société

Interview

Emma: “On ne pourra pas achever la lutte féministe sans se débarrasser du capitalisme”

À l’occasion de la sortie de sa nouvelle BD, La Charge émotionnelle et autres trucs invisibles, nous avons discuté #MeToo, violences policières, capitalisme et patriarcat avec Emma. 
Emma © Camille Férré
Emma © Camille Férré

Emma © Camille Férré


Ce livre est le fruit d’observations et de réflexions mises en images au fil de l’actualité. Une autre façon de voir notre monde pour aboutir, collectivement, à une autre façon de le faire tourner.” Voici comment la dessinatrice, autrice et blogueuse Emma introduit sa nouvelle BD, La Charge émotionnelle et autres trucs invisibles, en librairies depuis le 20 septembre. À 37 ans, celle qui s’est fait connaître en démystifiant la charge mentale dans sa planche Fallait demander, revient donc avec un troisième ouvrage, dans lequel il est, entre autres, question de consentement, de drague, de harcèlement, ainsi que de violences et contradictions au sein de la police.

L’engagement d’Emma, qui se définit comme “féministe et révolutionnaire”, date de 2010. À trente ans, elle prend conscience que les difficultés qu’elle rencontre dans le monde professionnel sont en lien avec son genre. Très vite, elle introduit la notion de lutte des classes dans ses réflexions: “Je souffrais énormément au travail, je ne comprenais pas le sens de ce que je faisais. C’était ce qu’on appelle un bullshit job. J’ai compris qu’il était possible de travailler moins et de vivre mieux, dans des sociétés basées sur d’autres schémas.

Je m’intéresse à toutes les luttes sociales, même si celle qui me concerne le plus est la lutte féministe.

À force de discuter sur les réseaux sociaux avec des femmes voilées ou racisées, son féminisme “blanc, qui concerne uniquement les violences sexuelles, les micro-agressions sexistes”, duquel elle se revendique pendant un an, se transforme rapidement en féminisme inclusif. Une grenade lancée par un CRS à hauteur de visage lors de la manifestation contre la loi travail en mai 2016, et trois jours de surdité plus tard, la jeune femme fait entrer la question des violences policières dans ses luttes, sans vouloir pour autant s’ériger en porte-parole de la cause. “Je suis blanche, je sors souvent sans mes papiers, je ne me fais pas embêter par la police, précise Emma. Je m’intéresse à toutes les luttes sociales, même si celle qui me concerne le plus est la lutte féministe, car je n’assume pas d’autre oppression que celle liée à mon genre. Certaines personnes sont plus légitimes que moi pour dénoncer d’autres injustices. Mais je veux donner un coup de pouce.” Nous avons posé quelques questions à cette femme engagée, qui s’applique à rendre accessibles les théories féministes au plus grand nombre. 

 

La charge émotionnelle, c’est quoi?

C’est le souci permanent qu’ont les femmes de créer un environnement émotionnel et matériel confortable pour leur entourage. Dans le monde pro, cela peut s’illustrer par la prise en charge de la décoration du bureau, ou par l’organisation d’événements, comme les pots de départ. Dans un couple hétéro, c’est par exemple le fait que les femmes anticipent systématiquement les besoins de leurs partenaires. On parle d’un travail invisible, permanent, et très fatiguant, qui consiste à se mettre sans cesse à la place des autres, à agrandir leur zone de confort, quitte à rétrécir la sienne. 

Planche de “La Charge émotionnelle et autres trucs invisibles” d’Emma © Editions Massot © Emma

Comment as-tu découvert cette notion?

Je passe pas mal de temps sur les forums féminins, et j’ai pu y remarquer qu’au-delà de la charge mentale, les femmes se plaignaient de devoir jouer le rôle de lubrifiant social pour les personnes qui les entouraient. Elles avaient pour beaucoup l’impression d’être le coussin d’amortissement de leur conjoint. J’ai pu rapprocher ce ras-le-bol de quelques réflexions faites à la lecture des Sentiments du prince Charles et de recherches effectuées sur Internet, pour comprendre que cette pression avait un nom: la charge émotionnelle.

L’histoire d’un gardien de la paix est la seule planche de ta BD qui n’a pas de portée féministe. Pourquoi as-tu voulu t’intéresser aux violences policières?

J’ai évoqué ce thème plusieurs fois déjà, en dessinant notamment l’affaire Adama Traoré. J’ai raconté mon point de vue sur les violences policières, en développant l’idée qu’historiquement, et encore aujourd’hui, la police n’est pas là pour nous protéger, mais pour empêcher les rebellions. Lorsque j’aborde ce sujet, je me rends compte qu’il est mal compris. Souvent, les faits sont qualifiés de bavure policière et la faute rejetée sur la victime. Raconter l’histoire de ce policier, Éric, permettait de mieux faire passer mes idées et d’expliquer que c’est un système entier qu’il faut déconstruire. Nous devons trouver un autre moyen de contrôle social que la police.

Qu’est-ce que le “travail gratuit des femmes”, que tu évoques dans ta BD?

Le travail gratuit des femmes comprend les tâches ménagères, tout ce qui concerne le care, la charge mentale, le soin aux autres… Autant de choses dévalorisées dans notre société. Il ne donne droit à rien, n’est pas payé, pas calculé, prend du temps et de l’énergie, qui pourraient être utilisés par les femmes pour s’émanciper. C’est une forme d’exploitation. Dans le modèle capitaliste, ces efforts, féminins la plupart du temps, permettent aux hommes de faire correctement fonctionner l’économie.

Je pense qu’on ne pourra pas achever la lutte féministe sans se débarrasser du capitalisme.

Quel est le lien entre capitalisme et patriarcat?

Le capitalisme empêche les hommes de s’investir dans la sphère privée. On est dans un contexte où les individus sont encouragés à travailler le plus possible pour avoir une situation stable. Mais prendre un congé parental, un temps partiel, partir tôt le soir pour s’impliquer dans les tâches domestiques et familiales, ça veut dire perdre de l’argent… Je pense qu’on ne pourra pas achever la lutte féministe sans se débarrasser du capitalisme. 

Nous sommes un an après #MeToo. Quel bilan tires-tu de ce mouvement?

Il y a eu un gros bouleversement. Des femmes absolument pas engagées pour l’égalité femmes-hommes ont pris conscience des agressions qu’elles avaient subies. Elles se sont mises à parler et ont, dans la foulée, porté un autre regard sur les mouvements féministes. #MeToo a été une période d’échange, de sororité retrouvée, dans une société qui a tendance à isoler les femmes. Je regrette cependant que le débat ait été transformé en polémiques sur la suspicion de délation ou sur la question de la séduction. Contrairement aux États-Unis, la France n’a pas pris le problème des agressions sexistes et sexuelles au sérieux…

Le 2 octobre dernier, Raphaël Enthoven a vivement critiqué ta vision du féminisme dans un billet publié sur le HuffPost. Quelle a été ta réaction?

Je n’ai pas lu son texte. Il écrit sur moi depuis un moment, et je ne lui réponds pas. Raphaël Enthoven fait partie d’un monde qui disparaît, et il s’accroche aux branches. Je l’ai bloqué sur Twitter mais il est de ceux que tu sors par la porte, mais qui reviennent par la fenêtre en moulinant des bras.

Plutôt que donner des subventions aux associations, d’intervenir dans les écoles, on fait des PowerPoint et des campagnes de pub sur Twitter pour dire “harceler c’est mal.

Que penses-tu de la campagne “Réagir peut tout changer”, lancée le 30 septembre par le gouvernement?

C’est tout à fait fidèle à la politique du gouvernement. Plutôt que de donner des subventions aux associations, d’intervenir dans les écoles, on fait des PowerPoint et des campagnes de pub sur Twitter pour dire “harceler c’est mal”. C’est infantilisant. Au lieu d’accepter que, de façon globale, notre société est patriarcale, et d’essayer de faire bouger les choses, les politiques au pouvoir préfèrent communiquer sur ceux qui ne réagissent pas au harcèlement, de façon individuelle.

Si tu étais au gouvernement, quelle serait ta première mesure pour les femmes?

Je suis révolutionnaire, donc, je commencerais par rendre le pouvoir au peuple. Puis, il faudrait rassembler les personnes concernées par le sexisme, consulter les femmes pour connaître les problèmes auxquels elles sont le plus confrontées. De mon côté, je pense qu’il y a beaucoup à faire au niveau de l’éducation. Il faut enseigner la notion de consentement, ne pas toucher les enfants quand ils ne le veulent pas, ou même prendre de photo d’eux s’ils refusent. Concernant le milieu de l’art, on pourrait essayer de représenter des personnages plus variés, de moins valoriser le combat, la guerre ou le leadership, et de mettre en avant la notion d’empathie.

Propos recueillis par Margot Cherrid


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