société

Sur YouTube, les femmes ont la vie dure

Pas facile d’être une YouTubeuse. Minoritaires, moins visibles et victimes de sexisme, Natoo, EnjoyPhoenix et les autres filles du robinet à vidéos n’abdiquent pas et se battent pour occuper la place qu’elles méritent.
Camille Ghanassia et Sophie Garric, du Meufisme © Vincent Gerbet pour Les Inrockuptibles
Camille Ghanassia et Sophie Garric, du Meufisme © Vincent Gerbet pour Les Inrockuptibles

Camille Ghanassia et Sophie Garric, du Meufisme © Vincent Gerbet pour Les Inrockuptibles


C’est le premier truc qu’elles ont remarqué: les mecs. Ils étaient trop nombreux par rapport à elles, les filles. Cinq YouTubeuses sur trente présents, ça fait peu. L’événement se tient dans un bar parisien huppé. Des voix masculines monopolisent la parole pour discuter business et rémunérations.

C’est là qu’on a réalisé que la place des femmes sur YouTube est la même que dans la vraie vie: petite”, se souviennent Camille et Justine, un tandem de vidéastes. Dix ans après l’essor des premiers YouTubeurs français, on compte les YouTubeuses célèbres sur les doigts d’une main: Natoo, EnjoyPhoenix, Sananas, Andy…

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En 2017, seules dix filles étaient parvenues à se hisser dans le classement des 100 chaînes les plus populaires. Et seules deux d’entre elles n’étaient pas rattachées à la catégorie beauté-lifestyle.

 

Être une YouTubeuse reste un combat de tous les instants

C’est ce qui a motivé les filles de la chaîne Le Meufisme à se lancer. “On savait qu’il y avait une place à prendre dans la catégorie humour”, expliquent Camille Ghanassia et Sophie Garric, qui tournent en ridicule les clichés de la gent masculine depuis 2014.

 

 

Si elles estiment avoir trouvé leur créneau, être une YouTubeuse reste un combat de tous les instants. “C’est une vraie conférence, hein”, ont-elles précisé au début de leur intervention à Video City Paris, le salon qui réunit chaque année tous les YouTubeurs. “Les gens pensent encore que toutes les YouTubeuses font des vidéos ‘cucul’, regrette Natoo, la femme la plus populaire sur YouTube. La plupart des filles ne pensent pas avoir la légitimité pour faire autre chose que de la beauté. On leur fait moins confiance, alors elles vont là où on les attend.

Les rares qui osent se lancer dans d’autres catégories -humour, gaming, philosophie, etc.- ont du mal à se départir de ces clichés. “Quand on dit aux gens qu’on ne fait pas des vidéos de beauté, ils nous disent: ‘Mais du coup, vous faites quoi?’”, racontent les humoristes Camille et Justine.

 

 

“C’est encore très difficile de se lancer en solo pour une fille”

Si Natoo est l’une des seules à avoir su s’imposer dans ce domaine, elle assure qu’elle ne possédait au début “aucune crédibilité”: “C’est encore très difficile de se lancer en solo pour une fille. Moi, on m’a dit que je profitais de la notoriété de mon mec” (Ndlr: le vidéaste Kemar). Et lorsque leurs vidéos parviennent à obtenir une visibilité, le combat n’est pas terminé pour autant. Pour preuve, la profusion de commentaires sexistes qui les accompagnent. “Dans mes premières vidéos, je n’avais aucun troll, aucune insulte. Les internautes se lâchent aujourd’hui beaucoup plus qu’avant”, estime Natoo, qui affiche par dérision des licornes fluo.

 

 

Certaines ont même été victimes de harcèlement, comme la féministe Marion Seclin ou l’humoriste Solange te parle. “Elles ont toutes reçu des menaces, parfois de viol. Je ne pense pas qu’un homme en reçoive souvent”, déplorent Lisa et Léa, de l’association Les Internettes, qui se bat pour une meilleure prise en compte des YouTubeuses.

 

 

Un homme reçoit moins de commentaires sexistes

À contenu et thématique similaires, une vidéo réalisée par un homme reçoit moins de commentaires sexistes. Meilleur exemple en date, celui de Guilhem, qui anime la chaîne Masculin Singulier et ses parodies de YouTubeuses beauté commençant invariablement par “Salut les filles… et les garçons”: “Je reçois quelques commentaires homophobes, mais ce n’est pas comparable avec ce qu’encaissent les femmes.

 

 

Celles qui prennent position sur des sujets de société sont particulièrement visées. “Une YouTubeuse, soit elle fait de la beauté, soit elle n’en fait pas et donc elle est féministe”, lance Sophie Garric du Meufisme. Dans les médias, la majorité des YouTubeuses qui sont hors du cadre sont en effet étiquetées comme “féministes”.

C’est la première question qu’on nous pose: ‘Vous êtes féministes?’ On aimerait qu’elle ne se pose pas”, indiquent Camille et Justine, qui fêtent leur premier anniversaire sur la plate-forme. Car en attendant, les médias s’intéressent moins à leur créativité et au contenu des vidéos. “C’est dommage de les réduire à ça”, regrette Lisa des Internettes.

 

 

“On est devenues féministes après, sans envisager notre chaîne comme un étendard”

Le port de l’étiquette féministe est presque devenu obligatoire. “Vous ne devriez pas parler vulgairement, vous desservez la cause”, reproche-t-on ainsi à Camille et Justine, quand elles “osent” utiliser quelques gros mots. Pourtant, beaucoup de vidéastes n’ont pas créé leur chaîne à des fins militantes. “On est devenues féministes après, sans envisager notre chaîne comme un étendard”, indique le duo du Meufisme.

 

 

Et comme si la domination masculine n’était pas assez difficile à surmonter, même YouTube semble mettre des bâtons dans les roues des femmes: les vidéos des hommes sont davantage mises en avant. “Si tu regardes Natoo, on te propose Norman, mais si tu regardes Norman on va te proposer Cyprien, pas Natoo. Les femmes se perdent dans l’algorithme”, se désole Lisa des Internettes. Depuis janvier, les membres de cette association organisent des masterclass pour susciter des vocations. Pour l’instant, elles sont loin de faire salle comble. Preuve que, même sur Internet, la lutte pour l’égalité reste un combat…

Manon Michel et Juliette Redivo

Cet article a été initialement publié sur le site des Inrocks.

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