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Barbie est-elle une bitch?

Barbie est devenue le symbole des diktats de beauté asservissant les femmes, alors que la plupart en gardent de bons souvenirs de leur enfance. Alors que le Musée des Arts Décoratifs de Paris lui consacre actuellement une expo (réussie), on s’est posé la question: doit-on adorer ou détester Barbie?
© Mattel
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Si Barbie est régulièrement présentée comme un symbole d’antiféminisme primaire, incarnation suprême d’une beauté féminine stéréotypée, il n’en a pas toujours été ainsi. Déjà, Barbie a été pensée par une femme, l’Américaine Ruth Handler. En jetant un œil sur le parcours de sa créatrice, on peut difficilement nier à la poupée blonde ses racines féministes. À la fin des années 50, alors que les femmes sont totalement dépendantes de leurs maris, Ruth Handler va faire de la petite société du sien l’un des géants de l’industrie du jouet: Mattel. En 1958, elle le convainc en effet de produire une poupée en trois dimensions à l’effigie d’une femme quand toutes les petites filles maternent des poupons en tissu. Mais les distributeurs de jouets refusent de commercialiser la poupée qu’ils trouvent “vulgaire” et “inappropriée” (comprenez: elle a des seins et on peut la déshabiller). La créatrice lance alors une campagne publicitaire au succès immédiat. Dès 1959, on s’arrache Barbie dans tous les grands magasins américains.

 

 

Les designers de Mattel, deux hommes, appliquent à Barbie les critères de beauté de l’époque en les exacerbant: sa taille est extrêmement fine, ses jambes interminables, ses grands yeux bordés de khôl rappellent ceux d’Audrey Hepburn. Ses premiers métiers seront mannequin, hôtesse de l’air et infirmière. Des professions qui nous paraissent scandaleusement réductrices, mais qui, à l’époque, ont au moins une qualité: celle d’offrir aux petites filles un idéal féminin qui gagne sa vie. À ses débuts, Barbie est peut-être déjà maigrissime, mais elle ne pouponne pas, ne cuisine pas, et n’a pas de mari.

 

Un jouet avant tout

Pourtant, après ces débuts prometteurs, Barbie devient rapidement l’incarnation d’une beauté superficielle et matérialiste, s’attirant du coup de nombreux ennemis. C’est probablement pourquoi, depuis plusieurs années, Mattel tente à nouveau de surfer sur la vague féministe, -tout en alimentant quelques bons gros clichés-, et a même été jusqu’à annoncer début 2016 de nouvelles morphologies pour ses Barbie. Une petite révolution. En plus de l’originale conservant ses mensurations d’alien, Barbie existe dorénavant en “tall et “petite”, toujours maigrichonnes, mais aussi en “curvy, avec des hanches dignes de ce nom. Victoire? Pas tout à fait. Pour Fatima Benomar, militante féministe et porte-parole de l’association Les Effronté-e-s, ça ne résout rien: “Aucune petite fille ne voudra de la grosse Barbie, elle se sentira stigmatisée! Le problème est ailleurs. Barbie met les filles dans des rôles sociaux prédéfinis: sois coquette, sois une princesse, et surtout ne fais jamais la gueule.”

Poupée Barbie dans sa cuisine

Barbie a encore des progrès à faire en matière de féminisme © Mattel

La psychanalyste Marie-Laure Susini s’étonne, elle, au contraire, de l’importance qu’on accorde au physique de Barbie: “Je ne crois pas du tout à l’influence du jouet sur l’enfant, c’est même plutôt l’inverse! En jouant, les petites filles ne cherchent pas à s’identifier à la poupée mais plutôt à s’en servir comme support pour l’imaginaire.” Un point de vue que confirme Pauline, 33 ans, maman d’une petite fille de 3 ans: “La seule Barbie qu’aime ma fille, c’est celle avec une queue de sirène. Les autres sont trop réalistes, leur mettre du vernis à ongles, ça l’ennuie terriblement.”

 

Un exutoire

Et s’il fallait penser Barbie comme une créature, et non comme un modèle à suivre? Mathilde, 21 ans, explique avoir été “beaucoup plus complexée à l’adolescence par la publicité et par les magazines que par Barbie” avec laquelle elle a pourtant joué toute son enfance. À part quelques terrifiantes exceptions, aucune d’entre nous n’a jamais voulu lui ressembler. Pire, on lui a même bien fait payer sa plastique de rêve. Une étude réalisée aux États-Unis en 2004 démontre que toutes les fillettes ont déjà torturé et défiguré leur Barbie. L’une d’entre elles à qui l’on demande pourquoi elle ne fait pas subir le même sort à ses autres poupées répond: “Parce que Barbie  est  toujours parfaite.” Et avouons-le, on a toutes pensé un jour à mettre Barbie dans le grille-pain, sans parler des expériences capillaires et autres amputations.

Selon Marie-Laure Susini, c’est de cette manière que les enfants refusent la norme physique imposée par la poupée: “C’est une réaction très saine, une rébellion à la fois contre l’image de la femme idéale et contre le comportement de la petite fille modèle. C’est pour cela qu’il faut absolument les laisser faire.

 

Une référence culturelle

Barbie aérobic en 1984, Barbie rappeuse dans les nineties… Elle a grandi avec nous, et nous avec elle. L’exposition qui lui est consacrée actuellement au Musée des Arts Décoratifs de Paris confirme que Barbie fait bel et bien partie du paysage culturel aujourd’hui -et rien que pour ça, on ne peut pas complètement la détester.

La jeune fille à la perle de Vermeer détourné par Barbie

La jeune fille à la perle de Vermeer détournée par Jocelyne Grivaud

Plasticiens et designers n’ont pas manqué de s’inspirer de la célèbre silhouette. Du Barbie-foot de Chloé Ruchon au détournement d’œuvres d’art de Jocelyne Grivaud, les artistes adorent mettre Barbie dans les situations les plus éloignées possibles de son habitat naturel. Côté cinéma, Todd Haynes himself débute sa carrière en 1987 avec Superstar, un bopic devenu culte, où Ken et Barbie retracent la carrière des Carpenters. Et le monde de la mode n’est pas en reste avec la collection Barbie de Moschino sortie l’année dernière, ou l’incroyable manteau à cheveux de Martin Margiela, directement inspiré de sa chevelure mythique.

 

Le reflet des époques

Mais surtout, Barbie reflète l’Histoire, la grande. Ses multiples carrières en disent long sur l’évolution de la société américaine, et plus largement de nos sociétés occidentales. Née en pleine guerre froide, elle devient astronaute pendant la course aux étoiles, noire à la fin du mouvement des droits civiques, militaire pendant la guerre du Golfe. Dans les années 80, elle est serveuse au McDonald’s et à la boutique Coca-Cola. Et depuis le mois de février, surfant sur la légalisation du mariage homo, Mattel s’est enfin lancé dans la commercialisation d’une Barbie officiellement lesbienne.

Barbie prend des selfies

Fidèle à son époque, Barbie est une adepte du selfie © Mattel 

Pur produit de l’“american dream”, Barbie est d’ailleurs interdite en Arabie Saoudite, en Argentine et en Iran où elle se vend sous le manteau. Dans ces pays, on lui reproche autant sa nationalité que ses courbes, accusées d’inciter les enfants à la sexualité. Parce qu’il est bien connu qu’un corps de femme, même en 30 cm de plastique, reste l’incarnation du démon qui viendra pervertir tous les petits humains de la planète.

Sexiste, féministe, discriminée, commerciale, perverse… Barbie est adorée et détestée comme toute icône qui se respecte. Mais à force d’en faire un objet de revendications, on a oublié le plus important: Barbie est avant tout un jouet, culte et intergénérationnel, auquel des millions de femmes ont joué sans que ça ne les empêche de devenir des féministes convaincues. Et tant qu’on apprend à nos filles qu’elles ont le droit d’être maçonnes ou mannequins, rondes ou minces, présidentes ou alpinistes, on peut bien les laisser fréquenter cette grande perche peroxydée si ça les amuse.

Clémentine Spiler


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