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Dossier Femmes et pouvoir / En partenariat avec le CFPJ

Le vote a-t-il un sexe?

À l’approche des élections régionales, on s’est demandé pour qui votaient les femmes. Entretien avec la politologue Réjane Sénac.
© Capucine Moulas pour Cheek Magazine
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En 1945, les Françaises votaient pour la première fois. C’était un 29 avril, pour des élections municipales. Soixante-dix années plus tard, glisser son enveloppe dans l’urne d’un bureau de vote est devenu un acte banal. Longtemps, les spécialistes ont considéré qu’il existait des caractéristiques propres au vote féminin. Les travaux de la politologue Janine Mossuz-Lavau vont d’ailleurs dans ce sens, prouvant que, pendant quatre décennies, les femmes et les hommes ont voté de manière différente. 

On a assisté à un basculement du vote des femmes.

Plus conservatrices après la guerre, les femmes s’alignent désormais sur le vote des hommes. “On s’est rendu compte que pour des raisons de rapports plus importants à l’éducation, à la scolarisation et aussi en raison d’une homogénéisation des profils entre les femmes et les hommes, on a assisté à un basculement du vote des femmes”, analyse Réjane Sénac, chargée de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po et auteure de L’égalité sous conditions. Genre, parité, diversité.

Aujourd’hui, la libération sexuelle et le féminisme ont eu d’importantes conséquences sur les Françaises. Femmes et hommes se sont rapprochés dans leur rapport au monde et notamment à l’éducation et au travail. En 2007, parmi les diplômés du supérieur, on trouve 55% de femmes et 45% d’hommes. Les femmes forment actuellement 47% de la population active et 40% des professions intellectuelles supérieures. Or, on sait que le niveau d’études et le fait de travailler vont de pair avec une plus forte politisation. Alors, comment votent les femmes? Réjane Sénac répond à nos questions.

Les femmes votent-elles plus à droite ou plus à gauche que les hommes?

La politologue Janine Mossuz-Lavau analyse l’évolution du comportement électoral des femmes depuis leur premier vote en 1945 en trois temps. Dans une première phase, s’étendant jusqu’à la fin des années 60, les Françaises s’abstiennent plus que les hommes (à l’exception des scrutins suivant la libération) et sont plus conservatrices. Les années 70 marquent un rapprochement des comportements électoraux entre hommes et femmes, aussi bien en termes de taux de participation que de répartition droite-gauche. La troisième période, s’ouvrant dans les années 80, correspond à un alignement du vote des femmes sur celui des hommes.

Comment expliquer cette homogénéisation?

De nombreux travaux universitaires interrogent les enjeux et les causes de l’effet du sexe sur le comportement électoral. Les variables socio-démographiques (âge, profession, niveau de diplôme, lieu de résidence, religion…) entrent en jeu. Dans les années 80, la réticence des femmes à voter pour le Front national, le léger “sur-vote” socialiste et leur tendance plus marquée à se prononcer pour les écologistes sont en particulier associés à la progression de leur autonomie socio-économique et à la diffusion du féminisme. Mais depuis 2007, on observe une érosion du différentiel entre le vote des femmes et des hommes pour le Front national.

Un cliché veut que les femmes votent comme leur conjoint. Est-ce le cas?

L’analyse du gender gap, qu’il soit dit traditionnel pour l’après-guerre ou moderne dans les années 80-90, souligne les différences de vote entre femmes et hommes, ce qui implique une forme d’autonomie vis-à-vis du ou de la conjoint(e). Toutefois, du fait de l’homogamie, les membres d’un couple ont tendance à se ressembler au regard des catégories socio-démographiques. Ce n’est donc pas tant qu’ils s’influencent, mais qu’ils sont sensibles aux mêmes types de discours.

“Il existe encore une réticence à voter FN de la part des femmes, sinon elles seraient plus nombreuses à y adhérer.”

Avec l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du Front national, les femmes sont-elles plus attirées par l’extrême droite?

L’écart entre le vote des femmes et des hommes pour le FN s’est resserré, il est estimé à un point pour l’élection présidentielle de 2012, alors qu’il était de 6 points en 2002 et de 7 points en 1988. Les femmes précaires ont été les premières à être convaincues par le recentrage de la doctrine économique du Front national sur les “oubliés de la République”: elles sont majoritaires parmi cette population, en particulier parmi les travailleurs pauvres et les familles monoparentales défavorisées. Mon interprétation est qu’il existe encore une réticence à voter FN de la part des femmes, sinon elles seraient plus nombreuses à voter Front national que les hommes.

Les femmes sont-elles encore attachées à la parité?

Aujourd’hui, on peut avoir l’impression que l’égalité femmes-hommes ne fait plus débat. De l’extrême droite à l’extrême gauche, deux sujets sont portés comme consensuels: la lutte contre les violences domestiques et l’égalité salariale. Mais la parité, au sens de partage du pouvoir, est portée par la législation. Longtemps, les femmes ont été exclues des instances de pouvoir au nom de l’incompatibilité entre les vertus de leur sexe et l’exercice de la raison, aujourd’hui la tentation est forte de les inclure toujours au nom de leur différence, mise en scène comme une plus-value.

“L’horizon est bien plus celui de la modernisation de la complémentarité que de l’égalité.”

Quelle est cette plus-value?

Si elles sont à nouveau intégrées dans les instances de pouvoir, c’est comme un second sexe complémentaire. Dans une répartition “papa-maman”, aucune femme n’est numéro 1, que cela soit d’une entreprise du CAC 40 ou de l’État. Et malgré la plus grande proportion de femmes élues et présentes dans les exécutifs municipaux et régionaux, elles occupent majoritairement les délégations liées au “care” (famille, culture, social) quand les hommes sont élus à l’urbanisme, aux finances, etc. L’horizon est donc bien plus celui de la modernisation de la complémentarité que de l’égalité.

Seule une femme peut défendre le droit des femmes?

La question de l’égalité femmes-hommes est une question politique. Ce n’est pas parce que Marine Le Pen est une femme que l’idéologie du parti qu’elle préside est féministe. Au-delà de l’apparent consensus sur cette question, le programme des partis en termes de politique familiale est révélateur du sens donné à cette égalité. Si les partis de gauche revendiquent un modèle mettant en cause la domination patriarcale, les candidats des partis de droite portent un ordre sexué fondé sur la complémentarité des sexes.

Le féminisme est-il encore un enjeu politique?

Plus que jamais, car l’impression d’une dépolitisation de cet enjeu est un piège à dépasser. Pour porter l’égalité et non la complémentarité, il faut prendre le risque de discuter et de se disputer sérieusement sur son sens.

Propos recueillis par Marie Cardona


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