société

Interview “Machos” / Clara Gonzales

“Arrêtons de laisser des vieux mecs réacs et misogynes comme Beigbeder occuper la scène”

À 23 ans, l’étudiante en droit Clara Gonzales a cofondé Macholand, un nouveau site féministe participatif qui permet aux internautes de dénoncer en temps réel tous les dérapages sexistes. Nous l’avons soumise à l’interview “Machos”. 
© Clélia Bénard pour Cheek Magazine
© Clélia Bénard pour Cheek Magazine

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On doit à Clara Gonzales l’une des toutes dernières sensations du Net féministe. Avec la très médiatique cofondatrice d’Osez le féminisme Caroline de Haas et l’expert en Web et communication politique Elliot Lepers, l’étudiante en droit de 23 ans a lancé Macholand. Depuis le mois d’octobre, le site permet aux internautes de dénoncer d’une même voix les dérapages sexistes des publicitaires, des médias ou encore des politiques. Nous l’avons soumise à une interview “Machos”. 

Comment en êtes-vous venue à lutter contre les machos?

J’ai toujours été féministe. Je n’ai pas vraiment eu de déclic, ma réflexion s’est développée progressivement en découvrant comment, en tant que femme, je vivais différemment d’un homme. Et ça, je l’ai perçu et subi très tôt. Il y a aussi une chose qui m’a amenée récemment à me questionner plus fortement: c’est mon intérêt pour la lutte contre le trafic humain lié à la prostitution. Je m’y suis intéressée quand j’ai commencé mes études de droit. Je n’ai pas encore eu l’occasion de m’engager mais je pense bien un jour pouvoir y travailler de manière plus active. 

Avez-vous un “macho favori”?

Éric Zemmour et Frédéric Beigbeder, à cause de leur visibilité médiatique. Des types comme eux, il y a en des centaines, peut-être des milliers, mais eux deux ont la prétention de se faire entendre. Les médias leur donnent allégrement la parole. C’est significatif d’un manque de réflexion, d’approche critique de leur part et, en tant que jeune femme, c’est quelque chose qui me révolte. J’ai le sentiment que c’est ma génération qui va devoir se construire dans cette société pendant les quarante prochaines années, pas Zemmour ou Beigbeder, et pourtant ils prétendent m’imposer leur vue. Je me dis que ça n’est pas possible de laisser ces vieux mecs réacs et misogynes occuper la scène et proposer un modèle dont je ne veux pas et que je trouve dangereux.

“Les Zemmour ou les Beigbeder se présentent comme politiquement incorrects, subversifs. Or, le véritable discours subversif est de se battre pour l’égalité, pas l’inverse.”

Quel a été votre premier engagement anti-machos?

Les 343 connards, un site permettant d’interpeller les signataires d’une pétition défendant les “droits” des clients de prostitué(e)s, a été notre première action concrète avec Elliot Lepers en 2013. C’était lié à ce ras-le-bol de voir la parole donnée à de plus en plus de personnes, principalement des hommes mais pas uniquement, qui s’attaquent à la condition des femmes. À ce moment là, Frédéric Beigbeder avait lancé le magazine Lui. Tout le monde en parlait, même au JT de 20 heures, sans jamais remarquer que le contenu est profondément misogyne. Zemmour était de plus en plus présent. Il y avait la vague Soral/Dieudonné. On s’est rendu compte qu’il n’y avait aucun traitement médiatique approprié à la question du machisme et de la misogynie ordinaire.

Lui Magazine Couverture

Une couverture du magazine Lui, DR

Les Zemmour ou les Beigbeder se présentent comme politiquement incorrects, subversifs. Pourtant, objectivement, on est encore loin de l’égalité entre les hommes et les femmes. Donc le véritable discours subversif est de se battre pour l’égalité, pas l’inverse. Nous faire croire que le politiquement incorrect, c’est de se moquer des féministes, dire qu’il faut retourner à la véritable virilité, défendre la place des hommes, c’est nous faire croire que la société est complètement égalitaire. C’est un mensonge! C’est pour ça qu’il était important de réagir. 

Pourquoi avoir choisi Internet pour lutter?

Mon engagement n’est pas uniquement digital. Il est dans tous les aspects de ma vie. Mais Internet offre de nouveaux outils, une nouvelle force de frappe à l’activisme. Il est aujourd’hui indispensable à toute lutte. Dans la lutte féministe, Internet permet plus de rapidité, de spontanéité et surtout d’agglomérer plus de voix. Nous pouvons toucher des gens qui n’iraient pas naturellement vers des associations féministes traditionnelles et mobiliser ceux qui n’ont pas forcément le temps d’aller manifester. 

Les marques sont aussi très présentes sur le Web. Elles soignent leur image et ont une réactivité très forte quand elles sont interpellées directement sur les réseaux sociaux ou par mail. Et puis, sur Internet, il y a une véritable libéralisation de la parole. On assiste à un flux continu d’imagerie et de propos sexistes. Nous, activistes féministes, devons également nous positionner pour répondre sur le même tableau. 

“Aujourd’hui quand les gens passent devant la photo d’une femme à poil pour vendre n’importe quoi, ils ne se rendent plus compte que c’est un message sexiste.”

Comment est né Macholand?

Au moment où Elliot (Ndlr: Lepers) et moi lancions les 343 connards, Caroline de Haas publiait un tweet pour dénoncer une pub Darty qui disait “Face à la technologie, on est tous un peu blonde”. Elle avait beau avoir été énormément retweetée, elle s’apercevait qu’elle n’avait pas la force de frappe suffisante pour faire comprendre à Darty quel était le problème avec cette pub. C’est là qu’elle nous a contactés. Nous pensions tous les trois à créer un média d’interpellation qui permettrait, comme Macholand aujourd’hui, de recenser en temps réel les pubs et les propos sexistes et de monter des actions si nécessaire. L’idée initiale était de faire monter le niveau d’intolérance: de la même manière qu’une marque n’oserait pas faire une pub avec une blague raciste, il faut qu’elles cessent d’utiliser des blagues sexistes.

On avait un postulat quand on a lancé Macholand: qu’il y avait des milliers de personnes dans notre cas, qui s’énervaient chacun dans son coin, et que si ces milliers de personnes adressaient le même message à un seul interlocuteur, celui-ci serait plus susceptible de comprendre ce qui est sexiste et de réagir. Je pense qu’on ne s’est pas trompés, vu qu’il y a au moins 400-500 personnes qui participent à chaque action. Et ça n’est que le début, la courbe est exponentielle.

Qui sont ces machos qu’épingle Macholand?

Je ne pense pas qu’il y ait un macho-type. Ce sont surtout des hommes, mais il y aussi quelques femmes, comme Natacha Polony ou Élisabeth Lévy de Causeur. Tous ne sont même pas fondamentalement sexistes. Ces stéréotypes sont tellement intégrés qu’on va les retrouver chez des profils complètements différents, y compris chez des personnes qui se revendiquent pour l’égalité femmes-hommes. Tous ne donnent pas dans l’extrémisme, on peut parfois entretenir un climat sexiste sans s’en apercevoir. C’est d’ailleurs pour ça que nous trouvons essentiel d’accompagner nos actions d’une petite phrase expliquant pourquoi c’est sexiste.

Parfois, on le fait avec humour, parfois pas quand on juge que c’est trop grave. L’idée, en tout cas, est d’identifier clairement le sexisme parce qu’aujourd’hui, quand les gens passent devant la photo d’une femme à poil pour vendre n’importe quoi, ils ne se rendent plus compte que c’est un message sexiste. Pour faire monter le niveau d’intolérance, il faut un retour à une identification très basique de ce qui est sexiste et de ce qui ne l’est pas. Puis, il faut rappeler que ça peut changer.

“Tant que les hommes politiques ou les marques renverront une image sexiste de la femme, le système ne changera pas.”

On vous a reproché de ne pas agir contre les “vrais” problèmes des femmes en France, comme les inégalités salariales et les violences conjugales.

Le sexisme est un système. Chaque expression du sexisme soutient le système dans son ensemble, c’est ce qui permet à ces inégalités de perdurer. Les propos publics et la publicité ont une valeur normative. Tant que les hommes politiques ou les marques renverront une image sexiste de la femme, le système ne changera pas, parce que ça vient d’en haut.

On vous reproche aussi d’ignorer le sexisme que subissent les hommes…

Nous sommes en lutte contre une société patriarcale dans laquelle les femmes sont les principales victimes de violences sexistes, mais pas les seules. Le projet de société alternatif que nous défendons, pour l’égalité femmes-hommes, inclut nécessairement et les femmes et les hommes. Le machisme est aussi déplaisant et pénalisant pour eux. Nous leur ouvrons la voie pour dire “nous ne sommes pas comme vous, c’est insultant de vous arroger le droit de parler en notre nom alors que vous ne nous représentez pas tous, que vous nous mettez dans une case en fonction de notre sexe”. D’ailleurs, il y a aussi de nombreux hommes qui nous signalent des propos ou pubs sexistes, comme dans le cas de Casino.

Macholand Clara Gonzales Casino sexisme

Dans les magasins Casino, DR

Macholand Clara Gonzales formulaire

La réponse de Macholand

Un monde sans machos, et donc sans Macholand, vous y croyez?  

J’espère! Il n’y a pas de lutte sans espoir. Je souhaite qu’un jour chacun prenne sa part de responsabilité et qu’on n’ait plus besoin d’inventer des blagues et des tournures mordantes pour rappeler ce qui est sexiste.

Propos recueillis par Raphaëlle Peltier


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