société

Comment lutter efficacement contre le harcèlement de rue?

La géographe Édith Maruéjouls, spécialiste des questions du genre et de l’espace public, propose ses solutions pour lutter contre le harcèlement de rue. Entretien.
Capture d'écran du court métrage “Tu devrais être flattée”, réalisé par Marie Nardon en 2014
Capture d'écran du court métrage “Tu devrais être flattée”, réalisé par Marie Nardon en 2014

Capture d'écran du court métrage “Tu devrais être flattée”, réalisé par Marie Nardon en 2014


La secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa veut autoriser les policiers à délivrer des sanctions immédiates face aux situations de harcèlement de rue. Pensez-vous que c’est suffisant pour endiguer le phénomène?

Il s’agit d’un problème de société. Si aujourd’hui on fait face à autant de situations de harcèlement, c’est que le harcèlement est encore trop accepté socialement. La question de la sanction est importante, mais vu l’ampleur du phénomène, elle ne peut être la seule et unique réponse.

Que pensez-vous de l’idée de renforcer les dispositifs de sécurité dans certains quartiers?

La réponse au harcèlement de rue s’articule en deux dimensions: la prévention et la réparation. Quand on est victime d’une agression, c’est normal d’avoir accès à des politiques de réparation. Mais un discours de protection des victimes ne suffit pas. Il faut surtout arrêter de créer des agresseurs. On doit proposer un travail de sensibilisation et réfléchir aux conditions qui peuvent favoriser l’agressivité entre hommes et femmes.

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Marlène Schiappa a également souligné l’importance de la formation des policiers. Faut-il concentrer nos efforts sur les forces de l’ordre?

Ça fait des années qu’on travaille avec les forces de l’ordre. Aujourd’hui, il faut surtout responsabiliser les services publics, soit l’ensemble des représentants de l’État et la société. C’est important de sensibiliser à tous les niveaux, pas seulement les policiers mais aussi tous les fonctionnaires et les personnes qui interviennent auprès des jeunes. On doit pouvoir appréhender efficacement et rendre plus visibles les violences intra-familiales, intra-conjugales ainsi que le harcèlement.

Que pensez-vous des campagnes de sensibilisation mises en place par Pascale Boistard dans les transports en commun?

Pour les problématiques globales comme celle-là, on a toujours recours à un panel d’outils différents pour engendrer une prise de conscience. Il y a effectivement un travail de formation, un travail de prévention et pourquoi pas de l’évènementiel. C’est comme ça qu’on peut rendre les choses bien visibles et dire efficacement “stop, ça suffit”.

La nouvelle campagne du gouvernement contre le harcèlement dans les transports

La campagne de Pascale Boistard contre le harcèlement dans les transports en commun

La situation dans le quartier de La Chapelle n’est qu’un exemple parmi d’autres d’un phénomène de longue date. Pourquoi tarde-t-on autant à prendre les mesures nécessaires?

Ce qui se passe à La Chapelle, ça se passe partout ailleurs en France. Que des femmes se révoltent et poussent un cri de colère, tant mieux! Ça aurait pu se passer dans n’importe quel quartier de notre pays, qu’il soit bourgeois ou populaire. La question de l’espace public, on se la traîne depuis des siècles. Aujourd’hui, il faut privilégier une lecture intelligente du problème en interrogeant les choix politiques mais également les choix d’aménagement et d’urbanisme.

Pourquoi l’espace public représente-t-il un tel enjeu?

Parce que c’est le seul espace où il y a une parole citoyenne publique. Alors reléguer les femmes à l’espace privé ou limiter leur liberté dans l’espace public, ça ne devrait pas être possible dans une démocratie. On n’est plus au Moyen Âge, ni à l’époque des pantalons interdits aux femmes. Il faut encourager la mixité dans l’aménagement et la mobilisation des espaces publics. Et ce sont les puissances publiques qui doivent s’en charger.

Vous avez soutenu votre thèse sur le genre et l’occupation des espaces de loisirs pour la jeunesse. Tout se joue dès la cour de récréation?

Non, heureusement on garde toujours une capacité de résistance individuelle et collective. Que l’on ait 7 ans ou 99 ans, on est capable de prendre conscience des tares de notre système et notamment du fait que les relations femmes/hommes sont hiérarchisées. Si je travaille beaucoup sur les espaces de loisirs et de récréation, c’est qu’il s’agit de micro-espaces publics où l’on apprend très tôt le partage et la relation aux autres. Il y a un travail à faire dès ce moment car les enfants sont tout à fait conscients des injustices sociales qu’ils peuvent vivre. Le plus grave, c’est quand des exclusions deviennent légitimes. Par exemple, lorsque certains sports ou certains jeux sont majoritairement monopolisés par des garçons sous prétexte qu’il existe un rapport de forces. Il ne peut pas y avoir de partage de l’espace si on ne se mélange pas. La mixité, ce n’est pas un but, mais un outil essentiel pour encourager l’égalité. Dans les cours de récré comme lors de la mise en rang ou à la cantine, puis plus tard dans les espaces sportifs ou culturels, il faut absolument qu’on encourage la mixité. Évidemment, on peut toujours avoir besoin d’espaces dédiés à l’entre-soi mais c’est le mélange qui doit devenir la norme.

Il faut redonner aux femmes le droit de flâner. Être dehors sans aucune utilité sociale, sans aucune occupation, c’est un droit essentiel pour un pays égalitaire et démocratique.

Comment peut-on encourager davantage de mixité?

Le principal, c’est d’abord d’exprimer les injustices en donnant la parole aux enfants. Car on n’a pas seulement affaire à des questions d’adultes, ce sont aussi des questions d’enfants. Lorsque vous êtes rejeté parce que vous êtes moins performant, parce que vous êtes en surpoids, parce que vous ne correspondez pas à ce que l’on attend de vous, vous vivez une expérience d’injustice et vous êtes privé de votre part à la parole et à l’occupation de l’espace. Au fond c’est très simple, car notre société nous permet aujourd’hui de résoudre ces questions en communiquant. Il faut parler aux enfants pour légitimer les interrogations. Les espaces masculins, par exemple, correspondent seulement à une certaine norme de la masculinité, qui ne reflète pas totalement la réalité. Évidemment que les hommes n’ont pas envie d’être sans arrêt identifiés à des agresseurs potentiels.

Le think tank (et “do tank”) Genre et Ville, pour lequel vous êtes consultante régulière, travaille en ce moment sur les places de la Madeleine et du Panthéon à Paris. Comment vous y prenez-vous pour faire de la ville un environnement moins hostile aux femmes? 

L’idée essentielle de nos travaux consiste à rendre légitime la présence des femmes dans l’espace public. Et pour y parvenir, il faut l’envahir de toutes les manières possibles. Il faut d’abord qu’on l’envahisse ensemble, hommes et femmes. Puis il faut mettre en avant des personnages de femmes célèbres en nommant les rues après elles ou à travers l’art. Les espaces culturels et artistiques offrent la possibilité d’être spectateur, immobile et insouciant. C’est justement de ça qu’il s’agit: il faut redonner aux femmes le droit de flâner. Etre dehors sans aucune utilité sociale, sans aucune occupation, c’est un droit essentiel pour un pays égalitaire et démocratique.

En tant que géographe, quelles méthodes de réaménagement du territoire proposeriez-vous pour réduire ces inégalités d’utilisation de l’espace? 

L’espace, c’est à la fois des usages et du temps. Quand on prescrit un mono-usage à un espace public, par exemple un skatepark ou un terrain de boules, on proscrit tous les autres. C’est là qu’intervient la notion de “légitimité”. Évidemment que tout le monde a le droit de jouer aux boules ou de faire du skate mais il faut bien avouer que certains profils y sont sous-représentés, les personnes âgées dans les skatepark ou les jeunes femmes sur les terrains de boules par exemple. Il faut donc repenser ces espaces en leur donnant des usages pluriels afin d’encourager les discussions et les négociations entre leurs utilisateurs. Ça ne veut pas dire qu’on ne doit plus jouer au foot dans l’espace public, mais plutôt qu’il faut privilégier les espaces où tout le monde peut se mélanger. C’est comme pour la circulation piétonne, on ne va pas faire un couloir pour les personnes âgées, un couloir pour les poussettes, un couloir pour les personnes à mobilité réduite. Ça ne marche pas, donc on partage.

L’insécurité des femmes repose d’abord sur le harcèlement mais aussi sur la peur d’être harcelée.

Caroline de Haas, fondatrice d’Osez le féminisme, propose d’élargir le trottoir pour lutter contre le harcèlement de rue. Est-ce que le réaménagement du territoire permettrait de diminuer le phénomène? 

Cette question renvoie plutôt à un travail d’urbanisme, mais elle souligne l’importance donnée à la tranquillité des femmes en société. L’insécurité des femmes repose d’abord sur le harcèlement mais aussi sur la peur d’être harcelée. Donc on réfléchit à la largeur des trottoirs ou à l’éclairage public. On pense aussi aux volets et à la disposition des appartements, à la fois pour voir et se rendre visible. On expérimente car il n’y a pas de solution toute faite.

Faut-il améliorer les conditions de vie en ville pour faciliter le vivre-ensemble?

Bien sûr, il faut se poser la question du contexte parce qu’on fait toujours attention à ce qui nous entoure quand on se balade. Si une femme se tient devant un panneau qui représente la marchandisation du corps féminin, elle peut en ressentir une certaine insécurité. Chris Blache et Pascale Laspalud, de Genre et Ville, veulent précisément re-fertiliser l’espace public. Ça peut paraître bête, mais les endroits avec de la végétation ont effectivement une influence sur le ressenti des passants. C’est pareil avec la question des odeurs, qui affirme véritablement la perméabilité entre le privé et le public. Il y a des femmes qui disent lors des “marches sensibles” organisées par Genre et Ville: “J’aime beaucoup passer là, parce que ça sent toujours bon.” Concernant l’esthétique, la notion est un peu galvaudée aujourd’hui, on a effectivement besoin d’une esthétique “bienveillante”, notamment par le biais de messages, directs ou indirects. Encore une fois, c’est d’abord en encourageant la mixité qu’on fera d’un endroit un espace bienveillant.

 Propos recueillis par Ariane Bernard

Cet article a été initialement publié sur le site des Inrocks.

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