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Elle est l'ambassadrice de Ni Una Menos, qui dénonce les féminicides en Amérique latine

Danaé Rivadeneyra est péruvienne, et à 27 ans, elle préside en France l’association Alerta Feminista, engagée dans le mouvement Ni Una Menos contre les féminicides.  
© Rémi Trieau pour Cheek Magazine
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Elles s’appelaient Chiara, Belén, Arlette ou encore Lucía. Leurs noms sont devenus des symboles de la violence machiste en Amérique latine. Victimes de féminicide, leurs morts tragiques ont déclenché une vague de mobilisation sans précédent de Buenos Aires à Mexico. 

En mai 2015, le cadavre de Chiara Paez, jeune Argentine de 14 ans, alors enceinte, est retrouvé au domicile des grands-parents de son petit ami. Des marches sont organisées à travers tout le pays et des centaines de milliers de personnes défilent sous le slogan: “Vivas nos queremos, ni una menos” (Ndlr: Nous voulons toutes rester vivantes, pas une de moins). Une référence au mot d’ordre lancé en 1995 par Susana Chávez, poète et militante mexicaine pour les droits des femmes, “Ni una mujer menos, ni una muerta más” (Pas une femme de moins, pas une morte de plus). En 2015, en Argentine, on a dénombré officiellement pas moins de 286 féminicides.

Nos luttes traversent les frontières.

Initiée à Buenos Aires, la mobilisation traverse les frontières du Chili et de l’Uruguay. Puis, en un peu plus d’un an, se répand en Amérique du sud et jusqu’aux Caraïbes. Cet été, la révolte prend au Pérou. Le deuxième pays d’Amérique latine en termes de violences faites aux femmes, où 90% des féminicides sont le fait du conjoint de la victime. Le 13 août, 500 000 personnes foulent le pavé de la capitale Lima, et des principales villes du pays. Le même jour, au Trocadéro, face à la tour Eiffel, près de 200 Péruviennes et latino-américaines se sont rassemblées pour crier leur colère. La nécessité de donner une continuité en France au mouvement se fait sentir. Alerta Feminista est fondée par ces militantes loin de leurs pays d’origine.

Installée depuis un an à Paris, Danaé Rivadeneyra fait partie d’entre elles. Après une série de reportages sur les réseaux de proxénétisme au Pérou, elle a quitté son poste de journaliste sur la chaîne péruvienne Panamericana TV pour reprendre des études de sociologie en France: elle n’arrive plus à passer d’une actualité à l’autre. Elle préside désormais Alerta Feminista en France et nous raconte son combat. Rencontre.

À quand remonte ton engagement dans le mouvement Ni Una Menos?

Comme beaucoup, il date du 13 août et de la grande mobilisation qu’il y a eue ce jour-là. Il s’agit d’un moment important pour les Péruviennes: nous avons pris le train en marche du mouvement Ni Una Menos. Il faut imaginer notre continent, sclérosé par le machisme. Chez nous, des nouvelles terribles d’assassinats de femmes, d’agressions, de viols, on en entend tous les jours. Élevée moi-même dans cette ambiance, j’y étais habituée. Ces derniers mois, des femmes connues ont parlé de leur expérience du sexisme. Elles ont brisé l’omerta, elles ont ouvert une brèche dans laquelle les Péruviennes se sont engouffrées.

Comment est traitée la question du féminicide par les médias latino-américains?

Ils ne peuvent pas esquiver le sujet. Mais les médias ne parlent pas de féminicides ni d’agressions sexistes. Les cas qui sortent dans la presse sont décrits comme des crimes dits “passionnels”, dans des milieux très pauvres. C’est un moyen de mettre une distance entre la présence du sexisme dans toute la société et “Madame tout le monde”. Il y a deux ou trois ans, je n’ai pas pu finir un reportage sur les agressions sexuelles à Lima: quand j’abordais ces sujets, je me prenais un mur. Impossible de recueillir un seul témoignage. Les femmes des classes moyennes ne parlaient pas de ça. Ça ne pouvait pas leur arriver. Elles voulaient éviter le scandale et la honte.

Votre mouvement a-t-il pour seul objectif la lutte contre le féminicide?

Non, parce que le féminicide n’est que le dernier maillon d’une chaîne de violences sexistes. Il faut aussi s’en prendre aux inégalités de salaires au travail, au harcèlement dans la rue, aux viols. Le féminicide choque, c’est le symbole du droit de vie ou de mort qu’ont les hommes sur nous. Mais avant ce point final, il y a une gradation de la violence machiste. Au Pérou, je crois que toutes les femmes ont été victimes d’agressions sexuelles. C’est tellement banal que, durant la première réunion de notre association, j’ai pu demander à chacune des membres combien de fois elles avaient été attouchées dans la rue et non si elles avaient déjà été victimes de ce genre d’agressions.

Dans la liste de vos revendications, on trouve aussi le droit à l’IVG…

Au Pérou, comme dans de nombreux pays latino-américains, les femmes meurent pendant les avortements clandestins. Il y a un slogan du mouvement féministe mexicain qui dit: “Les femmes riches avortent, les femmes pauvres meurent.” Parce qu’il faut aller à l’étranger, contacter un médecin, et sans argent c’est impossible. Il y a urgence à lever ce contrôle sur nos vies. Quand j’habitais au Pérou, je faisais un cauchemar récurrent: je rêvais que j’étais enceinte. Et je me demandais ce que j’allais faire car je paniquais. Heureusement je ne le fais presque plus depuis que j’habite en France.

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Rencontrez-vous une opposition à votre mouvement?

Le Pérou est un pays très catholique. Des politiques, des parlementaires, liés aux mouvements religieux, y défendent le point de vue de l’Église. Dans la rue, les mouvements pro-vie s’opposent au mouvement féministe et ils ont une réelle capacité de mobilisation. En 2015, leurs manifestations avaient rassemblé des centaines de milliers de personnes. Ils jurent que les revendications féministes s’opposent aux injonctions divines et à un prétendu ordre naturel des choses.

Vous vous êtes inspirées des Polonaises quand vous avez ajouté la grève à vos moyens d’action?

Oui, le 19 octobre, les Argentines ont fait grève pour la première fois contre les féminicides. Faire grève, c’est essayer de paralyser le pays et de mobiliser tous les secteurs du monde du travail contre la violence sexiste. C’est aller plus loin que la simple manifestation. C’est aussi un message fort à nos États: “Si la seule chose qui vous intéresse, c’est l’argent, alors nous bloquons l’économie.

Et en France, on en est où?

En France aussi, les femmes sont victimes de violences physiques, d’agressions sexuelles, et de féminicides, même si le droit français est en retard sur cette définition. Il faut en tirer une conclusion très simple: notre lutte a ici toute sa place. Nos luttes traversent les frontières.

Propos recueillis par Rémi Trieau

Cet article a été réalisé par un élève de la Street School, formation gratuite au journalisme par StreetPress.


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© Rémi Trieau pour Cheek Magazine - Cheek Magazine
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© Rémi Trieau pour Cheek Magazine - Cheek Magazine
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