvoicematters #yourvoicecounts #mobilizeyourself

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Ce combat ou plutôt cette “bataille de la chatte” -dixit la chercheuse- s’est poursuivi le 24 novembre dernier avec #NousToutes. À la manif’, les slogans pullulent pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles: “Chatte insoumise”, “Dans la rue avec notre chatte et notre fourchette”, “Lâchez-nous la chatte”, “Ma chatte, mes droits”, “La planète ma chatte: protégeons les zones humides”, etc. En associant la reprise en mains du mot à celle de leur corps, les manifestantes perpétuent l’élan des milliers de femmes de la Women’s March. En novembre 2016, les indignées de Washington réagissaient au fameux “Grab them by the pussy” de Donald Trump en s’affublant de “pussy hats”, des bonnets roses de chatons tricotés à la main.

Selon Bibia Pavard, historienne du féminisme, “on assiste à un retournement du stigmate propre aux mouvements LGBT et féministes: se réapproprier un terme péjoratif pour en faire une fierté”. L’heure est donc à la Pussy Pride. Cette revendication de l’intime, Camille Froidevaux-Metterie l’appelle le “féminisme incarné”. L’idée que les femmes n’ont pas pas besoin du sexe des hommes pour jouir ou agir. Les écriteaux de #NousToutes sont déjà une forme de victoire. “‘Chatte’ est un mot qui sidère, comme ‘salope’, et l’employer permet de désamorcer la tentative de l’agresseur: si je parle de ma chatte, qu’est-ce qui te reste?… Le sexe féminin est l’objet de la maltraitance et l’on ressent une vraie ‘pride’ à exhiber ce qui est censé être caché”, analyse Fatima Benomar, qui voit en ces bons mots les héritiers de slogans féministes des seventies type “une femme sans homme est comme un poisson sans bicyclette”.

 

 

Chattologie, “pouvoir de la chatte” et chatons violents

Pas de chichis, “il faut appeler une chatte une chatte” décoche Camille Froidevaux-Metterie. Du Tumblr intitulé Journal de ma Chatte, qui dévoile les aléas utérins et vaginaux, à la Newsletter de ma Chatte, exploration truculente de la masturbation féminine, le terme s’est démocratisé dans le jargon militant. Tandis que l’encyclopédie en ligne Pussypedia consacre des articles scientifiques à l’anatomie féminine, Louise Mey propose avec son texte Chattologie de briser les non-dits autour des règles. Alors que Klaire fait Grrr dénonce avec sa bande dessinée Lâchez-nous la chatte la culpabilité que fait peser la société de consommation sur l’hygiène intime, Océan passe au crible les stéréotypes de genre dans Chatons Violents. Cette année encore, la pornographe féministe Erika Lust s’est réappropriée cette “chatte” banalisée dans le lexique des tubes pornos en lançant sa marque de vêtements Power Pussy.

L’empowerment investit un imaginaire de performances où il est trop souvent question de “prendre les femmes par la chatte”. Suivant cette voie, la documentariste Emilie Jouvet proposait en 2010 Too Much Pussy, plongée au coeur d’une scène porno indé et queer. Dans un imaginaire X aussi bien obsédé par les “minettes” candides que par les “cougars” nymphomanes, la “fourrure” qui confère son sens initial aux “pussies” n’est désormais plus à la mode. L’heure est à l’épilation. Ceux qui produisent et matent préfèrent les “minous” rasés de près. En réaction, cette scène alternative en profite pour mettre à l’honneur la pilosité féminine, énième transgression de ces chattes refusant d’être domestiquées.

 

 

Mais l’emploi massif du mot ne risque-t-il pas de l’adoucir? Selon Noémie Marignier, “‘pussy’ n’a pas le même impact que chatte’. Aux yeux de la chercheuse, l’anglicisme est plus “pop”. De la même manière, il est impossible d’assimiler un “salope!” crié dans la rue au “bitch” de la culture de masse (du Work Bitch de Britney Spears au Bitch better have my money de Rihanna). “Si l’on souhaite vendre des trucs, il y a ‘pussy’, mais pour militer, mieux vaut dire ‘chatte’!”, glisse-t-elle. Il n’y a qu’à voir le site  Pussy Hats Project ou la marque Power Pussy. Selon Fatima Benomar, “le projet de société incarné par le féminisme va au-delà de ce business, mais sa dimension ‘mainstream’ est positive: elle nous met au coeur de la société”. Pour preuve, l’un des “pussy hats” de la Women’s March réside aujourd’hui au Victoria & Albert Museum de Londres et au Musée Historique de Lausanne.  

 

“Je suis plus qu’un animal”

Mais cette institutionnalisation de la chatte dérange, et pas seulement les machos allergiques. “On peut questionner l’usage d’un mot qui fait du féminin un essentialisme et semble soutenir une supposée binarité des sexes, alors que le féminisme est pluriel, touche les personnes trans”, s’alarme Irène Despontin Lefèvre, doctorante en féminisme contemporain. Cette pluralité, il faut la chercher ailleurs. Dans les mots, par exemple. Les slogans de #NousToutes -riches en chattes et clitos- renversent la domination masculine du langage. Ainsi “chatte et fourchette” remplacent “bite et couteau”. Cette actualisation évoque le “T’as du clito!” imaginé par Houda Benyamina dans son film Divines.

C’est de l’ordre de la réappropriation. Ces slogans rendent compte des difficultés qu’éprouvent les femmes à affirmer leur être de désir, là où les hommes ont tous les mots pour parler de leur sexualité et de leur puissance”, théorise Camille Froidevaux-Metterie. Cette recherche -ou plutôt cette rénovation- de la langue laisse à penser que la chatte, provoc et évocatrice, pourrait, “plus encore que le terme ‘ovaire’, sensibiliser et se populariser chez une audience de jeunes filles pas forcément féministes, suggère Noémie Marignier. Pour la doctorante, la langue se vit par l’usage et la pratique, par l’action, et tous ces déplacements de sens permettent un déchargement de la pensée négative par l’ironie”. Dans le bien nommé morceau Balance ton quoi, Angèle le fredonne: “De toutes les chattes ça parle mal / 2018 j’sais pas c’qui t’faut  / Mais je suis plus qu’un animal.” Pas d’inquiétude, le message est passé. Alors que se profile 2019, la chatte est loin d’avoir poussé son ultime miaulement.     

Clément Arbrun


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