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Daphne Adler, la mathématicienne qui tacle les mythes de la grossesse

Mathématicienne formée à Harvard et mère de trois enfants, Daphne Adler cartonne outre-manche avec son best-seller Debunking the Bump qui nous révèle que de nombreux conseils donnés aux femmes durant la grossesse sont scientifiquement infondés ou totalement disproportionnés face au danger réel. Une démarche féministe pour en finir avec ces injonctions absurdes qui gâchent la vie de nombreuses femmes enceintes.
Daphne Adler, © Siniscalco
Daphne Adler, © Siniscalco

Daphne Adler, © Siniscalco


Repose ce bout de saucisson malheureuse!”, “Fini les fromages et sushis pour les neuf prochains mois”, “Tu continues à courir pendant ta grossesse? Mauvaise mère!”. Toute femme enceinte sait que durant ces neuf mois un phénomène étrange se produit: non seulement votre corps semble ne plus vous appartenir et le moindre de vos gestes est pensé pour le bébé mais votre entourage, voire de parfaits inconnus, s’autorisent à vous sermonner à longueur de journée sur ce que vous devriez manger, boire ou éviter de faire.

Alcool, sushis, fromage, contacts avec un chat, sport: autant d’interdits qui pourrissent la vie des femmes enceintes, les stressent et réduisent leur liberté et leur bien-être. Sont-ils au moins fondés? Pour tenter de démêler le vrai du faux, Daphne Adler a enquêté durant trois ans et mis ses compétences de statisticienne au service des femmes. Dans Debunking The Bump -uniquement disponible en anglais-, elle brasse un nombre impressionnant de données issues du meilleur de la science (le tout relu par des médecins) pour “débunker” les 165 plus grands risques et mythes autour de la grossesse. On y apprend que certains conseils très répandus relèvent de l’extrapolation bancale et que d’autres facteurs de risques bien plus grands ne sont jamais évoqués ni même connus des médecins! De quoi revoir sa copie et penser ces neuf mois autrement.

 

Ces injonctions absurdes durant la grossesse

Un livre surprenant mais surtout déculpabilisant et libérateur pour toute mère ou future mère. Nous avons relevé pour vous quelques-unes des informations qui nous ont le plus surprises (NDLR: les informations ci-dessous sont directement extraites du livre de Daphne Adler, elles ne font pas office de conseils médicaux et ne sauraient engager la responsabilité de Cheek Magazine. Elles ne vous dispensent pas de consulter un médecin si vous avez le moindre doute concernant votre situation).

Il se trouve par exemple que conduire une voiture est quatre fois plus dangereux pour votre futur enfant que manger des sushis. En effet, vous avez 1 chance sur 100 000 d’attraper une bactérie néfaste en consommant des sushis, le risque de mourir dans un accident de voiture est quatre fois plus élevé. Alors, comme dirait Daphne Adler: “Détendez-vous. Attrapez votre gingembre, votre wasabi et vos baguettes et mangez ce sashimi! Le tabou sushi est totalement infondé: le poisson cru ne pose pas de plus grand risque pour le fœtus que la plupart des autres aliments.

Vous avez moins d’une chance sur un million d’attraper la listeria en mangeant du fromage, alors qu’en consommant de la charcuterie, le risque est 10 000 fois plus important.

De même, rien ne vous oblige à renoncer à votre cappuccino matinal. Ni même à celui de 16 heures. Une écrasante majorité d’études montrent qu’une, deux voire de nombreuses tasses de café ne causent aucun tort à l’enfant à naître. D’ailleurs, l’une des pires menaces pour votre enfant ne réside pas dans l’alimentation mais se présente sous la forme d’un virus appelé cytomégalovirus qui peut notamment s’attraper au contact de jeunes enfants (via un bisou, ou en les mouchant/leur lavant les dents, etc.).

Autre nouvelle qui va ravir les Françaises: vous pouvez continuer à bâfrer votre cantal, bleu d’Auvergne et autre Reblochon… À choisir, limitez plutôt la charcuterie. Vous avez moins d’une chance sur un million d’attraper la listeria (NDLR: la listeria est une bactérie qui peut atteindre le fœtus en traversant la barrière placentaire et menacer ses chances de survie) en mangeant du fromage, alors qu’en consommant de la charcuterie, le risque est 10 000 fois plus important. La charcuterie reste l’aliment n°1 pourvoyeur de listeria.

Mal cuire votre viande est par exemple bien plus dangereux que d’être en contact avec un chat ou de faire sa litière.

Plus étonnant, Daphne Adler nous apprend aussi que l’on peut continuer à faire du sport, y compris de la course à pied durant la grossesse. Les bénéfices de l’activité physique surpasseraient largement les “risques”, majoritairement improuvés ou extrapolés et la littérature scientifique ne montre pas d’augmentation du risque de fausse couche. D’ailleurs, les sportives professionnelles continuent l’entraînement durant leur grossesse. Seuls les sports à fort risque de chute ou de traumatisme abdominal (sport de raquettes, équitation, etc.) doivent être évités. 

Enfin, vous n’êtes pas obligée de fuir votre chat durant neuf mois: mal cuire votre viande est par exemple bien plus dangereux que d’être en contact avec un chat ou de faire sa litière. Comme le rappellent les auteurs d’une grande étude de synthèse sur les sources d’exposition à la toxoplasmose chez la femme enceinte: “Les facteurs de risque […] chez les femmes enceintes sont la consommation d’agneau cru ou insuffisamment cuit, de bœuf ou d’autres viandes, le contact avec la terre et les voyages à l’extérieur de l’Europe ou des États-Unis et du Canada. […] Le contact avec des chats [ou leurs excréments n’est pas dans notre étude] un facteur de risque. […] Le conseil santé le plus important à donner aux femmes enceintes est d’éviter de manger de la viande qui n’a pas été bien cuite.

 

Les vrais bons conseils à retenir

Remettre ainsi les risques en perspective permet de comprendre que nombre de menaces annoncées aux femmes enceintes font l’objet d’une attention disproportionnée alors que des risques bien plus grands restent méconnus. Comme l’explique la mathématicienne Daphne Adler: “Les trois facteurs principaux qui nuisent au bon déroulement d’une grossesse sont la cigarette, faire un enfant à un âge tardif et abuser de l’alcool. Ils surpassent largement tous les autres risques.

Voici quelques-uns des vrais bons conseils à retenir selon Daphne Adler: évitez tant que possible de prendre la voiture, limitez les contacts avec de jeunes enfants (et si vous êtes déjà parents lavez régulièrement leurs jouets, vos mains et évitez tout contact salivaire ou avec leurs excréments), mangez bio pour éviter les pesticides perturbateurs endocriniens (nuisibles au développement du fœtus) et cuisez bien votre viande première source de listeria et toxoplasmose, même si les risques restent statistiquement très faibles.

 

Des “bonnes intentions” qui gâchent la vie des femmes enceintes

Comme elle nous le confie, Daphne Adler a elle aussi reçu “des conseils casse-pieds et totalement infondés” lorsqu’elle était enceinte: “Un collègue s’était par exemple permis de me réprimander comme une enfant parce que j’avais ‘osé’ manger du parmesan. Cela m’a poussée à écrire ce livre. Trop de gens, y compris de parfaits étrangers, se sentent en droit de faire des commentaires à tout bout de champ sur ce que les femmes devraient ou ne devraient pas faire pendant la grossesse. Mais la plupart de leurs conseils sont erronés et ne sont pas basés sur des faits. Pour remédier à cela, nous devons fournir aux femmes des informations de haute qualité afin qu’elles puissent faire leurs propres choix et les défendre face à ceux qui les critiquent.” Pour elle, ce livre est “indéniablement féministe”.

Trop de femmes sont encore réprimandées et stigmatisées pour des comportements qui ne causent pourtant aucun tort à leur enfant.

Malgré tout, elle rappelle que bien des progrès restent encore à faire pour arrêter de culpabiliser et de stresser inutilement les femmes enceintes: “D’un point de vue historique, la société occidentale a heureusement fait d’énormes progrès. Par exemple, dans les années 1880, on conseillait aux femmes de rester confinées à l’intérieur pendant la grossesse et elles portaient souvent des corsets pour minimiser la taille de leur ventre. En 1985, l’American College of Obstetrics and Gynecology mettait encore en garde en affirmant que ‘les femmes ne devraient pas faire de l’exercice intense pendant plus de 15 minutes’ -heureusement, en 2002, ils avaient inversé cette position, admettant qu’il y avait peu de preuves. Mais cela ne veut pas dire que les femmes enceintes sont aujourd’hui complètement libérées de ces mythes populaires abusifs. Même si tout cela part de bonnes intentions, trop de femmes sont encore réprimandées et stigmatisées pour des comportements qui ne causent pourtant aucun tort à leur enfant. Il est temps de remplacer ces superstitions par des faits et de permettre aux femmes de faire des choix indépendants et éclairés durant cette période unique de leur vie.

Sabrina Debusquat 


3. #MeToo: L’Égypte condamne les harceleurs… mais aussi les harcelées

Le ras-le-bol contre harcèlement sexuel enflamme chaque jour un peu plus les réseaux sociaux égyptiens. Les tribunaux commencent à donner raison aux femmes victimes, mais emprisonnent aussi celles dont la colère vise les autorités.
Daphne Adler, © Siniscalco - Cheek Magazine
Daphne Adler, © Siniscalco