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“Free to Run”: il y a 50 ans, courir était un acte militant pour les femmes

Le documentaire Free to Run, anthologie de la course à pied depuis la fin des années 60, sort aujourd’hui au cinéma et met en lumière un combat méconnu: celui des femmes pour courir, comme les hommes, sur de longues distances.
Kathrine Switzer, Marathon de New York, 1974 © Ruth Orkin, 1981
Kathrine Switzer, Marathon de New York, 1974 © Ruth Orkin, 1981

Kathrine Switzer, Marathon de New York, 1974 © Ruth Orkin, 1981


Avril 1967, départ du célèbre marathon de Boston. Dans la foule des coureurs venus se mesurer à la distance reine des courses de fond se dissimule une coureuse, l’Américaine Kathrine Switzer. Bravant l’interdiction faite aux femmes de participer à une épreuve jugée contraire à leur nature, dangereuse même pour leur santé, elle s’est inscrite en se cachant derrière ses initiales. Mais l’intruse est rapidement repérée et, sous l’œil des caméras, les organisateurs tentent de l’exfiltrer manu militari… Sans succès. La jeune athlète passe la ligne et prend une décision: faire courir les femmes sera le “combat de [sa] vie”.

À travers l’exemple de Kathrine Switzer, parmi d’autres pionniers de la course à pied, l’historien et réalisateur Pierre Morath revient, dans son documentaire Free to Run, sur 50 ans de démocratisation d’un sport longtemps cantonné aux stades et réservé aux hommes. Interview.

Pourquoi avoir fait du droit des femmes à courir le marathon une part si importante de votre film?

Ce qui m’intéressait, c’était d’aborder la révolution post-mai 68 à travers le prisme du sport, et plus particulièrement du sport originel: la course à pied. Le combat des femmes est l’un des aspects les plus puissants et les plus symboliques de cette révolution. C’est très méconnu, mais il se trouve que, dans la course à pied, ces droits ont été obtenus très tardivement. Le personnage de Kathrine Switzer incarne puissamment cette révolution.

C’est l’équivalent physique de donner aux femmes le droit de vote.

En 1967, on tente de l’éjecter du marathon de Boston. C’est l’acte fondateur. Elle dit dans le film: “Dès que j’ai eu franchi la ligne d’arrivée, j’ai su que ça allait être le combat de ma vie.” Elle décide de se servir de la visibilité que cela lui offre comme d’un tremplin pour permettre à toutes les femmes de courir. Elle crée, avec la marque de cosmétiques Avon, un circuit de courses amateurs réservées aux femmes et milite pour permettre aux athlètes de très haut niveau de courir elles aussi le marathon aux Jeux Olympiques.

Kathrine Switzer, justement, dresse un parallèle entre le premier marathon olympique féminin, en 1984 et l’obtention du droit de vote…

Elle dit: “C’est l’équivalent physique de donner aux femmes le droit de vote.” Ce jour-là, les femmes ont gagné le droit à courir les mêmes distances que les hommes en montrant qu’elles étaient capables de le faire de la même manière. Elles obtenaient une forme d’égalité et démontraient aussi leur potentiel.

Les femmes se sont battues pour avoir le droit de courir

Free to run © RTS

Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps, plusieurs décennies tout de même, après le droit de vote?

Les gens peinent à comprendre que le simple fait de courir librement sur des distances longues soit un droit qu’on n’a pas voulu accorder aux femmes pendant si longtemps. Si ça a été si difficile, c’est peut-être que cela porte, malgré les apparences, beaucoup de signification. Tous les arguments que l’on avançait à l’époque contre les femmes coureuses s’inscrivent dans une peur: celle de l’éclatement de la cellule familiale, et donc de la survie de l’espèce. On disait qu’elles risquaient d’avoir des poils sur la poitrine, de devenir des hommes, voire “pire”, des lesbiennes, que leur utérus risquait de tomber…

La course à pied peut encore avoir dans d’autres pays le rôle qu’elle a eu il y a 30 ans en Europe et aux États-Unis.

Ces accusations pseudoscientifiques mais néanmoins très ancrées portaient en elles les peurs sociétales par rapport à la libération de la femme. Ce qui est d’autant plus incroyable que l’évolution des connaissances en physiologie de l’effort dans les 20 ou 30 dernières années a montré que, s’il y a bien un type d’épreuve où les femmes sont les égales, voire même dépassent à certains égards les hommes, ce sont les épreuves de longue endurance!

D’autres femmes auraient-elles pu avoir une place dans votre documentaire?

J’aurais beaucoup aimé parler plus en détails de Bobbi Gibb, qui est la véritable pionnière. En 1966, un an avant Kathrine Switzer, elle a couru le marathon de Boston sans dossard, se cachant dans un buisson à deux kilomètres du départ et sortant du parcours à un kilomètre de l’arrivée. C’est un personnage assez fascinant, une espèce de coureuse libre, une artiste, à l’opposé de Switzer. On pourrait faire un film en forme de miroir inversé sur leurs deux destins. Chez Gibb, la course était quelque chose de plus personnel, de plus intime, mais elle jalouse Switzer d’avoir été la porte-drapeau de ce mouvement. Elle n’était pas une personnalité médiatique, mais elle aurait bien aimé incarner la même chose.

Les amatrices de course à pied ont-elles encore des chantiers devant elles?

La course à pied peut encore avoir dans d’autres pays le rôle qu’elle a eu il y a 30 ans en Europe et aux États-Unis. C’est un sport tellement simple: on n’a pas besoin d’infrastructures, de matériel, de se dénuder ou même d’utiliser un espace public -on peut aussi bien commencer sur un tapis roulant. Mais c’est une activité qui peut générer un tel militantisme, un tel désir de liberté, que ça ouvre beaucoup de champs du possible à partir du moment où on s’y met. La course à pied peut continuer à être à la fois un agent provocateur et un acte militant pour beaucoup de femmes, là où elles sont encore sous la coupe de sociétés masculines.

Propos recueillis par Raphaëlle Peltier

En salles le 13 avril 2016.

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