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On a parlé IVG, Trump et intersectionnalité avec Gloria Steinem

À 82 ans, la féministe et ancienne journaliste Gloria Steinem a collaboré avec la chaîne Viceland sur une série de 8 documentaires traitant de la place des femmes à travers le monde. Intitulée Woman, elle est diffusée depuis le 8 mars. L’occasion de faire un état des lieux sur le féminisme et les droits des femmes, au lendemain de l’élection de Donald Trump.
Instagram / @gloriasteinem
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On lui attribue à tort la phrase: “Une femme a autant besoin d’un homme qu’un poisson d’une bicyclette.” Un privilège réservé aux légendes. D’après l’historienne Christine Stansell dans son livre The Feminist Promise, Gloria Steinema été au féminisme ce que Martin Luther King Jr. a été aux droits civiques: l’élément galvaniseur”. Elle est une référence pour des figures féministes de la pop culture telles que Lena Dunham ou Amy Schumer, apparaît dans une publicité aux côtés d’Anna Kendrick et dans des séries comme The L Word ou The Good Wife.

Il y a quelques mois, Karlie Kloss postait sur Instagram un cliché d’elle-même plongée dans son autobiographie, My Life On The Road, première lecture imposée pour intégrer le club de lecture d’Emma Watson. Forte d’une image intello, cool et engagée, Gloria Steinem pourrait bientôt se voir vouer un culte à base de produits dérivés au même titre que Jacques Chirac. Sa dernière apparition marquante fut sa prise de parole lors de la Women’s march, qui a réuni 500 000 femmes à Washington, pour protester contre l’élection de Donald Trump.

 

 

Hey @emmawatson, about that book club… Count me in! 📚

Une publication partagée par Karlie Kloss (@karliekloss) le

 

Playboy bunny dans un club new-yorkais puis collaboratrice de la CIA, c’est finalement dans le journalisme qu’elle fait carrière. Elle ne cessera dans son travail de défendre les droits des femmes. Elle s’impose dans le militantisme féministe en 1969 en publiant l’article “Après le black power, la libération des femmes”. Elle passera ensuite sa vie à parcourir le monde pour dénoncer les violences envers les femmes.

Récemment, lors d’un Google Camp -des rencontres organisées par la firme américaine- elle soulève l’idée que l’ampleur et la diversité des violences faites aux femmes dans toutes les régions du monde font que, “pour la première fois, il y a moins de femmes que d’hommes sur Terre”. Une observation qui bouleverse Shane Smith, le patron de Vice, présent à ce camp et qui lui répond: “Il faut que nous fassions quelque chose”. Un rendez-vous à Brooklyn plus tard, naît le projet d’une série de huit documentaires. Viols en République Démocratique du Congo, assassinats en série des femmes natives  au Canada, mariages forcés des petites filles en Zambie… Des sujets qui touchent toutes les régions du monde, et l’occasion de faire le point avec elle sur l’avenir des femmes et du féminisme. Rencontre.

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Dans votre discours à la Marche des femmes de Washington, vous avez dit : “Je vous remercie d’avoir compris que parfois, nous devons faire suivre nos convictions d’une réelle action physique. Parfois, appuyer sur ‘envoyer’ n’est pas assez.” Que pensez-vous de l’activisme en ligne? Pensez-vous que ce ne soit pas “assez” et qu’il est temps que les femmes redescendent dans la rue?

Il a deux millions de femmes illettrées de plus que d’hommes illettrés dans le monde. Les femmes sont moins susceptibles d’avoir l’électricité et encore moins un ordinateur que les hommes. Dans certains cas, l’éducation et l’informatique ne font que polariser le combat. J’ai aimé cette marche car nous avons utilisé les réseaux, mais dans le but de nous réunir physiquement. C’est quelque chose qu’on peut faire partout dans le monde. Il y a eu des manifestations à Nairobi, dans des villages du Kenya… Je ne veux pas diminuer l’importance de la touche “envoi” qui permet de partager l’information, mais effectivement, ce n’est pas assez.

“Lorsque j’ai commencé, le féminisme était la conviction d’une toute petite minorité.”

Pensez-vous que le combat pour les droits des femmes doit être mené à la fois en ligne et dans la rue?

Absolument. Pas seulement parce que nous sommes très efficaces dans les rues, mais aussi parce que nous communiquons et nous comprenons lorsque nous sommes face à face. Vous savez, il y a cette hormone qui s’appelle l’ocytocine. Aux États-Unis, on l’appelle aussi l’hormone de l’amitié. Par exemple, que vous soyez un homme ou une femme, si vous prenez un bébé dans vos bras, vous êtes envahi d’ocytocine. C’est ce qui nous permet de créer des liens. J’ai demandé à une neurologue si l’on pouvait produire de l’ocytocine en regardant un écran d’ordinateur, ou même en lisant un livre, elle m’a dit “Non, il faut être sur place, face à l’autre, les cinq sens en éveil”.

Comment percevez-vous l’évolution du féminisme depuis vos débuts de militante dans les années 60?

Le féminisme n’est pas une entité en soi. Ce sont les gens qui le font. Je pense qu’aujourd’hui, les femmes sont plus susceptibles de comprendre que nous ne sommes pas folles, mais que le système est fou. Ce n’était pas le cas à nos débuts. C’est une prise de conscience importante et très utile (Rires.). Par ailleurs, la volonté des femmes de pouvoir contrôler leur corps, d’être égales aux hommes, de gagner le même salaire, de voir l’éducation des enfants reconnue comme un travail à part entière (qu’elle soit faite par les hommes ou par les femmes)… toutes ces opinions sont aujourd’hui partagées par une majorité. Lorsque j’ai commencé, c’était la conviction d’une toute petite minorité.

Pensez-vous que ces convictions se soient répandues comme un ras-le-bol, en réponse à un système historiquement et obstinément patriarcal?

Bien sûr, mais pas seulement. C’est aussi la force de l’Humanité qui gagne, qui dit: “Nous sommes liés, pas hiérarchisés, ni par la caste, la classe, ou par le genre, nous sommes des être humains d’abord”. Les gens qui soutiennent cette manière de penser et se sentent connectés à l’environnement et à sa préservation représentent aujourd’hui une majorité de personnes sur la planète. Ceux qui ont été élevés dans l’idée qu’ils disposaient d’une place particulière, d’un droit de conquérir la nature parce qu’ils sont des hommes, ou parce qu’ils sont blancs, sont désormais une minorité. Mais parce qu’ils sont devenus une minorité, ils ont une réaction très violente. Et pas seulement aux États-Unis. Il y a aussi eu l’élection de Modi en Inde, le Brexit en Angleterre, et votre parti d’extrême droite en France. De nombreux pays connaissent cette situation, et rien ne nous dit que la majorité que nous constituons va gagner. La majorité ne gagne pas juste parce qu’elle est la majorité.

Dans les mouvements féministes, beaucoup pensent que ce sont les femmes qui sauveront nos systèmes et nos démocraties en faillite, parce qu’elles ont été oppressées si longtemps. Mais il semble que ce ne soit pas seulement les femmes, mais tout les populations opprimées qui pourraient reprendre le pouvoir?

Il n’y a rien de tel que “seulement les femmes”. Nous sommes la moitié de la race humaine. Tous les sujets concernent cette moitié de l’humanité. Surtout lorsqu’on considère que forcer des femmes à avoir des enfants dont elles ne veulent pas et ne peuvent pas s’occuper est une des grandes causes du réchauffement climatique. Théoriquement, si l’on autorisait les femmes à n’avoir que les enfants qu’elles désirent, la population en serait régulée. Il y aurait à peine plus d’enfants que le taux de remplacement nécessaire. Mais l’immense surpopulation, qui est l’une des plus grandes causes du réchauffement climatique, est due à l’oppression des femmes et au fait qu’elles soient forcées à avoir des enfants.

“Nous représentons la moitié de l’espèce humaine.”

Vous savez, pendant 85% voire 95% de l’Histoire humaine, les femmes ont décidé elles-mêmes lorsqu’elles voulaient avoir des enfants. Elles ont toujours procédé à des avortements. Il n’a pas fallu plus de 300 ans pour faire oublier ce savoir en Europe. Aux États-Unis, les femmes natives américaines savaient également contrôler les naissances, jusqu’à ce que les Européens n’arrivent. Bref, ce que je veux dire c’est que les femmes et le savoir féminin sont fondamentaux, nous ne sommes pas divisibles, nous représentons la moitié de l’espèce humaine.

Pourtant aujourd’hui on attache beaucoup d’importance aux différenciations ethniques, religieuses, culturelles, dans les combats politiques, le combat féministe entre autres. Pensez-vous que c’est une faiblesse ? Pensez-vous que les nouvelles générations vont devoir allier ces combats contre le racisme, le sexisme, la guerre…?

Ces combats étaient liés dès le départ. C’est juste que nous étions moins nombreuses. Et l’effort pour nous diviser a toujours été présent également. Pourtant, les toutes premières études sur le racisme aux États-Unis, qui ont été réalisées dans les années 50, démontrent que le parallèle entre les femmes (de toutes ethnies) et les noirs, était l’une des plus grandes évidences dans la société américaine. Les deux représentaient une main d’œuvre très peu chère qui permettait au système de fonctionner. Nous avons toujours su que ces deux castes étaient entrelacées, et que l’on ne pouvait pas se battre pour l’une sans se battre pour l’autre. L’un des arguments fondamentaux qui fait que le combat pour les droits des femmes est indissociable du combat anti-raciste, est que pour continuer de différencier une ethnie d’une autre, il faut bien contrôler la reproduction, et donc les femmes. Mais des efforts ont toujours été faits pour diviser ces combats. Même le New York Times, avant la marche à Washington, m’a demandé pourquoi nous mettions le racisme sur un pied d’égalité avec le sexisme. Malheureusement, c’était une interview par téléphone, sinon j’aurais jeté quelque chose à travers la pièce (Rires.).

En France, la droite et l’extrême droite menacent les droits acquis par les femmes depuis des décennies. Y a-t-il quelque chose que vous auriez aimé voir les Américaines et Américains faire, et que nous pourrions encore faire pour éviter cela?

J’espère que l’élection dramatique de Trump produira un bon effet en France (Rires.). C’est la terrible démonstration d’une politique anti-démocratique, anti-égalité, anti-immigration, basée sur la peur. S’il y a quelque chose que j’espère de la présidence de Trump, c’est qu’il donne un si mauvais exemple, que le reste du monde prendra conscience qu’il ne faut pas laisser l’extrême droite gouverner.

Propos recueillis par Anne-Charlotte Dancourt et Clémentine Spiler

Article écrit en partenariat avec Les Inrocks et Radio Nova

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