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Clarence Edgard-Rosa ne veut plus que le féminisme soit un gros mot

À 27 ans, Clarence Edgard-Rosa, la créatrice du blog Poulet Rotique, publie Les Gros mots, un abécédaire du féminisme à glisser entre toutes les mains.
© Pierre Prospero
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Adolescente déjà, Clarence Edgard-Rosa était sensible aux inégalités qui jalonnent le quotidien des femmes. On peut même dire que ça la mettait carrément en rogne. C’est à 16 ans, le punk énervé de L7 dans les oreilles, qu’elle commence à en saisir les mécanismes avec la lecture du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. C’est une véritable révélation qui oriente son choix d’étudier les sciences politiques et les questions de genre à Lyon, ce qui lui permet de mettre des mots sur ses revendications. Elle arrive ensuite à Paris pour intégrer le CFPJ et devenir journaliste.

Elle débute sa carrière en 2008 au sein du magazine Elle, pour qui elle écrit toujours, avant de rejoindre Causette. Entre temps, elle collabore notamment avec Les Inrocks, Technikart, Marie Claire… Mais surtout, elle lance Poulet Rotique en 2010, son propre blog de société, pour pouvoir s’exprimer librement et sans contrainte. Si, au départ, il n’y avait pas de ligne particulière, il faut se rendre à l’évidence: Poulet Rotique est résolument moderne et féministe, à l’image de sa créatrice. Le blog devient alors une carte de visite très valorisante, qui lui permet de rester en contact avec une communauté mixte, curieuse et active. Parallèlement, Clarence Edgard-Rosa voit naître des phénomènes comme  la soi-disant “théorie du genre”, ou encore le hashtag #Idontneedfeminism (Ndlr: “Je n’ai pas besoin du féminisme”). Là, elle se demande “à quel moment on a merdé” et se dit qu’il faut remettre les choses à plat, redéfinir et expliciter les concepts.

Être féministe, c’est très moderne!

Elle commence donc un abécédaire sur le site, afin de mettre des mots sur “ce que l’on a l’impression de vivre seule, mais que l’on vit toutes au quotidien”. Cette nouvelle rubrique lui a “fait du bien, pour construire et rationaliser, aider à comprendre que tout participe d’un même mécanisme”. Surtout, elle lui a donné l’idée de développer le projet avec un livre, Les Gros mots, qui paraît chez Hugo & Cie, où les thématiques sont abordées, en 220 pages, de façon encore plus riche, complète et renseignée. Car elle croit que l’information et l’éducation sont les clefs de l’émancipation, et qu’elles combattent les fausses idées véhiculées par un système qui alimente les disparités. Interview express.

C’est quoi être féministe pour toi aujourd’hui?

C’est avant tout se rendre compte qu’il existe des inégalités, alimentées par un système qui crée dans nos vies des situations qui peuvent nous sembler normales mais qui sont en fait très datées et dont on se passerait bien. Comprendre les mécanismes qui y participent, et essayer de faire bouger les choses en balayant devant sa porte et en évaluant ses propres leviers d’émancipation. Être féministe, c’est très moderne!

Comment expliques-tu que le féminisme puisse être considéré comme un gros mot?

Je pense que le féminisme est un mouvement révolutionnaire, qui remet en question un modèle de société. Forcément, il ne peut s’accomplir sans la remise en question de privilèges dont certains ne souhaitent pas se départir. Et comme tout mouvement révolutionnaire, il fait peur et fait face à des tentatives répétées par ses opposants de le discréditer. Le rejet du féminisme est donc le résultat d’un travail de sape persistant de la part des anti-féministes et traditionalistes de tous bords, qui emploient toujours les mêmes techniques de dénigrement et les mêmes arguments depuis les débuts du mouvement. C’est comme ça que le féminisme est vu comme un mouvement anti-hommes, incarné par des femmes qui voudraient les écraser. Quand le terme “féminisme” est forgé au XIXème siècle pour désigner le mouvement politique pour l’émancipation des femmes, on a déjà droit aux mêmes arguments: ce serait une brochette de femmes énervées qui voudraient prendre la place de ces messieurs. Ça fait donc un sacré bail que les féministes sont enjointes à se justifier de ne pas détester les hommes! Les Riot Grrrls s’en défendaient aussi dans leur manifeste publié en 1991 et ça n’a pas beaucoup bougé depuis.

Si le féminisme est aujourd’hui mal compris, c’est aussi que nous sommes dans la troisième vague du mouvement, qui se caractérise par sa pluralité. Alors que les première et deuxième vagues étaient plutôt uniformes en Occident, et s’employaient à obtenir des droits fondamentaux, la troisième vague elle, est plurielle, moins centrée sur les problématiques des femmes blanches de classe sociale privilégiée… Résultat,  les disparités au sein du mouvement sont plus visibles. On peut vite avoir l’impression que c’est brouillon, et que ce n’est qu’une succession de désaccords, mais le mouvement féministe est plus riche et bouillonnant que jamais!

Faut-il remplacer le féminisme par un nouveau mot?

Surtout pas! Le mot semble faire peur, mais le remplacer serait mettre de côté tout un pan de l’héritage féministe, auquel nous devons bon nombre de victoires dont nous jouissons aujourd’hui. Le choix de ce mot a son importance: le féminisme est un humanisme, c’est un égalitarisme, mais il affirme également que les femmes sont les premiers dindons de la farce. C’est essentiel de garder en tête cet aspect-là pour comprendre la manière dont les inégalités se construisent et nous affectent tous.  Et puis, il est beau ce mot, non?

Propos recueillis par Adeline Anfray


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© Pierre Prospero - Cheek Magazine
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