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De Rémi Gaillard au slut-shaming: la culture du viol, c’est quoi?

En mimant, dans sa dernière caméra cachée, un acte sexuel sur une femme non consentante, l’humoriste Rémi Gaillard remporte la palme du beauf. Et se voit accuser de perpétuer la “culture du viol”.
Capture d'écran d'une vidéo de Rémi Gaillard
Capture d'écran d'une vidéo de Rémi Gaillard

Capture d'écran d'une vidéo de Rémi Gaillard


C’est bien connu, les féministes n’ont pas d’humour. Le fait de mimer un acte sexuel sur une femme non consentante, dont Rémi Gaillard s’est fait une spécialité, serait en réalité à mourir de rire, et les féministes s’offusqueraient un peu trop vite.

 

La dernière vidéo de Rémi Gaillard

Pourtant, derrière la dernière blague soi-disant potache de l’humoriste, le malaise est palpable. Comme le rappelle Madmoizelle, cet acte non consenti constitue “une atteinte sexuelle commise par surprise” et donc “une agression sexuelle autre que le viol” telle que définie à l’article 222-22 du code pénal, passible de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende. Mais, au-delà des considérations pénales, ce type de comportement semble s’inscrire dans ce que l’on appelle communément “la culture du viol”.

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“Les femmes ne devraient pas s’habiller en salopes si elles ne veulent pas se faire violer”

Apparue dans les années 70, au cours de la seconde vague du féminisme, la notion de “culture du viol” désigne le fait d’encourager, de banaliser, voire d’érotiser les agressions sexuelles. Les mimes de Rémi Gaillard cachent tout simplement un double processus de dépréciation et de chosification de la femme: prises au dépourvu, ses victimes se retrouvent réduites à leur corps, à leur sexe de femme, irrémédiablement associés aux notions de faiblesse et de bêtise. Voire de tentation: en se comportant comme tel, Rémi Gaillard laisse entendre qu’une femme allongée sur une plage en maillot de bain deux-pièces adopte, de fait, une posture aguicheuse et cherche donc la relation sexuelle avec un homme, qu’elle en ait conscience ou non.

Car, la “culture du viol” consiste à présenter la femme comme incapable de savoir ce qu’elle veut. C’est donc à l’homme, dans toute sa virilité, de le savoir pour elle, et de le lui imposer. Un schéma qui est à l’œuvre dans nombre de comédies romantiques où l’homme doit conquérir la femme, quitte à l’embrasser de force pour bien lui prouver qu’ils sont fait pour être ensemble alors qu’elle en doutait sérieusement. Ainsi, le blog Barbieturix a décortiqué l’adaptation cinématographique de Cinquante nuances de Grey à la lumière de cette “culture du viol”. Bilan: “Fifty Shades of Grey dépeint une relation abusive, de la violence conjugale déguisée en romantisme. On aura rarement vu pire illustration de la culture du viol au cinéma.

La séduction se passe selon des règles immuables; les femmes prononcent des non qui veulent parfois dire oui, car on leur a enseigné qu’il faut feindre l’indifférence, pour ne pas passer pour des salopes.”

Le fait de rejeter la faute de l’agression sexuelle sur la femme qui en est la victime est au cœur de la culture du viol: c’est parce qu’elle s’est habillée trop court, qu’elle a bu de l’alcool ou qu’elle s’est comportée d’une façon jugée déplacée, c’est parce qu’elle est femme, en somme, que la femme est agressée. Dès lors, le viol pourrait être évité si les femmes prenaient leurs précautions. C’est ce que lâchait un policier canadien en 2011 (“les femmes ne devraient pas s’habiller en salopes si elles ne veulent pas se faire violer”), déclenchant le mouvement des Slut Walks, des “marches des salopes” visant à protester contre ces attitudes de culpabilisation.

Ce type de raisonnement rejoint celui à l’œuvre dans le processus de slut-shaming, qui consiste à blâmer une femme parce qu’elle se conduirait comme “une salope”. Là encore, sont brandis des arguments vestimentaires (tenues jugées trop sexy) et comportementaux (attitude aguicheuse, etc.), avec, pour conséquence, le fait d’imposer aux femmes une certaine attitude, qui serait déterminée par leur sexe. Dans un billet datant de septembre 2013, la blogueuse Crêpe Georgette expliquait ainsi: “La séduction se passe selon des règles immuables; les femmes prononcent des non qui veulent parfois dire oui, car on leur a enseigné qu’il faut feindre l’indifférence, pour ne pas passer pour des salopes et les hommes sont censés insister jusqu’à ce qu’elles consentent. Ce non est si peu clair qu’on ne sait pas au fond si elles cèdent ou consentent, si elles veulent vraiment.

L’un des exemples les plus parlants de slut-shaming remonte à août 2014. La photo d’une jeune femme pratiquant une fellation sur un jeune homme en plein concert d’Eminem à Slane, en Irlande, fait trois fois le tour de Twitter. Or, si le garçon est perçu comme un héros et félicité, la fille est, elle, traitée de salope, et associée au hashtag #slaneslut. Une différence de traitement ouvertement sexiste, caractéristique d’une société dite patriarcale.

 

Érotiser ou moquer le viol 

La “culture du viol” passe aussi par le fait de tourner en dérision l’agression sexuelle. Ainsi, en juillet dernier, la photo d’une ado américaine, Jada, allongée par terre, inconsciente, lors d’une soirée où elle s’est fait violer, circule sur Internet, et se retrouve même copiée et détournée, jusqu’à devenir un mème. Un comportement non seulement dénué de toute empathie mais ouvertement sexiste: depuis quand le viol est-il devenu marrant? Pour la blogueuse Crêpe Georgette, contactée par Les Inrocks, Internet est loin d’être le coupable: “Sans Internet, il est probable que ces photos auraient été prises et diffusées. Mais il n’y aurait pas eu une diffusion aussi massive et rapide. Mais, on n’a pas attendu Internet pour moquer ou humilier les victimes de viol. Il serait dangereux et faux de faire d’Internet le bouc émissaire de cette pratique.

Alice Debauche, maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Strasbourg et spécialiste des questions de viol et de genres, abonde dans le même sens: “On a un peu tendance à croire qu’Internet crée de nouvelles choses, ça ne fait que les déplacer. Ce qui se dit sur les forums de jeux vidéos actuellement par exemple, c’est ce qui se dit et se disait dans les cours de récré, sur les terrains de sport etc. Le harcèlement sur Facebook reproduit le harcèlement dans l’espace public ou dans la salle de classe. Ça le rend éventuellement plus visible, mais je me méfie des analyses qui attribuent de nouveaux comportements à Internet.

“La culture du viol érotise le viol, le naturalise; elle explique qu’il existera toujours et qu’il faut faire avec.”

Rejeter la faute du viol ou de l’intention de viol sur la femme est un moyen de se déculpabiliser et, donc, de valider l’érotisation de l’agression, mécanisme, là aussi, caractéristique de la culture du viol. C’est ce que reprochait notamment la gameuse et blogueuse MarLard à un article de Joystick louant “la tension sexuelle malsaine” de “bad guys” envers Lara Croft, et comparant son agression sexuelle à un porno gonzo SM. L’auteur de l’article écrivait notamment: “Oui, Lara prend cher dans Tomb Raider. Et oui, tout cela est concocté sciemment des mains de tous ces pervers qui officient en tant que développeurs chez Crystal Dynamics. Mais ça tombe bien: pervers, je le suis aussi.

Pour Crêpe Georgette, “la culture du viol consiste à confondre la sexualité et le viol”: “Elle érotise le viol, le naturalise; elle explique qu’il existera toujours et qu’il faut faire avec. Elle valide les mythes autour du viol comme de dire que le viol est commis en majorité par des étrangers alors que la plupart des viols sont commis par des hommes connus de la victime. Elle sexualise le viol en disant que le viol a quelque chose à voir avec la sexualité. A contrario elle explique que la sexualité est naturellement un rapport de pouvoir et de salissure et que c’est cela qui la rend excitante.

Condensé d’anti-féminisme primaire, la réponse de Rémi Gaillard prouve qu’il est toujours essentiel, en 2015, de s’attacher à relever le moindre dérapage sexiste.

Jugée souvent floue par ses détracteurs, plus prompts à dénoncer l’hystérie des féministes qu’à lutter pour l’égalité hommes-femmes, la notion de “culture du viol” a été très bien résumée par la chroniqueuse féministe américaine Zerlina Maxwell dans le Time. Elle explique notamment: “La culture du viol c’est quand on demande aux femmes ce qu’elles portaient/ La culture du viol c’est quand des victimes d’abus se voient demander “aviez-vous bu?”/ La culture du viol c’est quand les gens disent “Elle le voulait.

Zerlina Maxwell répondait à une tribune de Caroline Kitchens, chercheuse à l’Institut de l’entreprise américaine à Washington, dans laquelle elle dénonçait  de façon caricaturale “l’hystérie de la culture du viol”: “Bien que le viol est bien entendu un problème sérieux, il n’y a pas de preuve qu’il soit considéré comme une norme culturelle. L’Amérique du XXIème siècle n’a pas de culture du viol, ce que nous avons, c’est un lobby hors de contrôle conduisant le public et les leaders politiques et éducationnels sur le mauvais chemin. La théorie d’une culture du viol ne fait rien pour aider les victimes, mais elle empoisonne les esprits des jeunes femmes et crée des environnements hostiles aux hommes innocents.

 

Crierait-on trop vite au sexisme? 

Et si Caroline Kitchens avait raison? Et si Internet, les blogs et les réseaux sociaux nous poussaient à épingler le moindre dérapage sexiste? Et si en agissant comme tel, on faisait pire que bien? La réaction de Rémi Gaillard nous apporte peut-être la réponse. Interrogé sur la polémique par Francetvinfo, l’humoriste a dénoncé “une manipulation par la presse” et rejeté la faute sur les féministes: “Les gens intelligents connaissent la vraie version de l’histoire. Mon message [sur l’abandon des animaux] est détourné par les féministes pour faire parler d’elles.

Condensé d’anti-féminisme primaire, la réponse de Rémi Gaillard prouve qu’il est toujours essentiel, en 2015, de s’attacher à relever le moindre dérapage sexiste, et de lutter contre la culture du viol, toujours solidement ancrée dans les mentalités, au nord comme au sud, à l’est comme à l’ouest.

Carole Boinet

Cet article a été publié initialement sur Les Inrocks

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