société

Interview

“Me définir comme homme ou femme m'a toujours semblé absurde”: Juliette Drouar bouscule le genre avec son festival

Juliette Drouar a mis sur pied le festival féministe Des Sexes et des “Femmes”, qui se tiendra du 2 au 15 octobre prochain au 59 rue Rivoli. Avec des tables rondes, une exposition ou encore des ateliers d’auto-gynécologie ou d’art-thérapie, l’événement aborde des thèmes très divers, de l’inceste à la transidentité en passant par le sexisme en médecine.   
Juliette Drouar © Otto Zinsou
Juliette Drouar © Otto Zinsou

Juliette Drouar © Otto Zinsou


Devoir me définir comme femme ou homme m’a toujours semblé complètement artificiel, absurde.” Cheveux très courts, look décontracté et large sourire, Juliette Drouar, 31 ans, détaille les raisons de son rejet d’assignation à un genre. Quand nous lui demandons quel pronom utiliser pour parler de sa personne, la réponse est simple: “il”, “elle” ou “iel”, selon notre bon vouloir. Entre deux gorgées de café à la terrasse d’une enseigne du quartier de République à Paris, iel poursuit: “Le seul fait d’avoir été identifié·e comme une fille lorsque j’étais enfant signifiait que je ne pouvais pas jouer dehors, ou m’habiller comme je le voulais.

La dénaturalisation des concepts d’homme et de femme fait d’ailleurs partie des thèmes qu’iel a choisi d’aborder dans son festival Des Sexes et des “Femmes”, qui se tiendra du 2 au 15 octobre au 59 rue Rivoli, ancien squat d’artistes devenu galerie. Dix-sept artistes, 5 collectifs, 16 intervenant·e·s se produiront à cette occasion pour “représenter des sexes, parler de l’inceste, du viol, des violences obstétricales et gynécologiques, de mutilations génitales, de sexisme en médecine, d’intersexuation et de transidentités”. Des ateliers d’art-thérapie et d’auto-gynécologie sont également au programme, le tout accessible sur inscription.

Les sexes de femmes sont visibilisés quand il s’agit du marchandage du corps et d’une sexualité hétéro, mais redeviennent invisibles quand il est question pour les femmes de s’en emparer.

Si ses études de sciences politiques et ses premières expériences professionnelles dans le domaine des relations internationales destinaient Juliette Drouar à une toute autre route, iel a choisi de quitter son travail en décembre dernier, pour se consacrer à sa passion pour l’art. “Mes projets touchent en général au féminisme et au milieu queer, détaille-t-iel. Ils se situent à la croisée entre l’artistique et le politique.” On peut ainsi noter sa participation à l’élaboration de Gouine -Trans A(n)gora en juin dernier, ainsi que sa collaboration avec le collectif 52 pour la création d’un calendrier féministe, mettant en avant des sexes de femmes “non-normés, poilus, noirs…” Un projet qui a inspiré à cet·te féministe la création du festival Des Sexes et des “Femmes”, qui promet d’être enrichissant. Nous lui avons posé quelques questions.

 

Pourquoi avoir décidé de représenter des sexes de femmes?

J’ai voulu dénaturaliser les concepts d’homme et de femme, faire comprendre que le mot “femme” peut désigner une personne trans, intersexe ou cis, et imaginer les sexes des femmes autrement qu’à travers leurs fonctions de sexualité. Aujourd’hui, toute la cyber-économie tourne autour de la pornographie, donc les sexes de femmes sont visibilisés quand il s’agit du marchandage du corps et d’une sexualité hétéro, mais redeviennent invisibles quand il est question pour les femmes de s’en emparer en tant que sujets. 

Quand je peignais un nu, j’avais tendance à représenter une femme blanche, mince, dans une position lascive.

Au-delà de leurs sexes, estimes-tu qu’il y a une représentation normée des femmes dans l’art?

Oui. Souvent, le beau en art reprend tous les codes sociaux de l’oppression, et les véhicule. Moi même, je me suis rendu·e compte qu’il y a quelques années, quand je peignais un nu, j’avais tendance à représenter une femme blanche, mince, dans une position lascive. Quand on est artiste, il est indispensable de se poser la question de l’influence des rapports de pouvoir retransmis sur notre vision de l’esthétique.

Quel est l’intérêt de l’atelier d’auto-gynécologie auquel il sera possible de participer à ton festival?

L’idée est de pouvoir commencer à appréhender l’auto-examen avec un spéculum, d’être capable de regarder soi-même son col, de prendre conscience de son anatomie. Peu de personnes, et j’en fais partie, savent pourquoi elles vont chez le ou la gynécologue de manière régulière. Ça n’est pas normal: on parle de montrer son sexe à un·e étrangère, et d’être pénétré·e par un objet contondant! 

Tu proposes également un atelier d’art thérapie: Dessine ton sexe. En quoi cela consiste-t-il?

Il s’agit de dessiner les concepts que nous évoque notre sexe. Ce sont des éléments qui ont trait à nos propres paysages de la sexualité, qui peuvent traduire des violences comme du bien-être, et qui seront échangés en groupe. Certaines choses enfouies, intériorisées ressortent de manière symbolique, avec un discours non maîtrisé. C’est un premier pas quand il est trop difficile de formuler ou même de mettre le doigt sur quelques chose qui nous travaille. 

On préfère critiquer 100 femmes voilées plutôt que s’intéresser au viol toutes les 7 minutes.

Comment as-tu sélectionné les thèmes qui seront abordés au fil du festival?

Tout s’est organisé de manière assez organique et progressive, sur un an. Dès le début, j’avais envie d’aborder un certain nombre de sujets, comme les transidentités. Au fil des rencontres, j’ai voulu m’intéresser à d’autres thèmes et vérifier quelques-unes de mes intuitions. C’est ce qui m’a amené à poser la question de l’inceste par exemple. Globalement, on préfère critiquer 100 femmes voilées plutôt que s’intéresser au viol toutes les 7 minutes. Et il faut savoir que plus de 80% des viols sont intra-familiaux et donc incestueux. C’est un phénomène endémique, il existe une culture de l’inceste comme une culture du viol, et cela reste pourtant très tabou.

Tu ne fais donc pas partie de celles et ceux qui considèrent que #MeToo a libéré la parole sur ces sujets?

Non, je n’ai effectivement pas cette l’impression. J’aimerais être plus optimiste, mais je pense qu’on ne rend pas le pouvoir quand on l’a. #MeToo peut créer un élan, mais s’il retombe, la mobilisation n’aura pas servi à grand-chose. Pour le moment, concernant le viol ou l’inceste, rien n’a bougé. 

“Les personnes LGBT ont plus ou moins été ‘stérilisées’ dans notre société.

Concrètement, qu’est-ce que les femmes devraient mettre en place pour se faire entendre selon toi?

Il faudra à un moment passer par un rapport de force, aller à la confrontation. On pourrait imaginer une manifestation de toutes les femmes et personnes alliées devant l’Élysée, qui refuseraient de quitter les lieux avant d’obtenir un plan pour lutter contre le viol. On ne parle pas d’une maladie qu’il est impossible de combattre! Mais cela demande des moyens et une éducation au féminisme de base. 

Quel type de public penses-tu toucher avec Des Sexes et des “Femmes”?

J’ai choisi un lieu qui n’est pas identifié queer, qui est ouvert à tous les cercles. Je pense que le public qui s’intéressera aux transidentités ne sera pas le même que celui qui se rendra au festival pour discuter autour des violences obstétricales, sachant que les personnes LGBT ont plus ou moins été “stérilisées” dans la société française. J’essaye de faire se croiser des cercles un peu différents, mais qui peuvent travailler ensemble sur ces questions là.

Propos recueillis par Margot Cherrid


7. Elle continue de recevoir des publicités de grossesse après la mort de son bébé, et pousse un coup de gueule

On a lu pour vous cette lettre ouverte, publiée sur Twitter mardi 11 décembre, dans laquelle la journaliste Gillian Brockell pousse un coup de gueule contre les réseaux sociaux qui continuent à lui envoyer des publicités en lien avec sa grossesse après la perte de son bébé. 
Juliette Drouar © Otto Zinsou - Cheek Magazine
Juliette Drouar © Otto Zinsou