société

Féminisme intersectionnel, le double combat

Victimes de sexisme mais aussi de racisme, certaines afro-descendantes luttent contre un féminisme mainstream, qui les a trop souvent reléguées au second plan. En France comme aux États-Unis, elles tentent de mettre fin à cette marginalisation.
© Shepard Fairey / Obey Giant
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Pancarte à la main et bonnet rose à pointes sur la tête, plus de 500000 personnes ont défilé dans les rues de Washington le 21 janvier pour défendre le droit des femmes et des minorités face à l’administration Trump. Un événement planétaire illustrant parfaitement la fracture sociale provoquée par l’élection du 45ème président des États-Unis, mais qui n’a toutefois pas fait l’unanimité chez les féministes. À l’origine, le mouvement était supposé s’appeler la Million Women March, en écho à la manifestation contre le racisme organisée essentiellement par des Afro-Américains en 1997, à Philadelphie.

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Mais, historiquement, les femmes noires n’ont pas toujours été incluses dans les mouvements en faveur des droits des femmes. “Les images de la Women’s March sont très belles, mais où étaient ces personnes lors de la mobilisation Black Lives Matter?, assène Kiyémis, blogueuse afro-féministe de 24 ans. En s’appropriant le nom du défilé de Philadelphie, un événement historique que très peu de gens connaissent, les femmes noires risquaient, une fois de plus, d’être invisibilisées.”

 

“La contribution des femmes noires au féminisme a été totalement effacée”

Égalitariste, matérialiste, postmoderne… Tandis que différentes pensées féministes fleurissent, l’une d’entre elles reste encore méconnue en France. Son nom? L’afro-féminisme. Victimes à la fois de racisme et de sexisme, certaines afro-descendantes ne se reconnaissent pas dans les courants féministes actuels. Considérant leur voix et leur histoire comme oubliées ou reléguées au second rang, elles tentent alors de reprendre cette parole.

“L’afro-féminisme est nécessaire car il nous oblige à déterrer l’histoire du féminisme et de l’antiracisme”, indique Kiyémis. “La contribution des femmes noires au féminisme a été totalement effacée, simplement à cause de leur couleur de peau”, renchérit Rokhaya Diallo, auteure de Afro! (Les Arènes, 2015) où elle dresse le portrait de cent Afropéens.

“Dès le départ se crée une forme de hiatus, une mise en concurrence des luttes”

Aux États-Unis, les origines du courant remontent au XIXème siècle, lorsque les femmes américaines blanches se mobilisent en faveur de l’abolition de l’esclavage. “Cette prise de position publique va les amener à réfléchir sur leur propre condition de femme. Mais de femme blanche… Dès le départ se crée une forme de hiatus, une mise en concurrence des luttes. Le féminisme qui se ‘blanchit’ et la lutte pour l’abolition”, explique Elsa Dorlin, auteure de Black Feminism: anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000 (L’Harmattan, 2008). Dès 1851, Sojourner Truth, ancienne esclave abolitionniste noire, prononce un discours puissant et précurseur (“Ain’t I a Woman?”, soit “Ne suis-je pas une femme ?”) dans lequel elle interpelle les féministes sur les différentes oppressions subies par les femmes noires.

Il faudra finalement attendre les années 50 pour que le black feminism commence à se façonner. Angela Davis, militante pour les droits des femmes et ancienne membre du Black Panther Party, en devient la figure emblématique. Elle sera l’une des premières à mettre en lumière les enjeux de l’intersectionnalité. Théorisée en 1989 par Kimberlé Crenshaw, l’expression désigne la situation de personnes victimes de plusieurs discriminations à la fois, que ce soit à cause de leur sexe, leur couleur de peau, leur origine ou encore leur orientation sexuelle.

 

“Les femmes noires sont doublement marginalisées”

“L’intersectionnalité n’est pas réduite à l’identité des individus mais au système d’oppression et à son articulation en fonction des contextes”, explique Fania Noël qui dirige Les AssiégéEs, une revue militante sur l’intersectionnalité, “par et pour les raciséEs”. “A l’intersection des luttes contre le sexisme et le racisme, les femmes noires sont doublement marginalisées. Et le féminisme mainstream ne prend pas en compte cette condition spécifique”, poursuit Kiyémis.

Côté français, l’afro-féminisme a toujours existé, mais son nom n’est apparu que récemment dans les médias. Il prend forme surtout au milieu des années 70, avec la Coordination des femmes noires, ou Mouvement des femmes noires. “Et ça, typiquement, c’est quelque chose qui a été complètement effacé de l’histoire française”, note Rokhaya Diallo.

“Les gens qui nous disent: ‘Ah, mais tes cheveux sont trop bizarres’ et plongent la main dedans sans nous demander la permission. On a toutes vécu ça au moins une fois”

Invisibilisation, hypersexualisation ou encore exotisation, les violences systémiques et les préjugés racistes sont encore très prégnants aujourd’hui. Elles sont nombreuses à témoigner de ces discriminations. “C’est déjà arrivé qu’un homme blanc me dise: ‘Ah tiens, je n’ai jamais testé de noire’…”, confie Kiyémis. “Les gens qui nous disent: ‘Ah, mais tes cheveux sont trop bizarres’ et plongent la main dedans sans nous demander la permission. On a toutes vécu ça au moins une fois”, ajoute Réjane Pacquit.

À 22 ans, cette étudiante à Sciences-Po Paris a créé il y a peu SciencesCurls, une association de son école dédiée aux cheveux crépus, frisés et bouclés. “Ce n’est pas le cheveu en lui-même le problème, c’est ce dont il est le signal. Il est un support à toute une rhétorique de fond qui permet d’aborder des questions profondes de discriminations, d’agressions et de désamour de soi.”

 

“C’est comme si l’on n’arrivait pas à s’accepter telle quelle”

Adolescente, la jeune femme cherchait à se conformer aux stéréotypes de la beauté occidentale“J’avais le sentiment que pour devenir une femme, belle, il fallait absolument avoir les cheveux lisses, se souvient-elle. C’est comme si l’on n’arrivait pas à s’accepter telle quelle et que l’on rejette une part de notre féminité qui nous est propre.”

Celle qui cite comme source d’inspiration Solange Knowles (l’artiste a sorti en 2016 A Seat at the Table, album très engagé sur lequel on trouve la chanson au titre on ne peut plus explicite Don’t Touch My Hair) porte aujourd’hui fièrement ses boucles dans les couloirs de l’une des écoles les plus prestigieuses de France. “La question de l’esthétique et des codes de beauté est une bonne porte d’entrée, mais celle de la marginalisation des femmes noires ne se limite pas à ça”, rétorque Kiyémis.

Cette dernière a d’ailleurs choisi les plate-formes de blogs pour partager sa pensée. Car en France, contrairement à nos homologues anglo-saxons, les recherches universitaires sur le racisme ou le genre ont du retard -preuve en est l’ouvrage de l’intellectuelle et militante Bell Hooks, Ne suis-je pas une femme?, traduit en français et disponible aux éditions Cambourakis seulement depuis 2015, soit trente-quatre ans après sa parution aux États-Unis.

Pour pallier ce retard et ce manque, la nouvelle génération d’afro-féministes prend forme grâce à Internet. Sur les réseaux sociaux et la blogosphère, elles écrivent, échangent des points de vue et n’hésitent pas à recadrer les médias qui dérapent. “Plus on aura un mouvement antiraciste autonome fort, plus il y aura de place comme il y en a aux États-Unis pour les queer, les trans et les femmes de couleur”, conclut Fania Noël. Malgré l’Amérique de Donald Trump, l’afro-féminisme a l’avenir devant lui.

Fanny Marlier

Cet article a été initialement publié sur le site des Inrocks.

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