société

Enquête

Non, les féministes ne défendent pas le congé menstruel

Cet été, l’arrêt maladie destiné aux femmes qui souffrent de douleurs pendant leurs règles était sur toutes les lèvres. Contrairement à l’idée qui a été véhiculée, la grande majorité des féministes y est opposée.  
Capture d'écran du clip “I Got That Flow” par le collectif Skit Box
Capture d'écran du clip “I Got That Flow” par le collectif Skit Box

Capture d'écran du clip “I Got That Flow” par le collectif Skit Box


Je n’ai jamais dit que je prônais le congé menstruel. Beaucoup de raccourcis ont été faits et on m’a érigée en espèce de combattante pour cette cause”, clame aujourd’hui Jack Parker, blogueuse et auteure féministe. Le 30 août dernier, alors qu’elle vient faire la promotion de son nouveau livre Le Grand mystère des règles sur RMC, l’animateur Jean-Jacques Bourdin lui demande de se positionner sur le congé menstruel, débattu en mars dernier au Parlement italien. “C’est une question extrêmement délicate”, explique l’auteure avant de souligner la précocité d’une telle conversation: “Il y a d’abord un problème d’éducation, de tabou à régler.” Des déclarations qui, pour certains médias, suffisent à faire d’elle une défenseure de l’arrêt maladie en question. Globalement, le congé menstruel a été présenté dans la presse mainstream comme une revendication féministe. Qu’en est-il réellement?

Pour rappel: s’il existe dans certains pays, le congé menstruel -cet arrêt de travail pour les femmes en incapacité d’assumer leurs obligations professionnelles lorsqu’elles ont leurs règles- demeure très peu utilisé pour différentes raisons: culpabilité de reporter la charge de travail sur un collègue, peur de la stigmatisation et aussi méconnaissance de son existence. Sans oublier le tabou qui entoure les menstruations. Comme l’explique Rue89, ses formes diffèrent: il peut être indemnisé ou non, fixé par la loi ou résultant d’une discussion entre employé et employeur et un certificat médical, voire un test gynécologique, doivent prouver que la femme est en période de menstrues. Au Japon, cette forme d’arrêt de travail prévu dans la loi depuis 1947 n’est utilisé que par 0,09% des femmes

 

Le risque de stigmatisation des femmes: des travailleuses moins capables

Imaginez devoir expliquer à votre boss que vous allez déserter votre lieu de travail deux ou trois jours par mois, parce que vos règles vous empêchent de travailler. Imaginez maintenant sa réaction et celle de vos collègues masculins. Le sujet des menstruations est encore très tabou dans notre société, difficile donc d’imaginer l’aborder sans problème sur son lieu de travail. Fatima-Ezzahra Benomar, porte-parole de l’association Les Effronté·e·s, pointe ainsi du doigt l’entrave au principe de secret médical que provoquerait l’instauration d’un congé menstruel: “La présentation d’un certificat médical porte atteinte à la vie privée. Quand on pose un arrêt médical, en général l’employé n’a pas à détailler ses raisons à son employeur. On parle ici de quelque chose d’intrusif qui pourrait avoir comme effet la stigmatisation des femmes. J’entends déjà des personnes justifier les écarts de salaire hommes-femmes à cause de cette mesure.” À vrai dire, même si la raison médicale à l’origine du congé n’était pas accessible à l’employeur, on peut imaginer que la récurrence des absences mensuelles mette la puce à l’oreille de votre patron.

Le congé menstruel reviendrait à faire passer le message que les femmes sont moins capables du fait de leurs règles.”

Permettre aux femmes d’avoir accès à un congé menstruel reviendrait donc à affirmer qu’elles sont incapables d’assumer leurs obligations professionnelles plusieurs jours par mois. La symbolique est très forte. Selon Sophie Binet, dirigeante de la CGT, chargée de l’égalité femmes-hommes, “cela reviendrait à faire passer le message que les femmes sont moins capables du fait de leurs règles.” Elle ajoute que la mesure irait à l’encontre des valeurs et des combats menés par les féministes: “Aujourd’hui, nous nous battons pour la mixité des métiers, et donc pour ouvrir des métiers considérés comme masculins aux femmes. Dans nos débats internes, nous sommes confrontés à l’idée que certaines professions seraient trop pénibles pour être réalisées par des femmes. Un congé menstruel tendrait à accréditer cette idée.” On vous laisse imaginer les conséquences de l’association femmes réglées/femmes incapables et ses conséquences en termes de discrimination à l’embauche.

 

“On a brûlé des étapes”

Le congé menstruel pose donc en partie problème à cause de l’incompréhension qu’il susciterait auprès de ceux et celles non concerné·e·s par le problème des règles douloureuses. Jack Parker, qui a été allègrement insultée sur les réseaux sociaux après ses passages radio et télé, peut le confirmer: “On ne peut pas avoir de conversation sur le congé menstruel aujourd’hui, on a grillé des étapes. Avant d’ouvrir ce débat, il faut informer les gens, briser la loi du silence et le tabou autour des règles.

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Sur RMC, je me suis positionnée pour la conversation sur le congé menstruel et il n’y a qu’à voir les réactions que je me suis prises dans la gueule, comme des tweets sur le ‘congé branlette’. Faire un raccourci entre la masturbation et les règles, ça montre quand même à quel point le tiroir de l’information sur les règles est vide dans la tête de certaines personnes. On parle quand même de deux extrêmes opposés, l’un est lié à la notion de plaisir et de choix et clairement pas l’autre.

 

 

Si le sujet du congé menstruel semble en énerver certains, c’est que l’idée même de parler des règles pose encore problème. Jack Parker explique que pour ses détracteurs, les menstruations sont “un sujet indigne, qui doit rester aux toilettes”. Impossible donc, d’ouvrir une discussion sereine sur un sujet encore tabou et entouré de méconnaissance.

 

Un débat pour décrédibiliser le féminisme

Élise Thiébaut, auteure de Ceci est mon sang, pense que la première mesure concrète à instaurer en France, avant le congé menstruel et afin de libérer la parole, est l’installation de distributeurs de protections hygiéniques dans les entreprises, les lycées, les restaurants, les boîtes de nuit, et dans la rue. Si elle tient à recentrer le débat sur ces questions-là, c’est que l’écrivaine s’étonne de la place qu’a pris la discussion autour du congé menstruel dans les médias: “Je trouve un peu suspect et désagréable le fait qu’il y ait une telle polarisation médiatique sur le congé menstruel, un sujet qui n’a jamais été au cœur des préoccupations des féministes, qui ne fait l’objet d’aucun débat à l’assemblée, et n’est pas une revendication syndicale.” Toutes nous l’ont confirmé: le congé menstruel n’a pas été élaboré comme une revendication féministe. “Les associations l’ont découvert au printemps et ont été obligées de commenter cette actualité”, explique Fatima Ezzahra Benomar. Idem à la CGT, qui travaille pourtant depuis des années sur le thème de l’égalité femmes-hommes au travail et qui a, par exemple, rendu public en janvier dernier le scandale des fausses couches au travail: “Lors de nos réunions, nous n’avons à aucun moment entendu cette question remonter comme étant une revendication de femmes”, précise Sophie Binet.

Alors pourquoi une telle mesure a-t-elle été présentée comme une revendication féministe? Élise Thiébaut est catégorique: “C’est un prétexte pour taper sur les féministes et pour empêcher qu’on aborde le sujet des règles de façon légitime.” La représentante des Effronté·e·s partage sa conviction et regrette que ce sujet arrive au moment où la gravité de maladies comme l’endométriose commence à faire l’objet de vrais débats. “Le congé menstruel est l’occasion de présenter les féministes comme farfelues.”

 

Imaginer une autre forme d’arrêt maladie pour les femmes qui souffrent

Si elles sont opposées au congé menstruel tel qu’il leur a été présenté cet été, les féministes interrogées estiment que la mise en place d’un arrêt de travail adapté est nécessaire tant que des solutions médicales ne seront pas à disposition de celles qui souffrent. Selon le Collège national des gynécologues et obstétriciens, 50 à 70% des adolescentes éprouvent des douleurs avant, pendant ou après leurs menstruations, appelées dysménorrhées, et 15 à 20% d’entre elles doivent s’aliter. Des douleurs qui peuvent être la conséquence d’une endométriose, maladie qui touche une femme sur dix. “Il est tout à fait légitime pour une femme d’être en arrêt maladie si ses douleurs l’empêchent de travailler”, explique Céline Piques, une des porte-parole d’Osez le féminisme. Et pour faire en sorte d’éviter la stigmatisation des femmes, Élise Thiébaut se positionne pour la mise en place d’un congé “bien-être accessible aux hommes et aux femmes, quelques jours par mois, sans avoir à fournir de justificatif.

Ça vous paraît utopiste? Pourtant un tel congé a bel et bien existé, chez les douaniers, entre 1972 et 2012, sous le nom d’“indispositions passagères”. L’événement qui déclenche sa mise en place est l’obtention des femmes du droit d’intégrer le corps de la surveillance des douanes, un poste très physique. “Les femmes étaient en poste cinq ou six heures d’affilée, sans pouvoir aller aux toilettes pour changer leurs protections périodiques et évoluaient dans un milieu très masculin”, détaille Manuela Dona, secrétaire générale de la CGT douanes. Ce sont donc dix jours par an d’indispositions passagères, payés, qui leur sont accordés. Aucune justification ne leur est demandée. Très rapidement, l’autorisation d’absence a été élargie aux hommes pour éviter que ne se développe un sentiment d’inégalité. “On s’est aperçus après la mise en place des indisposition passagères que le nombre d’arrêts maladie baissait: quand le médecin accorde la fin de semaine au malade, le congé indispositions limite le nombre de jours d’absence.” Même si la mesure semblait bénéfique au secteur des douanes, les indispositions ont été supprimées en 2012, et remplacées par des autorisations exceptionnelles d’absence, qui nécessitent l’accord du chef de service et qui sont beaucoup moins souples. Pourquoi ne pas envisager le retour des indispositions? Et bien parce qu’au fond, le vrai problème n’est pas la conséquence des douleurs menstruelles, mais les douleurs menstruelles en elles-mêmes. La recherche est encore trop lente, les solutions pas assez convaincantes et la parole enfermée dans un tabou qui semble bien difficile à briser.

Margot Cherrid


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