société

“L’objectif est clairement qu'en Espagne, les femmes ne puissent plus avorter.”

Depuis que le gouvernement espagnol a annoncé cet hiver qu’il allait limiter l’accès à l’avortement, la rue s’est mobilisée, et rien n’a encore bougé.
Madrid, 8 mars 2014 © Myriam Levain pour Cheek Magazine
Madrid, 8 mars 2014 © Myriam Levain pour Cheek Magazine

Madrid, 8 mars 2014 © Myriam Levain pour Cheek Magazine


En proposant de faire voter cette loi, le ministre de la justice Alberto Ruiz-Gallardón ne s’attendait pas à une telle mobilisation à la fois nationale et internationale.” Pour Karine Bergès, maîtresse de conférences en civilisation espagnole contemporaine à l’université de Cergy-Pontoise, c’est ce qui explique que cinq mois après avoir fait approuver le projet de loi limitant drastiquement l’accès à l’interruption volontaire de grossesse (IVG), le gouvernement espagnol n’ait pas avancé d’un pouce sur le sujet.

Il faut dire que le projet de loi, approuvé en conseil des ministres le 20 décembre dernier, a surpris par sa radicalité. Seuls le viol et la mise en danger de la vie de la mère autoriseraient une femme à interrompre sa grossesse. Si la loi était votée, le retour en arrière serait considérable, dans un pays qui a attendu 2010 et un gouvernement socialiste (celui de Zapatero) pour autoriser l’avortement jusqu’à 14 semaines de grossesse sans avoir à justifier d’un danger quelconque pour la mère.

“L’objectif est clairement que les femmes ne puissent plus avorter.”

Je n’étais pas du tout préparée à une telle loi, confie Francisca Garcia, gynécologue et présidente de l’association ACAI qui regroupe les cliniques accréditées pour l’interruption de la grossesse. J’ai été stupéfaite par tant de restrictions. L’objectif est clairement que les femmes ne puissent plus avorter, et cela me démoralise: où veulent-ils en venir, alors que nous sommes au XXIème siècle?

Une mobilisation massive

À l’instar de Francisca Garcia, de nombreuses femmes espagnoles ont vécu cette initiative politique comme une atteinte directe à leurs droits. Et ont décidé de ne pas se laisser faire. Tout l’hiver, les manifs se sont succédées dans le pays, avec un point culminant le 1er février, date à laquelle on a dénombré des dizaines de milliers de personnes défilant dans les rues de Madrid, où convergeaient les trains de la liberté remplis de militantes. Ailleurs en Europe, des manifestations de soutien étaient organisées, notamment à Paris, où la ministre des droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem avait déjà exprimé son inquiétude sur le sujet.

Le 8 mars dernier, ils étaient à nouveau des milliers à marcher dans les rues d’Espagne pour exprimer leur opposition à Gallardón. Dans les rangs, des femmes de tous âges, signe que la jeune génération n’est pas si démobilisée. Nerea, 27 ans, qui navigue de petits jobs en petits jobs à Madrid tout en poursuivant ses études de sciences politiques, est convaincue que “la nouvelle loi ne va pas passer. La loi de Zapatero a vraiment fait baisser le nombre d’IVG, pourquoi la supprimer?”.

“On a toujours tendance à dire que la jeunesse s’en fout, mais elle se mobilise par des méthodes moins politiques.

Karine Bergès le confirme: le mouvement actuel est intergénérationnel. “Bien sûr qu’en première ligne, il y a les féministes historiques qui se remobilisent, mais les jeunes générations s’impliquent à leur tour dans des groupes féministes pour protester contre cette loi. On a toujours tendance à dire que la jeunesse s’en fout, mais elle se mobilise par des méthodes moins politiques. Dans les manifestations, il y avait de la musique, des chants: les jeunes protestent différemment et se rassemblent grâce aux réseaux sociaux qui jouent un rôle de catalyseur.”

Manifestation pro IVG à Madrid le 8 mars

Le 8 mars dernier, les rues de Madrid étaient remplies de manifestants © Myriam Levain pour Cheek Magazine

Des échéances électorales

L’autre obstacle que le ministre Alberto-Ruiz Gallardón n’avait pas vu venir est l’opposition à son projet au sein de son propre parti, le Partido Popular (PP), majoritaire à l’Assemblée. Des personnalités telles que Celia Villalobos, députée et vice-présidente du Parlement, ont exprimé publiquement leur désaccord, affaiblissant ainsi le poids politique du ministre de la justice.

De quoi faire flancher le pouvoir? L’hypothèse n’est pas improbable, selon Francisca Garcia: “Ils ne peuvent pas faire la sourde oreille face à l’ampleur de la contestation. Évidemment, j’aimerais que ce projet reste dans le tiroir du ministre et ne voie jamais le jour. Mais avec le PP, c’est toujours difficile de savoir, ils peuvent tout à fait proposer une nouvelle loi un peu différente dans quelque temps. ” Et sauver la face, plutôt que de retirer purement et simplement le projet.

Alors que le chômage atteint 25,9 % et que la jeunesse quitte massivement le pays, la résurrection d’un tel conservatisme social paraît particulièrement décalée.

Le calendrier électoral ne joue toutefois pas en leur faveur. Il y a d’abord les élections européennes, le 25 mai prochain, qui pourraient servir de premier réceptacle à un vote sanction. Mais se profile surtout 2015, une grosse année électorale en Espagne puisque se tiendront à la fois les élections législatives, régionales et municipales. “Si quelque chose se débloque, ce sera en septembre, or c’est là que commencera la campagne, analyse Karine Bergès. Est-ce qu’un parti, dans la situation de crise et de contestation générale que connaît le pays, est en mesure de créer de tels clivages? Je ne sais pas si le PP est prêt à jouer cette carte-là, qui satisfait la frange la plus conservatrice de son électorat mais pas celle du centre. Il risque de perdre cette partie.”

Car beaucoup sont d’accord sur ce point: la priorité de l’Espagne en ce moment n’est certainement pas la restriction de l’accès à l’IVG. Alors que le chômage atteint 25,9 % et que la jeunesse quitte massivement le pays, la résurrection d’un tel conservatisme social paraît particulièrement décalée. “L’éducation, la santé, ou encore la question de l’immigration à Ceuta et Melilla, voilà des sujets sur lesquels on attend le pouvoir”, insiste Carla, 32 ans, qui voit dans ce projet un calcul personnel du ministre.

Les fantômes du franquisme

Le message envoyé à la droite la plus conservatrice du pays est pourtant le signe que ce dernier n’en a pas terminé avec son passé franquiste, malgré le chemin parcouru. Si l’Espagne des années 2000, qui a légalisé avant la France le mariage gay, lutté contre les violences conjugales et libéralisé la procréation médicalement assistée, a été à la pointe d’une certaine modernité, ses vieux fantômes n’ont pas fini de la hanter, et parmi eux, l’Église figure en bonne place. “Pour comprendre ce qui se joue en ce moment, on est obligé de tenir compte du passé de l’Espagne, décrypte Karine Bergès. Il y a d’abord eu trois ans de guerre civile entre 1936 et 1939, puis quarante ans de dictature ultra-conservatrice où les femmes n’avaient pratiquement plus aucun droit. Il a fallu attendre la constitution de 1978, quatre ans après la mort de Franco, pour que les femmes récupèrent leurs droits fondamentaux. Tout est très récent et s’inscrit dans une histoire où globalement, l’ingérence de l’épiscopat est palpable.”

“La droite française n’a pas la même histoire que la droite espagnole.”

Le parallèle avec la France n’est donc pas forcément pertinent, même si 2013 y a vu ressurgir des forces conservatrices via la mobilisation contre le mariage pour tous. “La droite française n’a pas la même histoire que la droite espagnole et je n’imagine pas d’effet boule de neige sur l’IVG, poursuit Karine Bergès. Mais ce qui est inquiétant, c’est la montée des droites populistes au niveau européen, dont la plupart sont favorables à une restriction des droits des femmes.”

La jeune professeure, également chargée de mission égalité hommes-femmes au sein de son université, souhaite rester optimiste au vu de la forte mobilisation espagnole ces derniers mois, mais fait quand même ce constat amer: “En période de crise, ce sont souvent les droits des femmes qui sont les plus vulnérables.”

Myriam Levain


1. Macron parle d'“homme à homme” à Darmanin, et son inconscient parle aussi

“Le choix de mots semble vertigineux. Soit c’est une formule inventée sous la pression des caméras du 14 Juillet et cela dit en creux qu’Emmanuel Macron n’a pas compris grand-chose des rapports de force entre les hommes et les femmes qui matricent toujours notre société. Et…
Madrid, 8 mars 2014 © Myriam Levain pour Cheek Magazine - Cheek Magazine
Madrid, 8 mars 2014 © Myriam Levain pour Cheek Magazine

2. Pourquoi le combat antiraciste est de plus en plus porté par des femmes

“Je travaille sur ces questions depuis 15 ans et je n’ai jamais vu un tel bouillonnement dans l’espace public. C’est devenu le sujet incontournable de ces dernières semaines.” Enthousiaste, Mame-Fatou Niang revient sur les mobilisations contre le racisme qui secouent la France depuis le rassemblement contre…
Madrid, 8 mars 2014 © Myriam Levain pour Cheek Magazine - Cheek Magazine
Madrid, 8 mars 2014 © Myriam Levain pour Cheek Magazine

3. Dans ce podcast, Marie explique pourquoi elle a donné ses ovocytes, et c'est très émouvant

Dans ce nouvel épisode de Bliss Stories, un podcast consacré à la maternité dont on vous a déjà parlé sur Cheek, Clémentine Galey reçoit Marie, 38 ans, qui, après avoir eu deux enfants, a décidé de faire un don d'ovocytes. Si le nombre de donneuses augmente chaque…
Madrid, 8 mars 2014 © Myriam Levain pour Cheek Magazine - Cheek Magazine
Madrid, 8 mars 2014 © Myriam Levain pour Cheek Magazine

4. La cheffe Laëtitia Visse boulonne la cuisine carnassière à Marseille

“Je suis née dans le cochon, la crème et le beurre”, sourit cette néo-sudiste de 29 ans, comme pour justifier sa passion pour la charcuterie, les saucisses, pâtés et autres terrines, dont elle va faire les spécialités de son premier restaurant. L’histoire d’un coup de…
Madrid, 8 mars 2014 © Myriam Levain pour Cheek Magazine - Cheek Magazine
Madrid, 8 mars 2014 © Myriam Levain pour Cheek Magazine

5. Remaniement ministériel: Coline Charpentier, la créatrice de “T'as pensé à”, encourage à rebondir

“La gifle est arrivée comme ça, un lundi soir, sans que je m’y attende vraiment.Je me suis connectée à Twitter et PAF! J’avais une liste de ministres, que je comprenais pas. Je voyais des hommes, que je suivais pour leurs problèmes judiciaires ou pour leurs…
Madrid, 8 mars 2014 © Myriam Levain pour Cheek Magazine - Cheek Magazine
Madrid, 8 mars 2014 © Myriam Levain pour Cheek Magazine

6. J’ai testé pour vous: donner mes cheveux à une asso de lutte contre le cancer

83 centimètres. La dernière fois que j’ai mesuré la longueur de ma tignasse avec ma mère, elle mesurait 83 centimètres du haut de mon crâne jusqu’à la toute dernière pointe de mes cheveux. Autant vous dire que je me rends rarement dans un salon de…
Madrid, 8 mars 2014 © Myriam Levain pour Cheek Magazine - Cheek Magazine
Madrid, 8 mars 2014 © Myriam Levain pour Cheek Magazine

7. “Lettre ouverte à toutes les daronnes”: une ode décomplexante aux femmes devenues mères ou qui le souhaitent

“J’écris de chez les mamans, les daronnes, les mères, les moms. [...] J’écris de chez les bobonnes, de chez les ménagères de moins de cinquante ans, de chez les ‘femmes au foyer’ dont on dit qu’elles ne travaillent pas. J’écris de chez les working moms…
Madrid, 8 mars 2014 © Myriam Levain pour Cheek Magazine - Cheek Magazine
Madrid, 8 mars 2014 © Myriam Levain pour Cheek Magazine