société

Reportage

Depuis deux mois, les Chiliennes sont dans la rue pour dénoncer le sexisme

Le mécontentement gronde au sein des universités chiliennes, où les étudiantes ont pris la parole pour dénoncer les innombrables cas de harcèlement sexuel dont elles sont victimes, avant d’être rejointes dans ce mouvement historique par l’ensemble des femmes et des différentes causes qui les relient. Reportage.
© Camille Huriaux Quesada pour Cheek Magazine
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Ce sont les étudiantes de l’Université Australe de Valdivia, dans le sud du Chili, qui ont donné le coup d’envoi, le 17 avril 2018. Elles ont pris d’assaut leur faculté pour contester l’indifférence de l’établissement face à une plainte pour harcèlement sexuel, suite à laquelle le professeur inculpé avait simplement été muté. Ce fut le déclic: les dénonciations de comportements sexistes se sont mises à pleuvoir depuis au sein des universités de tout le Chili. Réclamant des sanctions effectives en cas d’abus sexuels et une éducation non sexiste promouvant l’égalité entre les sexes, les jeunes femmes se sont mises à occuper leurs facultés et leurs lycées. Elles ont décidé d’y organiser des assemblées pour échanger et trouver des solutions à la violence machiste, et surtout, de s’adresser au gouvernement en inondant les rues de manifestant·e·s.

Un mois plus tard, le mercredi 16 mai, ce sont plus de 150 000 personnes qui manifestent à Santiago, la capitale, et plus de 200 000 à travers tout le pays selon les organisatrices du rassemblement. Alors que l’automne s’est déjà installé dans le pays andin, de nombreuses étudiantes marchent seins nus, réaffirmant ainsi leur pouvoir de décision sur leur propre corps. Si les activistes chiliennes ont osé dévoiler leur poitrine sans qu’on ne les y ait invitées, elles ont provoqué des débats enflammés, au sein même du mouvement féministe. En effet, le Chili reste un pays conservateur qui se déchire socialement à chaque remise en cause de l’ordre établi. La preuve en est qu’à l’heure actuelle, les femmes ne peuvent toujours pas avorter librement. Depuis août 2017 seulement, celles dont la vie est en danger, qui ont été violées ou dont le fœtus est jugé non viable ont obtenu le droit d’avoir recours à l’interruption volontaire de grossesse.

Le mouvement féministe actuel est porteur d’une puissance mobilisatrice car il articule divers conflits sociaux.

Pourtant, les manifestations féministes ont réussi à s’introduire au cœur même d’établissements réputés conservateurs, à l’image de la prestigieuse Université Catholique du Chili. Celle-ci a finalement été occupée trois jours et trois nuits, un fait historique rendu possible par l’action du Secrétariat de Genre et Sexualités, dont est responsable Alondra Arellano. L’étudiante en droit âgée de 20 ans témoigne: “L’ambiance était tendue, on a reçu de nombreuses pressions de la part de l’administration et d’étudiants en désaccord avec nos méthodes, qualifiées d’antidémocratiques.” Cependant, au Chili, alors que les autorités ecclésiastiques sont secouées par des scandales sexuels, on est en droit de se demander quel est le rôle de l’Église catholique dans l’éducation. “C’est une institution qui a une position conservatrice quant aux droits reproductifs et sexuels des femmes, et cela se reflète sur notre formation académique”, souligne Alondra Arellano.

Il faut dire que le pays est sclérosé par le machisme, au même titre que le continent latino-américain, où les gouvernements peinent à mettre en place des politiques publiques assurant le respect des droits féminins. Le mouvement Ni Una Menos, né en Argentine avant de s’étendre aux pays voisins, avait déjà mis en exergue la généralisation de la violence sexiste. Le président chilien, Sebastián Piñera, a quant à lui publié un “Agenda Femme” constitué de douze points censés promouvoir l’égalité entre les sexes. Il souhaite entre autres inscrire l’égalité hommes-femmes dans la Constitution, un symbole qui ne répond pas à la réelle demande des intéressées, qui aimeraient surtout que toutes les formes de violence envers le sexe féminin soient reconnues. Les féministes souhaitent un changement structurel, une société dans laquelle la femme ne serait pas destinée à être mère et à assumer les tâches domestiques.

manifestations féministes chili © Camille Huriaux Quesada

Le 6 juin à Santiago © Camille Huriaux Quesada pour Cheek Magazine

En effet, selon l’organisation Coordinadora 8 de Marzo (en référence à la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars), la politique néolibérale du gouvernement continue de précariser une partie de la population, dont les femmes sont les premières victimes. Cette organisation, qui coordonne les actions d’une quarantaine d’associations féministes chiliennes, appelle toute femme, qu’elle soit étudiante, lycéenne, salariée, mère, indigène, étrangère, transexuelle, etc., à revendiquer ses droits. “Le mouvement féministe actuel est porteur d’une puissance mobilisatrice car il articule divers conflits sociaux, qui sont en apparence dispersés”, explique Constanza Soad, coordinatrice de l’organisation.

Nous vivons un moment historique.

Cette puissance mobilisatrice se ressent effectivement dans l’ensemble du pays: c’est à Concepción, ville étudiante située à 500 kilomètres au sud de Santiago, que s’est tenu ce week-end le “premier meeting national de femmes auto-convoquées”. Il a réuni 750 femmes, venues de tout le Chili pour débattre des questions inhérentes au mouvement qui a débuté quelques semaines plus tôt. Dayenú Meza Corvalán, sociologue et activiste féministe, s’est rendue dans sa ville natale pour l’occasion. “Je ne sais pas si je peux parler d’une vague féministe, car ce n’est pas le premier mouvement féministe que connaît le Chili. Ce qui est intéressant, ce sont les nouvelles formes de mobilisation”, affirme-t-elle. Il est vrai que les organisations traditionnelles étudiantes se sont retrouvées dépassées par les assemblées autonomes, soulignant l’hétérogénéité du mouvement féministe. Cependant, la jeune femme est optimiste: “Je crois que nous vivons un moment historique.” À la vue des universités barricadées et recouvertes de messages féministes, on ne peut que confirmer cette impression. Durant les récentes manifestations, l’une des banderoles énonçait déjà la prophétie suivante: “La révolution sera féministe, ou ne sera pas.

Camille Huriaux Quesada, à Santiago du Chili


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