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Interview

Et si la pilule était mauvaise pour la santé des femmes?

La journaliste Sabrina Debusquat publie J’arrête la pilule, une minutieuse enquête sur la pilule qui bouscule nos certitudes quant à ses bienfaits, mettant en évidence sa potentielle dangerosité et les non-dits autour de ce médicament. 
© idontcareifimnotpretty / Tumblr
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Je suis athée, je ne suis pas Manif pour tous, et pas politisée non plus.” En préambule, Sabrina Debusquat prévient d’emblée son interlocutrice. La journaliste indépendante spécialisée dans les sujets sciences et santé de 29 ans pare immédiatement aux attaques éventuelles. Il faut dire que son ouvrage intitulé J’arrête la pilule, paru le 6 septembre, promet de faire du bruit et de déclencher à coup sûr le débat, voire la polémique. D’ailleurs, quelques semaines avant la sortie en librairies de son enquête sur la pilule, ce contraceptif hormonal à l’aura féministe prescrit quasi systématiquement aux femmes, Sabrina Debusquat a déjà dû faire face à quelques interviews bien musclées. Rien d’étonnant quand on a lu son livre qui bouscule un bon lot de certitudes quant aux avantages de cette contraception, en mettant notamment en exergue sa dangerosité.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce sujet concerne un paquet de femmes, environ 4,5 millions en France puisque 41% des 15 et 49 ans avalent chaque jour leur pilule pour se protéger d’une éventuelle grossesse. Ce sont elles que Sabrina Debusquat a souhaité informer “de façon neutre et fiable” quand elle a débuté son enquête “basée sur de l’information et de la science indépendante et sans conflit d’intérêt”, et évidemment elle “ne savai[t] qu’[elle] allai[t] trouver tout ça il y a un an”. Tout ça, c’est beaucoup de choses, à commencer par l’histoire de la pilule, qui est loin d’être aussi féministe que l’on s’imagine, mais aussi ses nombreux effets secondaires plus ou moins bénins dénoncés par de plus en plus de femmes malheureusement peu entendues -car peu écoutées- et sa potentielle dangerosité pour la santé de celles qui l’ingèrent chaque jour depuis un mois ou bien depuis 20 ans. 

La pilule est devenue un symbolemais ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas écouter les jeunes femmes qui s’en plaignent.

Pas évident pour autant de s’en prendre à la pilule, ce contraceptif autorisé en France depuis 1967 qui a libéré tant de femmes de l’angoisse d’une grossesse non désirée, défendu par un grand nombre de médecins et devenu l’inattaquable symbole de la libération sexuelle féminine. D’ailleurs, Sabrina Debusquat, “10 ans de pilule” au compteur, assure avoir été elle-même “choquée” de se rendre compte que les informations concernant la dangerosité de la pilule existent mais qu’“elles ne sortent pas”. “La pilule est devenue un symbole, continue-t-elle, mais ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas écouter les jeunes femmes qui s’en plaignent.Si les récents scandales sur les pilules 3ème et 4ème génération -suite auxquels les instances scientifiques ont reconnu le lien entre la pilule et l’AVC en 2012- ont ouvert la brèche, Sabrina Debusquat s’apprête ici à enfoncer les fondations dans une démarche “profondément féministe”. L’occasion pour Cheek de lui laisser ici la parole. 

Comment la pilule a-t-elle été inventée? 

Margaret Sanger, une suffragette américaine, féministe de la première heure, rêvait de cette pilule magique car elle avait perdu sa mère très jeune, victime sans doute d’un décès prématuré suite à 18 grossesses, une vie domestique épuisante et un mari qui ne la soutenait pas grandement. Dans les années 20, travaillant comme infirmière dans des ghettos où s’entassaient des immigrés, Margaret Sanger assiste chaque jour aux souffrances causées par la prohibition contraceptive alors en vigueur. Dans les années 50, elle croise la route de Grégory Pincus, un scientifique spécialiste des hormones et de l’ovulation, et le convainc de la suivre dans son idée un peu folle de pilule contraceptive. Ce dernier réussit à développer le produit, réalise des tests et la FDA valide finalement la pilule comme moyen contraceptif en 1960. Les arguments féministes faisaient peu mouche à l’époque et ce sont principalement des milliardaires américains eugénistes qui ont financé la première pilule dans l’idée de servir des intérêts politiques. Margaret Sanger était elle-même une militante eugéniste. Comme elle l’explique, elle considérait que “toutes les misères du monde [étaient] imputables au fait qu’on permet[te] aux irresponsables ignorants, illettrés et pauvres de se reproduire”. Pour elle, les basses classes et certaines minorités ethniques étaient comme “de la mauvaise herbe” et le fait qu’elles se reproduisent constituait une menace à “la pureté de la race”. À l’époque, les classes supérieures maîtrisaient déjà leur contraception par le biais de l’abstinence ou du retrait. C’est d’ailleurs une erreur de croire que la pilule a permis aux femmes d’arrêter d’avoir des flopées d’enfants car les démographes montrent que la baisse de la natalité en France a lieu dès la fin du 18ème siècle. Uniquement grâce à l’abstinence et au retrait, après 1870, il n’y a déjà  plus que de 2,7 enfants par femme en moyenne. La pilule était donc un outil destiné à ces basses classes que les eugénistes ne voulaient pas continuer à voir croître en masse. La contraception orale n’a donc pas été créée dans l’idée d’un confort des femmes ou de leur bien-être. Un état d’esprit que l’on retrouve dès les premiers tests sur la pilule où de nombreux effets secondaires sont observés mais souvent classés au rang de “névrotiques”.

Malgré les effets secondaires, la pilule est donc arrivée sur le marché? 

En effet, à l’époque,la Food and Drug Administration (FDA) évalue les médicaments sur leur efficacité et non pas sur leurs effets secondaires -des critères qui seraient aujourd’hui obsolètes en matière de protection du patient. Les plaintes des femmes lors des nombreux premiers tests de la pilule n’ont pas été écoutées, les effets secondaires ont été minimisés, voire ignorés. Pincus et Sanger ont lancé leur pilule contre l’avis de nombreux de leurs collaborateurs. Le premier est persuadé que l’efficacité de son produit fera oublier ces “détails” aux femmes. Pourtant, au cours d’essais scientifiques menés par la société Searle sur la première pilule entre 1957 et 1961, 5 femmes sont décédées de manière suspecte. Elles n’ont jamais été autopsiées alors que l’éthique scientifique la plus élémentaire exige évidemment de prendre au sérieux tout décès de patient lors d’un essai clinique…

En France, en comptabilisant uniquement les accidents thromboemboliques, 7 Françaises subissent chaque jour un problème de santé important à cause de la pilule œstroprogestative.

Aujourd’hui encore, les femmes dénoncent certains effets secondaires…

Oui, et il y a un décalage énorme entre ce que disent les femmes sur la pilule et ce qu’il y a d’écrit sur les notices. Par exemple, la baisse de libido n’est pas ou peu mentionnée, alors que si on s’intéresse un peu au fonctionnement même de la pilule, on apprend qu’elle raréfie les deux principales hormones du désir et augmente en permanence la seule qui contribue à le diminuer; donc elle agit nécessairement sur la libido. Qu’elle soit œstroprogestative ou progestative, la pilule contient de la progestérone synthétique qui peut diminuer jusqu’à 50 % le taux de testostérone -la principale hormone du désir sexuel. Quand on applique exactement le même procédé chez l’homme, on appelle cela une castration chimique. On observe même sous certaines pilules une diminution des orgasmes et une vascularisation moins élevée du clitoris. Pourtant, ni les médecins ni les notices ne nous en informent.

Embolies pulmonaires, AVC, cancers du sein: partout où passe la pilule explosent certaines pathologies. Peut-on la mettre en cause? 

Dans les années 60, au moment où la pilule est arrivée sur le marché, plein d’autres perturbateurs endocriniens ont également fait leur apparition. On n’a donc pas la certitude que ces pathologies aient explosé avec la pilule mais il y a toutefois des corrélations extrêmement précises. La scientifique Ellen Grant et d’autres ont remarqué que les épidémies de cancers du sein sont corrélées à l’arrivée de la pilule dans certains pays occidentaux, et même aux différentes générations de pilule. Les cancers du sein chez les femmes qui ont pris la première génération de pilule sont plus nombreux. Et les femmes nées en 1950 ont 2,5 plus de chance de développer un cancer du sein comparé à celles qui sont nées en 1910. Aux États-Unis, les cancers de l’endomètres ont explosé 10 ans après l’arrivée de la pilule et les embolies pulmonaires sont 5 fois plus nombreuses chez les jeunes femmes qu’avant. En France, en comptabilisant uniquement les accidents thromboemboliques, 7 Françaises subissent chaque jour un problème de santé important à cause de la pilule œstroprogestative (phlébite, embolie pulmonaire), soit 2 529 chaque année. Chaque mois près de deux en meurent et certaines sont handicapées à vie. Et ces chiffres sont sous-estimés à cause de défaillances dans notre système de pharmacovigilance.

Pourtant, on entend dire que la pilule protège de certains cancers, comme le cancer des ovaires, qu’en est-il?

Mon enquête montre que de nombreuses études de référence sur le sujet ont un problème majeur: elles comparent des femmes qui prennent des hormones à des femmes qui… ont parfois pris les mêmes hormones que celles de la pilule dans le cadre des traitements de la ménopause ou de FIV. Or, quand on veut étudier l’effet d’un médicament, on compare une population qui le prend et une population qui n’y est jamais exposée. Comme les femmes n’ayant jamais pris d’hormones sont de plus en plus rares, il devient difficile d’évaluer correctement l’impact des hormones synthétiques. Des spécialistes qui décortiquent ces études montrent que ces biais permettent d’annoncer un  effet protecteur alors qu’en réalité, ces études permettent juste de dire que les femmes ne meurent pas massivement en prenant la pilule. 

La recrudescence des femmes souffrant d’endométriose pourrait-elle être directement liée à la prise de la pilule? 

Aujourd’hui, 10% des Françaises souffrent d’endométriose. Nous ne savons toujours pas aujourd’hui ce qui cause cette maladie mais certaines études montrent que la prise de pilule, en en masquant les symptômes, lui permet d’évoluer en silence. Aujourd’hui, la plupart des femmes souffrant de règles douloureuses se voient prescrire la pilule, or les règles douloureuses peuvent être un symptôme de l’endométriose. La prise de pilule peut donc empêcher le diagnostic et permettre à la maladie d’évoluer lentement, vers des stades plus avancés. Lorsqu’elles arrêtent leur pilule, certaines de ses femmes se rendent alors compte qu’elles sont atteintes de la maladie, qu’elles sont stériles ou devront vivre avec des douleurs toute leur vie. Il faudrait informer les femmes sur ce sujet.

En 2010, il y avait 50% de femmes sous pilule. En 2013, elles n’étaient plus que 41%.

Pourquoi les médecins continuent-ils de prescrire la pilule?

Selon mon préfacier, le Dr Joël Spiroux de Vendômois, c’est souvent une solution de facilité. Les femmes ont, pour beaucoup d’entre elles, une image positive de la pilule et c’est elles qui la demandent. Il y a un manque d’informations sur la pilule et aussi un manque d’alternative. Mais les choses pourraient changer: si les femmes sont de plus en plus nombreuses à l’arrêter, il va falloir développer d’autres méthodes de contraception. 

Les femmes sont-elles de plus en plus nombreuses à arrêter la pilule? 

En France, en 2010, il y avait 50% de femmes sous pilule. En 2013, elles n’étaient plus que 41%. Ce sont les derniers chiffres sur le sujet donc on ne peut pas dire s’ils ont encore baissé depuis. Il y a une désaffection particulière pour les pilules de 3ème et 4ème génération. Les femmes se reportent principalement sur les dispositifs intra-utérins (DIU) et les préservatifs. Et signalons que le taux d’interruption volontaire de grossesse (IVG) est aussi bas qu’il y a 15 ans. Arrêter la pilule est cependant parfois difficile pour les femmes, beaucoup d’entre elles m’ont rapporté que leurs gynécologues leur disaient qu’ils s’étaient battus pour ça et les faisaient culpabiliser quand elles évoquaient leur désir de la stopper. 

Comment expliquez-vous cette désaffection pour la pilule? 

Ce phénomène s’inscrit sans aucun doute dans la nouvelle vague de féminisme, celle qui en a assez de l’hypermédicalisation, d’ingérer des hormones une grande partie de leur vie, des violences gynécologiques, de tous ces examens qu’on nous impose. Le tabou des règles est par exemple en train de tomber, une nouvelle génération de femmes est en train de conquérir de nouveaux droits, dont celui qu’on laisse nos corps tranquilles. 

Et les hommes dans tout ça? 

Je pense que les femmes devraient être plus intransigeantes et imposer leurs choix pour leur corps. Les hommes qui ne le comprennent pas ne méritent peut-être pas plus d’attention. Le problème, c’est qu’il y a peu d’alternatives à la contraception médicalisée, donc on peut vite revenir à l’âge de pierre de la contraception quand on arrête la pilule! C’est à ce moment-là qu’il faut accompagner et informer les femmes qui se retrouvent dans un “no man’s land contraceptif”. Des scientifiques ont développé des contraceptions masculines, mais les industries ne veulent pas les commercialiser, partant du principe qu’il y a suffisamment d’offre contraceptive. On va être obligées de se battre pour faire bouger les choses, il faut interpeller les pouvoirs publics à ce sujet et le reste suivra. 

Une fois qu’elles arrêtent la pilule, 30% des femmes optent pour le stérilet.

Justement, quelles sont aujourd’hui les alternatives à la pilule? 

Elles sont peu nombreuses et ça dépend de ce que souhaite la femme. Si elle ne veut plus d’hormone, ce sera le stérilet cuivre, qui n’est pas bien supporté par tout le monde. 30% des femmes optent pour le stérilet, une fois qu’elles arrêtent la pilule. Quand on sort de ça, il n’y a plus grand-chose, on retombe sur le préservatif masculin ou féminin, ou le diaphragme. L’âge de pierre des contraceptifs en somme! De mon côté, j’ai pris la pilule durant 10 ans, ensuite j’ai choisi le stérilet mais j’ai très mal supporté la pose, j’ai eu des douleurs, de l’acné, donc j’ai arrêté. Et là, je me suis retrouvée sans rien! J’ai entendu parler des méthodes naturelles, notamment la méthode symptothermique, méconnue, que j’ai désormais adopté. On est assez ignorante de notre cycle, mais on a aujourd’hui des moyens de savoir quand on ovule et si on prévoit une marge suffisante autour, on ne peut utiliser des préservatifs que 10-12 jours dans le mois et le reste du temps, faire sans. Et comme ça, je n’ai aucun risque de tomber enceinte. Ce sont des méthodes initialement développées par des courants catholiques ultra conservateurs, et dont paradoxalement se servent aujourd’hui les féministes les plus avant-gardistes. 

À quoi ressemblera la contraception du futur? 

Beaucoup de choses sont en développement. Des chercheurs suédois sont en train de réfléchir à un contraceptif qui s’inspire de la pilule du lendemain, qui modifie uniquement la muqueuse utérine, l’endomètre, pour éviter la nidation. C’est une action moins puissante qui génèrerait donc moins d’effets secondaires. Il y a aussi des pilules à base de plantes mais c’est encore au stade expérimental. Côté homme, il y a le Valsagel, c’est une stérilisation temporaire qui consiste à injecter un gel dans les canaux spermatiques, on l’enlève quand l’homme désire un enfant. C’est sans hormone, mais comme c’est une opération, il y a toujours un risque. 

Propos recueillis par Julia Tissier 

J’arrête la pilule, Sabrina Debusquat, Les Liens qui Libèrent, parution le 6 septembre

Le site Jarretelapilule.fr sera également lancé le 6 septembre, il permettra aux femmes de poster leurs témoignages suite à l’arrêt de leur pilule. 

Pourquoi, en 2017, les femmes ne veulent-elles plus de la pilule?


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