société

Elles vivent en colocation avec leur mère

Elles ont entre 20 et 30 ans, ont été élevées par leur mère et vivent toujours chez elle. Enquête sur les colocs mères-filles, entre bulle de soutien et boule de stress.
© David Koskas
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À 26 ans, Margaux vit en coloc’ avec sa mère, dans la banlieue chic de Versailles. Ça se passe plutôt bien. Comme beaucoup de jeunes femmes qui ont grandi avec leur mère en solo, elle a développé un lien complice et fusionnel avec cette dernière. En même temps, elle commence à se sentir tiraillée par ses envies d’indépendance. Lassée par son appartement, elle prépare son déménagement avec deux stratégies: “J’ai lancé une double recherche: un nouvel appartement pour chacune ou un pour nous deux dans le même coin.” En CDI dans une start-up avec une mère fonctionnaire, elle va d’abord dans les agences gonflée d’espoir. Mais très vite, ça bloque. “On disait à ma mère que tout ce qu’elle pouvait avoir avec son budget, c’était un studio de 15m2. Une solution en forme de crève-coeur. “Au fil des années, ma mère a accumulé tout un tas de souvenirs et de meubles. Si jamais elle devait prendre un tout petit appartement, elle devrait presque tout vendre et recommencer à zéro”, explique Margaux avec empathie. Alors, pour l’instant, elle refuse de lui imposer cette décision. Et met dans un petit coin de sa tête ses envies de se rapprocher de Paris.

 

Devenir la gardienne de sa mère

Derrière ces coloc’ familiales, il y a une réalité économique. Selon l’Observatoire des inégalités, une famille monoparentale sur cinq est pauvre et 80% d’entre elles sont composées de mères seules. Quand on élève seule son enfant, on a souvent moins le temps de socialiser, faire des heures supplémentaires à son travail, ou de chercher de meilleures opportunités. “Ma mère m’a élevée toute seule. Elle s’est toujours sacrifiée”, témoigne Sarah, 24 ans, en colocation avec sa mère à Boulogne. Elle aussi a grandi près de Paris, avec sa mère comme “double parent”. Aujourd’hui, elle se sent à la fois reconnaissante et coupable. “Je n’aime pas imaginer que je vais la décevoir. Je ne veux pas lui laisser penser que je l’abandonne. J’ai envie d’être un soutien, confie-t-elle. “Dans les familles monoparentales, il peut y avoir un sentiment de loyauté très fort”, explique la thérapeute familiale Violaine Godard, membre du groupe de recherche familial du Centre d’Etudes Cliniques des Communications Familiales (CECCOF).

Mon ancien copain me reprochait de faire passer ma mère avant mon couple.

C’est leur mère, et leur mère seule, qui leur a permis de grandir, faire des études ou s’acheter des fringues. “Ma mère m’a aussi montré qu’il n’y avait pas de schéma, de rôle prédéfini. Au quotidien, c’était elle qui faisait tout à la maison”, raconte Margaux, une pointe de respect dans la voix. Dans une attitude de reconnaissance de cette transmission, il arrive que les enfants placent la barre un peu plus haut que nécessaire. Selon la thérapeute Violette Godard, il peut arriver dans ces cas-là qu’on projette des “attentes imaginaires sur ce que le parent attend de nousPour Sarah et Margaux, le but est aussi de permettre à leur mère de vivre une vie confortable. Elles se sentent désormais investies d’une double mission: apporter un soutien à la fois matériel et affectif. Tous les détails comptent. “J’aimerais partir en VIE (Ndlr: Volontariat international en entreprise). Je vise un pays au coût de la vie faible, pour pouvoir continuer à aider ma mère”, raconte ainsi Sarah. Même au moment de partir en vadrouille, la charge émotionnelle ou mentale n’est jamais très loin. Entre solidarité et sororité, il faudrait inventer un mot pour qualifier ce lien fort entre les filles et leurs mères célibataires.

 

Un mode de vie qui intrigue

Dans leur entourage, ces duos suscitent parfois de l’incompréhension. “J’ai appris récemment qu’à mon travail, tout le monde pensait que ma mère était un peu aux fraises, et que je prenais soin d’elle”, raconte Margaux, un peu interloquée. Ses collègues ne pouvaient pas envisager qu’à 26 ans, elle vive simplement de son plein gré avec sa mère. Les partenaires aussi, peuvent mettre la pression. “Mon ancien copain me reprochait de faire passer ma mère avant mon couple. Je le trouvais vraiment injuste, il ne se mettait pas du tout à ma place”, raconte Sarah. Mais les aspects positifs de cette coloc’ intergénérationnelle semblent suffire à compenser. “On y trouve notre compte toutes les deux. Moi je vis dans un grand appartement de 70m2 à Paris. Et elle est contente de m’avoir et de manger mes desserts”, raconte Ninon, 26 ans, qui vit depuis toujours avec sa mère.

 

Lutter pour son autonomie

Le tout est de se préparer soi -et préparer sa mère-, vers la transition inévitable. D’abord en posant des limites claires sur son intimité. Ce qui n’est pas toujours simple. “Dès que je sors, ma mère me demande qui j’ai vu, de quoi j’ai parlé, où j’ai été… Je dois toujours me justifier”, souffle Ninon. Puis en initiant des discussions, parfois douloureuses. “J’ai été voir ma mère pour lui demander ce qui se passerait dans le futur. Quand j’ai entendu son ressenti, ça m’a fait pleurer”, raconte ainsi Sarah. La relation évolue progressivement dans un lien de pair, d’adulte à adulte. “Il faut s’autoriser la possibilité de trahir au sens positif. On pourrait dire que grandir c’est trahir”, conclut Violette Godard. Tout un programme d’émancipation.

Manon Walquan 


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