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On a rencontré la réalisatrice Erika Lust, pionnière du porno féministe

La réalisatrice suédoise Erika Lust est l’une des premières à avoir voulu révolutionner l’industrie pornographique, sur les tournages et à l’écran, pour plus d’égalité, de représentativité… Et de plaisir. Interview.
© Erika Lust Films
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Après la sortie de Pornocratie, le documentaire d’Ovidie qui explore les sombres recoins de l’industrie pornographique, on a voulu en savoir davantage sur celles et ceux qui tentent de faire changer ce microcosme. Le porno mainstream génère des milliards de dollars, et influence largement notre vision de la sexualité, en cela qu’il encourage clichés, violence, et misogynie. La réalisatrice suédoise Erika Lust a été l’une des premières à se lancer dans un combat contre les multinationales du porn, en produisant ses propres films, indépendants, éthiques, et respectueux des femmes, des genres, et des sexualités. Une révolution rapidement qualifiée de porno féministe. On a posé quelques questions à Erika Lust sur son engagement.

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En partenariat avec Radio Nova et Les Inrocks

Beaucoup de jeunes femmes disent ne pas regarder de porno parce qu’elles se sentent offensées par le traitement réservé aux femmes dans la plupart des vidéos. Partages-tu cette observation?

Je suis convaincue qu’une majorité de la pornographie mainstream reflète la société misogyne dans laquelle nous vivons. Le porno est fait pour satisfaire les hommes et booster leur impression de pouvoir et de droit sur le corps des femmes. La plupart du temps, ça passe par des actes sexuels violents et dégradants infligés aux femmes. Ce que montre la pornographie mainstream, c’est que la sexualité des femmes n’existe que pour bénéficier aux hommes. Les femmes sont là pour satisfaire, pas pour prendre du plaisir. Cela donne une image irréaliste du désir féminin.

Actuellement, cette vision est dictée par un seul groupe de personnes. Un groupe d’hommes blancs, hétérosexuels, à qui ce genre de films convient très bien et qui n’ont aucun problème à en produire à la chaîne. Je me réfère souvent à cet extrait du livre Girls & Sex: Navigating the Complicated New Landscape de Peggy Orenstein, qui, je pense, explique très bien le problème: “Les producteurs n’ont qu’un but. Exciter les hommes le plus rapidement possible pour faire du profit. Pour ce faire, ils érotisent la dégradation des femmes. Dans une étude sur la pornographie populaire, presque 90% de 304 scènes contenaient une agression physique envers une femme, qui, quasiment à chaque fois, répondait de manière neutre ou en prenant du plaisir.

L’égalité et le consentement doivent faire partie intégrante des films pornos.

En quoi les femmes sont-elles traitées différemment dans la pornographie féministe?

Dans la pornographie féministe en général, et dans mes films en particulier, je fais en sorte d’envoyer un message positif sur la sexualité. Je cherche à montrer le sexe comme quelque chose de divertissant, de passionné. Mes films reflètent ma perception du sexe, qui est quelque chose de sain et de naturel, que nous devrions célébrer. Sur les tournages, je traite les hommes et les femmes comme des êtres humains, et pas comme des objets. Et à l’image, j’essaie de les rendre aussi beaux et captivants que possible.

Penses-tu que le porno traditionnel a un impact sur la sexualité féminine?

Bien sûr! Cela a un impact très important sur notre vision du sexe, mais pas seulement. Sur le consentement, sur les rôles genrés… Via la pornographie, nos valeurs et nos a priori sont devenus uniquement masculins. On considère le sexe comme quelque chose que les hommes font aux femmes, ou que les femmes font pour les hommes. Cela crée des attentes irréalistes, autant pour les hommes que pour les femmes.

On a rencontré la réalisatrice Erika Lust, pionnière du porno féministe

© Erika Lust Films 

Le porno féministe peut-il mener à une forme d’empowerment, une prise de pouvoir des femmes sur leurs désirs et leur sexualité? 

Exprimer notre sexualité est un droit, qui nous a jusqu’à présent été refusé dans la pornographie. Nous devons nous réapproprier nos corps. Et on ne peut pas compter sur les producteurs mainstream pour provoquer ce changement. Il faut donc des femmes dans les rôles-titres: des productrices, des scénaristes… Il nous faut créer une pornographie positive, pour que les jeunes et les futures générations puissent appréhender leur sexualité de manière réaliste. L’égalité et le consentement doivent faire partie intégrante de ces films. Ainsi les femmes pourront raconter leurs propres histoires, et les hommes ne seront pas assignés à la masculinité que l’on voit dans la pornographie mainstream.

Le porno féministe est-il plus créatif? S’appuie-t-il davantage sur l’imagination et la suggestion, que sur les gros plans et les scénarios grotesques?

Quand je crée des histoires sur XConfessions, les spectateurs peuvent toujours s’identifier. Les scénarios cherchent toujours à répondre à la question: “Pourquoi ces personnes sont-elles en train de faire l’amour?” Les acteurs ont une connexion particulière, visible. Ils s’embrassent, se touchent, se caressent, s’agrippent. Cela ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir de gros plan. Mais pas question de baser un film tout entier sur des plan gynécologiques. Je les réserve aux versions explicites de mes films. Pour les films érotiques, j’attache beaucoup plus d’importance au contexte. L’érotisme se construit avec tout ce qu’il y a autour, le reste des corps, le plaisir qui est pris.

 

XConfessions // Public Submission (Trailer)

Le porno lesbien souffre aussi de ce manque de réalité. Dans le porno mainstream, les actrices sont rarement lesbiennes, ce qui laisse les spectatrices sur la touche. Est-ce différent dans le porno féministe?

Comme le reste, le porno lesbien mainstream est clairement fait pour les hommes hétérosexuels. Pour celles et ceux qui cherchent du cinéma lesbien pour adulte, dans lequel les femmes ont réellement une alchimie, on en trouve sur Erotic Films. Personnellement, j’attache beaucoup d’importance à ce que mes actrices et acteurs s’amusent et prennent réellement du plaisir. Si je filme une scène avec des personnages lesbiens, je caste des femmes qui aiment les femmes dans leur vie personnelle. Je leur demande aussi avec qui elles préfèrent ou ne préfèrent pas travailler. Cela rend le résultat bien plus réaliste, et donc bien plus excitant.

Penses-tu que la consommation de porno par les femmes et les jeunes filles est moins taboue aujourd’hui?

Je n’en suis pas sûre. Il y a eu des améliorations mais l’objectification sexuelle, la censure et la criminalisation du corps des femmes par les médias de masse et les réseaux sociaux sont toujours une réalité. Cela fait partie de la culture misogyne dans laquelle nous vivons au quotidien. Il y a aussi une tradition puritaine envahissante qui nous oblige à voir le sexe comme quelque chose de secret et de dégoûtant, dont les enfants doivent être préservés, et dont on ne devrait jamais parler en dehors de nos vies intimes. Cela crée un sentiment de honte qui n’a pas lieu d’être. De la même manière, regarder du porno a toujours été considéré comme quelque chose d’obscène et d’obscure, ce qui nous oblige à le regarder en secret et dans la solitude. Les ados et les hommes peuvent en rire, mais si une femme avoue qu’elle apprécie le porno, c’est un scandale! Des progrès ont été faits mais il reste beaucoup de chemin à parcourir.

Propos recueillis par Clémentine Spiler 

Article écrit en partenariat avec Radio Nova et Les Inrocks.

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