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“Les espionnes racontent”: quand les femmes dans le renseignement se confient

Elles s’appellent Yola, Gabriele, Tatiana ou encore Stella, elles ont travaillé pour le Mossad, la Stasi, le KGB ou le MI5. La journaliste Chloé Aeberhardt les a rencontrées et livre au terme de cinq années d’enquête un ouvrage rare et passionnant intitulé Les Espionnes racontent, en librairies aujourd’hui. 
Sara Giraudeau incarne une espionne de la DGSE dans “Le Bureau des légendes” © Jessica Forde / CANAL+
Sara Giraudeau incarne une espionne de la DGSE dans “Le Bureau des légendes” © Jessica Forde / CANAL+

Sara Giraudeau incarne une espionne de la DGSE dans “Le Bureau des légendes” © Jessica Forde / CANAL+


Une fois que vous l’aurez commencé, il y a de fortes chances pour que vous ne le lâchiez plus avant de l’avoir terminé. Si les histoires racontées dans ce livre sont vraies, elles n’ont cependant rien à envier aux meilleurs films d’espionnage. Avec cet ouvrage intitulé Les Espionnes racontent, Chloé Aeberhardt, 33 ans, journaliste à M le magazine du Monde, nous fait entrer dans le monde méconnu et secret des femmes dans le renseignement. Vous ferez connaissance avec Tatiana, cette ancienne du KGB plutôt revêche qui se met à murmurer dès que quelqu’un approche, la chaleureuse Yola, ex-agente du Mossad qui vit désormais en banlieue de Tel Aviv, et aussi Jonna, qui fut entre autres spécialiste des dispositifs de dissimulation à la CIA.

L’idée de consacrer un livre aux femmes espionnes est venue à Chloé Aeberhardt il y a maintenant six ans. “En 2010, les Américains ont identifié et expulsé 10 agents russes de leur territoire, et parmi eux, il y avait une femme, Anna Chapman”, se rappelle la trentenaire. Elle correspond parfaitement au stéréotype de la femme espionne, jeune, plantureuse, sexy. À l’époque, j’avais écrit un article sur elle dans la presse féminine, j’avais interviewé Éric Dénécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), et je m’étais rendu compte que le sujet des femmes dans le renseignement n’avait pas ou très peu été traité.” Les rares historiens à s’être penchés sur la question ont entretenu jusqu’ici le mythe de la séductrice, “cette image de la femme qui écarte les cuisses et tend l’oreille”. Chloé Aeberhardt a envie d’aller plus loin, de rencontrer d’anciennes espionnes “pour voir à quoi elles ressemblent, comment elles travaillent, quels postes elles occupent”.

Chloé Aeberhardt révèle les coulisses de son enquête, de ses rencontres, détaille ses techniques d’approches, décrit ses intermédiaires et évoque ses questionnements, ses doutes, ses peurs.

Son enquête va durer cinq ans. La journaliste se fixe un impératif: “écrire uniquement sur les femmes que je rencontrerai.” Il faut d’abord identifier les interlocutrices. Si pour celles dont le nom est connu, à l’instar de Stella Rimington, directrice du MI5 de 1992 à 1996, la tâche est facile, elle est plus ardue en ce qui concerne les anonymes: “J’ai dû me créer un réseau d’anciens professionnels des services.” Les femmes encore actives dans le renseignement étant tenues au secret, Chloé Aeberhardt s’est concentrée sur celles qui ont travaillé entre les années 70 et les années 90 et qui sont aujourd’hui à la retraite. “Par définition, elles ne parlent pas et en plus, à l’époque, elles étaient très peu nombreuses donc ça a été difficile”, précise la journaliste. Pour chacune d’entre elles, il a fallu “trouver le levier pour les faire parler” et “sans intermédiaire ou sans être recommandée, c’était quasi impossible”. La trentenaire le reconnaît volontiers: “Le fait que je sois jeune et que je sois une femme a facilité les choses.

“Les espionnes racontent”: quand les femmes dans le renseignement se confient

Chloé Aeberhardt © Franck Ferville 

Dans Les Espionnes racontent, l’auteure a décidé de se mettre en scène, rendant ainsi l’ouvrage très vivant. Elle révèle les coulisses de son enquête, de ses rencontres, détaille ses techniques d’approches, décrit ses intermédiaires et évoque ses questionnements, ses doutes, ses peurs. “Au début, je ne voulais pas le faire car j’avais peur que ça fasse trop narcissique, puis j’ai constaté que certains propos tenus par les espionnes méritaient d’être parfois mis à distance, interrogés et utiliser le ‘je’ permettait de faire contrepoids. Sans parler du fait qu’il est arrivé que le contexte de l’entretien, parfois tellement caricatural, était plus intéressant que ce que l’espionne racontait!” Partie “avec les mêmes fantasmes que tout le monde, ceux de la James Bond Girl”, la journaliste a découvert au terme de son enquête une toute autre réalité. Interview. 

Quels sont les points communs des femmes interviewées dans ton livre?

D’abord, elles ont toutes galéré! Quand elles ont commencé en tant qu’espionnes, elles étaient peu nombreuses, elles ont toutes dû travailler deux fois plus que les autres. Elles ont aussi eu le sentiment de servir une cause, leur pays et au-delà de ça, de travailler pour la paix. Elles ont un sens civique très aigu. Après, elles ont des façons différentes de raconter leur histoire: l’Américaine et l’Israélienne ont, par exemple, un sens du story telling absolument génial, d’ailleurs elles en font presque trop parfois; alors que la Britannique, l’Allemande et la Française sont réservées, plutôt austères. La plupart d’entre elles cassent le mythe en minimisant totalement ce qu’elles ont fait. Elles vous parlent de leur mission comme si elles parlaient de promener leur chien! (Rires.)

La réalité est parfois encore plus dingue que la fiction. J’ai eu la confirmation que les films s’inspirent de la vraie vie.

Qu’est-ce qui t’a particulièrement frappée chez elles?

Ce qui m’a frappée personnellement, ce sont leurs histoires qui sont dignes d’un film, voire même mieux! D’ailleurs, le scénariste d’Hatufim (Ndlr: l’excellente série israélienne qui a inspiré Homeland) souhaite en faire un à partir de l’histoire de l’espionne israélienne que j’ai rencontrée. Je trouve ça génial que la réalité soit parfois encore plus dingue que la fiction et qu’on ait la confirmation que les films s’inspirent de la vraie vie. C’est ce que j’espérais en commençant mon enquête et je n’ai pas été déçue. Ce qui m’a aussi étonnée, c’est, qu’une fois que la glace était brisée, que, les heures passant, l’atmosphère de l’entretien se réchauffait, elles m’ont fait confiance, et j’ai même tissé des liens d’amitié avec certaines d’entre elles alors que je ne pensais pas du tout pouvoir le faire!

L’espionne qui t’a le plus impressionnée?

L’Allemande Gabriele Gast.  Pendant 17 ans, cette femme réservée et modeste a été une taupe de l’Est, elle avait accès à tous les documents concernant l’URSS qui entraient au sein des services de l’Allemagne de l’Ouest. Elle est encore considérée comme l’un des meilleurs espions que l’Allemagne de l’Est ait eu en Allemagne de l’Ouest. Elle n’a commis aucune erreur durant 17 ans, et elle a été dénoncée par l’un de ses anciens collègues. Je suis fascinée par sa capacité à avoir su jouer double jeu pendant tout ce temps, à avoir su garder ce secret, et à être restée fidèle à une cause, alors qu’elle risquait l’emprisonnement si jamais sa couverture était découverte. Puis, d’un point de vue personnel, c’était également une femme très forte, elle vivait seule et elle a adopté son neveu handicapé durant sa mission car sa sœur ne pouvait plus s’en occuper. Plusieurs personnes m’ont dit qu’elle était la figure même de l’espionne. 

On est loin du cliché de l’espionne séductrice…

Oui, en effet! Mon objectif était de raconter les choses telles qu’elles ont été. Aucune des femmes que j’ai interviewées n’a eu à coucher avec quelqu’un, en tout cas, ça ne s’est pas présenté dans les histoires qu’elles m’ont racontées. Apparemment, ce n’était pas ça qu’on attendait des professionnelles du renseignement. On les a utilisées pour leur cerveau avant tout. 

Dominik m’a expliqué qu’il était capable de tuer avec deux doigts, mais aussi d’arrêter le cœur avec une simple pression sur l’avant-bras, tout en mimant le geste sur mon bras…

Quel a été le moment le plus excitant de ton enquête?

Il y en a eu plusieurs! Notamment le moment où je me suis rendu compte que j’allais partir à Tel Aviv et que j’allais rencontrer une ancienne du Mossad. Je n’aurais pas parié là-dessus quand j’ai commencé à enquêter sur les femmes dans le renseignement! (Rires.) Ça m’a bluffé que Yola insiste pour que je vienne dormir chez elle. C’était ça ou rien puisqu’il y a beaucoup de paranoïa, souvent personne ne veut parler au téléphone. Je ne connaissais donc pas son histoire avant de la rencontrer, je l’ai découverte une fois là-bas. Cette Israélienne ne m’a évidemment pas tout dit, elle reste une pro de la non-communication mais tout ce qu’elle m’a dit, c’était dans un contexte d’intimité très étonnant. Elle récupérait mon linge sale, je faisais le repas et entre deux visites, elle me racontait son histoire. Il y a aussi un autre moment dont je me souviens très bien, celui où Stella Rimington, l’ancienne directrice du MI5, a accepté de me rencontrer. J’ai mis deux ans à la convaincre, je n’y croyais plus. C’était un 24 avril, j’étais en train de manger des fruits de mer quand j’ai lu son mail. 

Tu as enquêté durant cinq ans, t’es-tu sentie en danger à un moment donné?

Oui, après avoir rencontré Tatiana, une ancienne du KGB, dans un hôtel. Elle était accompagnée de Dominik, son homme de confiance, un Roumain très intimidant, avec un physique à la Sylvester Stallone, qui ne parlait presque pas. À la fin de l’entretien, comme je ne dormais pas dans le même hôtel qu’eux, Dominik m’a proposé de me ramener là où je logeais. Il faisait nuit, je suis montée dans sa voiture et là, j’ai eu peur: cet homme, pour faire la conversation, a commencé à me raconter que le mari de Tatiana avait été tué lors d’une opération au Pakistan mais que tous les responsables de sa mort avaient été éliminés, sous-entendu par Tatiana. Ensuite, il m’a expliqué qu’il avait travaillé dans un commando, qu’il était capable de tuer avec deux doigts mais aussi d’arrêter le cœur avec une simple pression sur l’avant-bras tout en mimant le geste sur mon bras… Je me suis vraiment demandé ce que je foutais là! Finalement, il m’a ramenée à bon port et je me suis sentie un peu idiote. 

Être une femme reste une couverture en soi, et à ce titre, elles sont dans certaines situations plus utiles que les hommes.

Si tu ne devais retenir qu’un seul trick d’espionne, ce serait? 

Gabriele Gast écrivait ses courriers avec de l’encre sympathique. On lui avait donné un foulard imbibé d’encre pour que ça passe inaperçu. Elle prenait un papier, mettait le foulard par-dessus, puis une autre feuille de papier et elle écrivait ainsi des informations secrètes. D’ailleurs, il existait des encres sympathiques qu’on ne pouvait révéler qu’avec certains types de vodka!

Dans la série Le Bureau des légendes, Sara Giraudeau incarne une espionne au service de la DGSE, son personnage est-il crédible? 

Le Bureau des légendes est un très bon exemple de comment la fiction intègre de plus en plus la figure de la femme espionne. Le fait qu’elle soit une femme, qu’elle ait une petite voix, c’est déjà une forme de couverture. Ce qui est intéressant dans le personnage de Marina Loiseau, contrairement à celui de Carrie Mathison dans Homeland, c’est qu’il a été choisi pour approcher un homme et pour ce faire, la DGSE choisit de passer par son fils et cette espionne a le profil le plus intéressant pour atteindre cet objectif. Les services de renseignement ont besoin des femmes, non pas parce qu’elles sont meilleures, mais parce que leurs profils sont nécessaires. Être une femme reste une couverture en soi, et à ce titre, elles sont dans certaines situations plus utiles que les hommes. 

Propos recueillis par Julia Tissier

Venez écouter et rencontrer Chloé Aeberhardt lors de notre Book Club le jeudi 16 mars 2017 au Pavillon des canaux!


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Sara Giraudeau incarne une espionne de la DGSE dans “Le Bureau des légendes” © Jessica Forde / CANAL+ - Cheek Magazine
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