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Grâce à la dessinatrice Emma, on sait maintenant ce qu'est la “charge mentale”

Les dessins d’Emma sur la “charge mentale” des femmes ont fait le tour du Web, au moment où elle publie sa première BD, Un autre regard. Interview.
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Grâce à elle, les femmes savent désormais nommer le stress généré par la gestion de la vie domestique, qui malheureusement leur incombe toujours beaucoup plus qu’aux hommes. La “charge mentale”, dont on n’a cessé de parler ces dernières semaines, est au cœur d’une des planches de BD de la dessinatrice Emma, intitulée Fallait demander, dont le partage massif sur les réseaux sociaux a soulagé plus d’un foyer, même si, désormais, cette fameuse charge mentale est devenue un sujet d’engueulade. Emma, 36 ans, est initialement ingénieure informaticienne avant d’être dessinatrice féministe, et elle vient de publier sa première bande dessinée Un autre regard aux Éditions Massot. L’ouvrage regroupe plusieurs de ses plaquettes accompagnées de quelques inédits.

Dans sa BD, elle dessine des situations qu’elle vit personnellement, comme le sexisme ordinaire au travail et le gaslighting, “cette façon d’agresser une personne et de lui faire croire que c’est elle qui réagit mal, ou encore l’épreuve de l’épisiotomie vécue par sa copine C., une pratique qui consiste à “découper sur plusieurs centimètres, la paroi du vagin: muqueuses, chair et périnée”. La jeune femme s’empare également de sujets politiques ou de société qui la révoltent, comme l’affaire Adama Traoré, l’histoire “d’un banlieusard parmi d’autres” qu’elle retranscrit avec ses propres questionnements, qu’elle pose en dessins. Des interrogations qui reflètent l’éveil politique d’Emma, qui “jusqu’en 2010 est une petite citoyenne modèle qui travaille, soutient des associations charitables, vote et trie soigneusement ses emballages, selon ses propres mots, écrits dans sa BD.

Mes dessins sont politiques.

Si son livre est le premier, Emma publie depuis longtemps ses dessins sur Facebook et sur son blog, qui connaissent régulièrement un succès viral. Elle rassemble aujourd’hui une communauté de près de 150 000 internautes. Sa plaquette Fallait demander vient encore d’accroître un peu sa notoriété: en une journée, elle avait fait le tour des réseaux sociaux et des médias. Emma a la particularité de parler aussi bien de faits de société durs que de petites choses du quotidien, de manière simple et pédagogique, en apportant un regard nouveau et quelques touches d’humour parsemées au fil de ses plaquettes. Forcément, on avait très envie de la rencontrer.

Tu es ingénieure informaticienne, comment t’es-tu mise au dessin?

Je dessine depuis toute petite parce que j’ai une famille qui a la fibre artistique. J’ai une grande sœur qui dessine très bien, qui en a fait son métier, et j’étais toujours dans ses pattes à essayer de recopier ce qu’elle faisait. Même si moi je n’ai jamais professionnalisé ça, j’ai des facilités à mettre en images ce qui me passe par la tête. 

Sur ton blog, dans la rubrique A propos, tu qualifies tes dessins de “moches”, pourquoi?

(Rires.) Mes dessins sont politiques, il y a des gens qui ne sont pas d’accord avec moi et qui ne veulent pas discuter du fond alors ils s’attardent sur la forme en me disant que je ne sais pas dessiner. Mais je m’en fiche, le but, ce n’est pas de faire des tableaux. J’ai mis ça dans la présentation pour couper court à ce genre de remarques. On m’a dit que c’était typiquement féminin cette forme de dépréciation, de ne pas se sentir à la hauteur, ils ont raison, donc je me demande si je ne vais pas changer.

Emma BD dessin un autre regard épisiotomie

Comment trouves-tu tes idées de sujets?

Les sujets que j’aborde sont des choses que j’ignorais avant, dont je n’avais pas bien compris le fonctionnement et au moment où j’en ai compris la mécanique, à chaque fois, je suis tombée de ma chaise. Je me dis que si, moi, je ne le sais pas, d’autres peuvent aussi ne pas le savoir et que si, moi, ça m’a étonnée de le savoir, il faut que d’autres le sachent. Il m’arrive aussi de tomber sur des émissions ou de parler avec des gens qui m’éclairent et je finis par me dire qu’il faut vulgariser ça.

Pourquoi utiliser le dessin comme moyen d’expression?

Avec le dessin, on n’a pas la personne en face de soi, donc il n’y a pas d’histoire d’ego ou de fierté à protéger. Je trouve que c’est difficile de débattre en direct, il y a des gens doués pour ça, moi, pas trop. En tant que femme, on a tendance à moins nous écouter. Personnellement, dans les conversations, j’ai toujours du mal à exposer mon point de vue, à me faire comprendre, je finis par m’énerver assez vite, c’est épuisant et contre-productif.

Pourquoi ça marche autant de parler de la société en dessins?

Ça évite plein de mots, je pense qu’il y a plein de choses qui passent plus vite dans un dessin que dans un texte et qui peuvent en même temps informer et toucher. Pour montrer à quel point une chose est importante, il faut pouvoir montrer qu’il y a un problème, qu’il y a des gens qui en souffrent et ça, pour moi, c’est plus facile avec un dessin parce qu’on voit les expressions.

Comment t’es-tu retrouvée à publier tes dessins pour la première fois?

Pendant les manifs contre la loi travail, j’étais énervée qu’on soit traités comme des gens n’étant pas en mesure de comprendre des concepts économiques simples. Alors qu’en réalité, les gens ont tout de suite très bien compris les enjeux d’une telle loi. À l’époque, je n’avais pas de page Facebook et je publiais sur mon compte perso. Sauf que mes amis voulaient partager mais mes paramètres de confidentialité les en empêchaient. C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’élargir mon audience et de me créer une page. 

Le jour où tu as compris que tu étais féministe?

Je travaillais avec des hommes, je devais organiser leurs tâches. Ils étaient assez récalcitrants et sont entrés dans une attitude hyper sexiste via des remarques sur mes tenues, des critiques sur mon physique. Mes chefs, eux, valorisaient excessivement ma prétendue gentillesse ou mon sourire et je n’arrivais pas à m’imposer par mon charisme ou mes compétences. Je n’ai pas tout de suite compris que ce problème se posait parce que j’étais une femme mais dès que j’ai commencé à réaliser que je n’avais pas à avoir honte, j’en ai parlé aux autres femmes de la boîte et une solidarité s’est créée.

Dans ta BD, tu abordes les tabous liés au corps féminin, pourquoi est-ce important de les briser?

Depuis que je suis ado, j’entends les hommes discuter du corps des femmes avec attirance et dégoût à la fois -“Il faut que ce soit épilé, il faut que ça sente bon sans vraiment se retourner l’obligation. J’ai entendu des propos écœurants sur les vulves, alors, oui, c’est mouillé mais si tu n’aimes pas, tu n’y vas pas. J’ai aussi entendu plein de mecs dire, en parlant de cunnilingus, “Je mets pas la tête là-dedans”, ok mais n’espère pas la réciproque. Il faut surtout convaincre les femmes qu’elles ne sont pas sales, que leur corps est normal et qu’elles n’ont pas à avoir honte de ce qu’est leur vagin ni de ce qu’il sécrète.

Emma BD dessin un autre regard clitoris

Pourquoi cette volonté de représenter l’anatomie féminine dans tes dessins?

J’ai découvert vachement tard la forme complète du clitoris, mes parents étaient assez ouverts sur la sexualité mais ils m’ont parlé du vagin, pas du clitoris. J’en ai parlé à des copines qui ne savaient pas non plus, donc je me suis dis “en fait personne ne sait”. J’ai fait ces dessins un matin de vacances, je ne pensais pas du tout que ça allait marcher.

As-tu eu des retours d’associations féministes?

J’ai eu beaucoup de retours positifs, je suis globalement assez soutenue; après, je lis les critiques avec intérêt. Le truc qui m’est reproché, c’est de ne pas être assez inclusive sur certaines BD, alors que je le suis dans ma façon de penser. Tout ce que je publie est très hétérocentré parce que je dessine par rapport à mon histoire, mais je pense qu’un jour, je ferai quelque chose à ce sujet. 

Propos recueillis par Samia Kidari


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