société

Interview “Vénère” / Colère: nom féminin

“Le harcèlement de rue a toujours existé, mais aujourd’hui il s’intensifie et se banalise”

L’association Colère: Nom féminin est née il y a quelques mois d’un ras-le-bol face au harcèlement de rue et depuis, ses sacs aux messages choc s’arrachent. Nous avons soumis sa fondatrice à une interview “Vénère”.
© Gael Turpo pour Cheek Magazine
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Mains baladeuses dans le métro, regards insistants ou mots crus glissés à l’oreille: toutes ces petites contrariétés sont devenues le lot quotidien de nombreuses femmes qui ont décidé de sortir du silence et de dénoncer ce harcèlement de rue qu’elles ne supportent plus. C’est le cas de Laura*, jeune Nantaise de 26 ans qui, après avoir longtemps encaissé les insultes, a décidé de créer, avec neuf acolytes, son association Colère: Nom féminin. Son plus gros succès: sa ligne de tote bags et de t-shirts sérigraphiés d’un slogan choc, “Ta main sur mon cul, ma main sur ta gueule”, un message qui a le mérite d’être clair. Et puisque la colère est un nom féminin, nous avons soumis Laura à une interview “Vénère”.

Quel est l’évènement qui a déclenché ta colère?

J’ai éprouvé une profonde colère le jour où un jeune homme m’a bousculée dans la rue avant de m’appeler “viande à viol”. J’en ai eu la nausée, tellement j’étais écœurée. Quelque temps après, Jack Parker, la rédactrice en chef de Golden Moustache a subi de graves attouchements dans le métro. Lorsqu’elle a raconté son histoire, les commentaires qui ont succédé à son post étaient monstrueux. C’est là que j’ai décidé de créer mon association.

Du temps de ma grand-mère et de ma mère, il n’y avait pas encore ce phénomène d’insultes lorsqu’elles ne répondaient pas positivement à la drague.

Notre génération se rebelle-t-elle plus qu’avant face au harcèlement de rue?

Du temps de ma grand-mère et de ma mère, il n’y avait pas encore ce phénomène d’insultes lorsqu’elles ne répondaient pas positivement à la drague. Même si le harcèlement de rue a toujours existé, aujourd’hui il s’intensifie et, paradoxalement, il se banalise. Je pense qu’il est temps d’agir. Grâce aux médias, on peut en parler et mettre fin à cela.

Les hommes ont-ils conscience de l’exaspération des femmes dans la rue?

Clairement, non! Beaucoup d’hommes rejettent cette idée de harcèlement. Lorsque je parle de ce problème, on me demande si je suis sûre de moi, si ce n’est pas de la drague maladroite. Bien sûr, lorsqu’on me fait un sourire dans la rue, je ne mets pas un coup de boule, mais si je ne réponds pas et qu’on me dit “Sale pute, finalement t’es moche”, ce n’est pas de la maladresse, c’est clairement du harcèlement.

Le problème, c’est que beaucoup de femmes ne savent pas se défendre.

En es-tu déjà venue aux mains pour te défendre?

Oui, ça m’est arrivé dans le métro, j’ai mis un coup de tête à un homme, mais je n’en suis pas fière. La violence est un dernier recours mais il faut savoir mettre une claque quand on se fait attraper contre un mur. Je trouve cela dommage que beaucoup de femmes ne sachent pas se défendre. J’en suis le parfait exemple, j’ai fait douze ans de judo et pourtant, je ne sais pas faire une planchette japonaise. C’est pour ça qu’on veut enseigner des gestes élémentaires de défense en finançant des cours de Krav Maga aux femmes, pour qu’on ait nos armes et qu’on puisse faire face.

Existe-t-il un harceleur type?

Je suis contre l’idée d’un harceleur type. Le mec qui m’a appelée “Viande à viol” n’avait pas le physique ni la même origine sociale que l’homme qui m’a, un jour, attrapée par le bras en me disant “Vingt ans de moins et je vous draguerais sans vergogne”. Le harcèlement, c’est une question d’éducation et de vision de la femme, donc n’importe qui peut appartenir à cette catégorie.

Être en colère fait avancer, ça donne envie de se bouger les fesses.

La colère est-elle plus efficace que la peur?

Il y a deux sortes de colères: celle qui nous fait hurler de rage et celle qui nous fait bouillonner. Dans mon cas, à force de bouillonner, il en est sorti cette association. Je pense que, si la colère est maîtrisée, et qu’on s’en sert à bon escient, elle est positive. Être en colère fait avancer, ça donne envie de se bouger les fesses, alors qu’avec la peur, on ne peut rien faire, ça laisse figé.

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© Gael Turpo pour Cheek Magazine

Que peut-on déployer comme moyens pour lutter contre le harcèlement de rue?

Il y a des choses à faire, mais ça demande du temps et de l’argent. Les autorités devraient prendre conscience qu’il y a 205 viols par jours en France: ce sont les chiffres de l’Institut national de la délinquance et de l’INSEE et c’est dramatique. Les sociétés de transports en commun devraient également se sentir concernées par ce problème. J’adore me balader le soir mais j’en ai marre d’avoir une matraque télescopique dans mon sac, mes clés dans la main et ma capuche, ce sont des réflexes maintenant. La phrase “Envoie-moi un texto quand tu es rentrée” veut tout dire. On devrait pouvoir rentrer chez soi le soir l’esprit tranquille.

Ce combat se rapproche-t-il de celui des LGBT?

Oui. Dès le début on a voulu inclure les associations LGBT dans notre groupe. À mes yeux, l’homophobie est une forme de harcèlement de rue. Un jeune homme proche de l’association s’est fait tabasser la semaine dernière en pleine rue car il “avait l’air gay”! Son apparence n’a pas plu à trois mecs d’environ seize ans qui lui ont mis une trempe. Lorsqu’on on entend cela, on se dit que nos combats sont liés.

Il y a des mecs bien, et j’en suis fière car, aujourd’hui, on a besoin de tout le monde pour combattre le harcèlement de rue.

Le récent post de Diglee sur le sujet a été partagé 600 000 fois… Est-ce le signe qu’il y a beaucoup de femmes en colère?

Je suis hyper contente qu’une fille comme Diglee se soit exprimée sur la question. C’est avec des personnalités comme ça que les choses avancent. Nous derrière, on ne lâche rien, malgré nos détracteurs qui, par exemple, critiquent la commercialisation de nos sacs. L’État ne nous donne pas d’argent donc on doit le trouver ailleurs pour défendre notre cause et agir. Certaines féministes nous reprochent aussi d’avoir des hommes dans notre association. Pourtant, ces hommes sont dans nos vies, il y a des mecs bien, et j’en suis fière car, aujourd’hui, on a besoin de tout le monde pour combattre le harcèlement de rue.

Cette prise de conscience reflète-t-elle l’émergence d’un nouveau féminisme?

Oui, il y a une nouvelle vague de féminisme à laquelle j’appartiens ! Il faut changer les codes et arrêter de dire que les filles sont des trucs fragiles qu’on peut toucher comme on le souhaite. Dans notre conception, nous voulons des échanges basés sur le respect et la parité, ce qui inclut les hommes. Il ne faut pas oublier qu’il y a énormément d’hommes féministes et je suis contre l’idée de les mettre à terre parce qu’ils nous ont trop longtemps mises à terre.

Propos recueillis par Louise des Ligneris

*Elle ne souhaite pas communiquer son patronyme


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