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Diala Isid: La féministe palestinienne qui court pour la bonne cause

Rencontre avec Diala Isid, Palestinienne de 26 ans, architecte et organisatrice d’un marathon qui promeut l’égalité hommes-femmes. 
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Diala Isid est une architecte palestinienne de 26 ans fine et nerveuse. Mais comme souvent, mieux vaut ne pas se fier au petit gabarit. La jeune femme est l’organisatrice du marathon de Palestine –un évènement qui rassemble près de 5000 coureurs internationaux.

À la fois engagée politiquement mais aussi féministe (c’est grâce à elle que presque 50% des participants au marathon de 2016 étaient des femmes), Diala Isid incarne une nouvelle génération de féministes et de résistantes au Moyen-Orient. Elle se distingue aussi à domicile, en étant très active pour la cause nationale, tout en se détournant des violences armées.

Aujourd’hui, elle continue à faire vivre la communauté Right To Movement – initiative dano-palestinienne à l’origine du marathon. Elle s’entraîne plusieurs fois par semaine, avec d’autres, pour le prochain marathon. Rencontre avec une fille qui a du vernis à paillettes, des chaussures de running et beaucoup -beaucoup!- d’énergie.

Qu’est ce qui t’a fait rejoindre Right To Movement?

En juin 2013, je venais de commencer à travailler pour un cabinet d’architecture de Jérusalem Est et je débarquais de Bir Zeit, où j’ai fait mes études, à Beit Sahour, où j’ai grandi et où ma famille vit. Je n’avais pas des masses de copains et je traînais tout le temps avec ma cousine. Elle m’a parlé d’un groupe qui s’était formé et qui courait, pour le sport mais aussi pour montrer qu’on peut courir en Palestine… C’était le seul groupe du pays à ce moment-là.

Tu étais déjà sportive à l’époque?

J’ai pratiqué beaucoup de sport -j’avais fait beaucoup de basket, surtout à l’université-, mais je n’avais jamais couru avant et je n’en avais pas vraiment envie. Mais j’ai trouvé leur approche assez inspirante… J’ai plus rejoint le groupe pour la cause que pour courir. Et puis je me suis dit que j’allais rencontrer des gens. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils ont été très accueillants, car aujourd’hui ce sont mes meilleurs amis!

“On courait à 5 heures du matin, pour éviter la chaleur et le trafic, mais aussi pour habituer les gens à l’idée de voir des gens courir dans la rue.”

Comment t’es-tu entraînée? 

Au début, je paniquais parce que je n’étais pas au niveau. Au bout d’un kilomètre ou deux, j’étais vraiment épuisée. Je me sentais un peu honteuse. Du coup, avec ma cousine, on s’est mises à s’entraîner plusieurs fois par semaine, parfois avec Right To Movement, parfois seules. J’étais tellement courbaturée que ma mère me répétait: “Arrête, tu vas te rendre malade!”

Comment les gens ont-ils réagi au départ?

Ils nous regardaient, mais c’est difficile de savoir pourquoi… est-ce parce que Beit Sahour est un petit village (Ndlr: environ 12 000 habitants) et que ma cousine et moi sommes assez “connues”, tout comme notre famille, ou parce que des filles courent? En 2013, personne ne courait, tout simplement! Donc déjà c’était un peu bizarre… Dans ma famille, ça allait car mon père a beaucoup couru quand il était jeune, d’ailleurs on a toutes ses médailles à la maison. Il a vécu en Allemagne dans les années 70 et de là, il a participé à de nombreux marathons en Europe. Une fois,  il a même couru 100 kilomètres! Dans l’ensemble, j’étais donc plutôt en confiance car ma famille me soutenait, et comme Beit Sahour est chrétien, pour les filles, ça reste relativement simple. Enfin, on courait à 5 heures du matin, pour éviter la chaleur et le trafic, mais aussi pour habituer les gens à l’idée de voir des gens courir dans la rue… Il faut y aller pas à pas ici. Cette année, il y avait presque 5 000 coureurs au marathon, mais à la première édition, ils étaient 600!

 

 

Tu n’as donc jamais été gênée par le regard des autres?

Pour être honnête, une fois, je courais avec un groupe Right To Movement, et on passait par un camp de réfugiés proche de Bethléem (Ndlr: il y en a deux entourant la ville). Là, une femme m’a dévisagée et elle a dit : “Quelle honte de transpirer dans la rue”. Comme je n’ai pas d’écouteurs quand je cours, je ne peux pas éviter ce genre de commentaires, mais là, comme ça venait d’une femme, ça m’a peut-être plus marquée…

Du coup, comment motives-tu autant de filles à venir courir?

On essaie de dire à tout le monde de venir avec des amis, surtout aux filles, et on met en avant le concept d’égalité hommes-femmes. Par exemple, quand l’organisation Right To Movement prend part à des voyages pour aller courir et/ou pour expliquer les difficultés des Palestiniens à se déplacer –on vit sous occupation!- on voyage toujours en groupe parfaitement mixte. Pour nous, l’idée n’est pas de montrer qu’on ne soutient que les femmes, mais vraiment de montrer qu’on soutient une société où les femmes sont à égalité des hommes, et où on valorise autant les uns que les autres. En expliquant ces idées, on rappelle aux gens qu’ils peuvent motiver leur sœur, leur copine, leur cousine, et que c’est précisément ce qui fera avancer la société. Pour les filles, elles voient qu’on est déjà nombreuses, donc ça peut les inspirer. Pour les garçons, c’est une manière de montrer qu’ils sont progressistes, donc c’est plutôt quelque chose qu’ils recherchent, puisque ça les met en avant…

“Le plus gros problème, c’est que les gens ont peur de ne pas réussir à courir.”

Et ça marche?

Le plus gros problème, c’est que les gens ont peur de ne pas réussir à courir… On passe donc aussi beaucoup de temps à répéter que si les gens ne se sentent pas de courir, ils peuvent marcher. Je crois que notre succès donne aussi envie dans la mesure où les gens nous voient organiser le marathon, nous entraîner, et être valorisés pour ça. Une fois qu’ils sont “à bord”, ils doivent suivre nos règles et ils se mettent à penser “égalité”. La cerise sur le gâteau, c’est quand les hommes se mettent à penser qu’il ne s’agit pas pour les femmes de réclamer leur droits, mais pour nous tous -hommes, femmes, Palestiniens- de réclamer nos droits. Comme on dit ici: un oiseau ne peut pas voler avec une seule aile.

Comment es-tu devenue si engagée?

C’est à l’université que tout a commencé. La région de Bethléem n’est pas la plus politisée de Palestine. Les gens ne sont pas éduqués au conflit israélo-palestinien, ils négligent la situation, ils pensent qu’ils ne peuvent rien changer… Ils achètent des produits israéliens au lieu des produits palestiniens et parfois c’est à se demander pourquoi on se bat! C’est différent à Ramallah (Ndlr: capitale administrative) ou à Bir Zeit, où j’ai fait mes études, une ville universitaire très active politiquement. En arrivant sur un campus très actif, mes yeux se sont ouverts. J’ai réalisé que le boycott a vraiment un impact par exemple, et qu’à mon niveau, je peux faire changer les choses, notamment avec de l’action civique.

 

 

En quoi le marathon aide ton action?

Pour les Palestiniens, c’est une prise de conscience de la manière dont ils peuvent résister et ça fait avancer les choses dans la société, sur le sport et l’égalité hommes-femmes par exemple. Pour les étrangers (Ndlr: environ 1000 coureurs cette année), on leur dit: “Venez et voyez par vous-même”. Ça permet de montrer de manière non biaisée et que les gens se fassent leur idée. C’est le plus important. Enfin, le marathon me permet de voyager pour raconter notre action, la manière dont nous nous engageons, ces nouvelles formes d’initiatives… Cette année, nous allons au Liban, aux États-Unis, et en Colombie par exemple.

Comment peux-tu faire tout ça et continuer à travailler?

J’ai de la chance car mon nouveau cabinet est extrêmement compréhensif. Ils savent que je vais m’organiser d’une manière ou d’une autre pour finir mon travail même si je ne respecte pas les horaires de bureau. Mais dans les mois à venir, j’aimerais me concentrer davantage sur le travail car j’ai l’impression que ça m’a un peu échappé et je ne veux pas abandonner cette carrière. J’ai étudié cinq ans pour arriver à ce stade, c’était mon rêve, et je pense que je peux aussi changer les choses en construisant des lieux, car l’architecture c’est un peu la science de faire la ville, et on a donc un rôle à jouer dans la manière dont les gens voient la ville -et le monde!

“Je suis certaine que notre génération, partout dans le monde, est celle du changement.”

Depuis octobre, il y a eu de très nombreuses tensions entre Israéliens et Palestiniens, on a même parlé d’une troisième intifada… Comment trouver sa place de jeune engagé dans ce chaos?

Je ne jugerai jamais les gens qui vont affronter l’armée israélienne, lancer des pierres ou ce genre de choses… Je pense qu’ils sont arrivés à un point de désespoir très important et qu’ils ont le sentiment de ne plus rien avoir à perdre. Mais je crois qu’il y a une troisième voix entre la violence et l’apathie, et c’est nous! Partout au Moyen-Orient, chacun a sa manière de résister: certains écrivent des poèmes, d’autres produisent des spectacles de danse, d’autres jettent des pierres, moi je cours. On offre une nouvelle manière de résister et de s’exprimer. Enfin, ça nous sort des logiques de partis, et ici comme partout dans le monde, on en a plutôt besoin…

Comment te vois-tu dans dix ans?

J’espère que je ferai davantage de choses encore, que je ferai avancer la situation des femmes, que je mènerai des actions de plus grande ampleur… En même temps, je n’aurais jamais cru devenir la personne que je suis maintenant -je ne viens pas d’un univers féministe et je n’aurais jamais pensé parler d’égalité hommes-femmes. Alors, je ne sais pas s’il faut avoir une vision précise car pour moi, la seule chose qui compte c’est de créer le changement et je crois que même un changement mineur conduit à quelque chose de plus important. Je suis certaine que notre génération, partout dans le monde, est celle du changement. On peut tous changer quelque chose, même quelque chose de petit. Si j’ai pu le faire, n’importe qui peut le faire!

Propos recueillis par Chloé Rouveyrolles, correspondante à Ramallah


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