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Avec le collectif Gras Politique, elles dénoncent les ravages de la grossophobie

Eva et Daria Marx ont monté cet été le collectif Gras Politique, qui vise à politiser le combat contre la grossophobie et à donner un espace de parole aux personnes qui en souffrent au quotidien.
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Eva, alias Queen Mafalda (Ndlr: elle ne souhaite pas divulguer son patronyme) ouvre le portail du Shakirail dans le 18ème arrondissement de Paris. Au fond de la cour, une petite salle de danse accueille le cours de “Yogras” qu’elle organise avec son collectif Gras Politique depuis la rentrée. Une poignée de personnes ont bravé le froid pour assister à une heure et demie de kundali yoga dans cet espace “safe”, où sont accueillies les femmes et les minorités de genre. “Ça change des cours de yoga de bourgeoises blanches, lance l’une des participantes. On y crie, on y chante, on se balance d’avant en arrière, on enchaîne les postures selon son rythme et ses capacités et, surtout, on s’y sent accepté et inclus, peu importe sa morphologie.

Pouvoir acheter de la jolie lingerie à ta taille, c’est une chose, mais ça ne te donne pas accès aux soins, à la PMA, aux tensiomètres adaptés.

Le yogras est l’une des premières actions du collectif Gras Politique, lancé à la fin de l’été par Eva et Daria Marx, toutes les deux militantes anti-grossophobie, LGBT et féministes. Eva, assise en tailleur sur les tatamis du Shakirail, revient sur la genèse du projet. “On s’est rendu compte qu’il y avait un vide militant dans le discours anti-grossophobie, explique-t-elle. Les seules choses qu’on entendait sur ce sujet avaient rapport avec les fringues. Mais une fois qu’on a notre cul moulé dans un short taille 54, on fait quoi? Pouvoir acheter de la jolie lingerie à ta taille, c’est une chose, mais ça ne te donne pas accès aux soins, à la PMA, aux tensiomètres adaptés.

Gras Politique visuel DR

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Elles fréquentent toutes les deux les milieux féministes et elles voient bien que personne ne veut s’emparer du sujet. Les personnes souffrant de violences grossophobes se sentent culpabilisées par la société. Les féministes, elles, restent curieusement silencieuses. C’est sur cet angle mort militant qu’Eva et Daria commencent donc à plancher. Eva, avec son franc parler et son allure de meuf invincible, est bien consciente que tout le monde n’est pas aussi à l’aise. Mais elle veut se servir de ses connaissances militantes pour s’adresser au plus grand nombre et rallier jusqu’aux mères de famille du Larzac.

Il y a une idée répandue quand tu es grosse, c’est que tu n’as pas de vie sexuelle.

Il suffit de tendre l’oreille au cours de Yogras pour comprendre l’importance du premier sujet de Gras Politique, ouvert cet été: le milieu médical. L’une des participantes, une autre Eva, raconte toutes ces fois où on lui a parlé de bypass alors qu’elle consultait un généraliste pour un simple rhume. Daria et Eva lancent donc une première plateforme où elles invitent les personnes souffrant de grossophobie à témoigner des violences médicales. Elles ne la ferment pas aux hommes, mais seules des femmes décident de partager leurs expériences. En parcourant les témoignages sur le blog, on découvre ces médecins qui conseillent à leurs patientes d’arrêter de passer leur vie au McDo, et ces gynécologues qui ne croient pas les femmes en surpoids qui affirment faire du sport. Une stigmatisation de tous les instants. “Ce qui est le plus ressorti des témoignages, explique Eva, c’est la violence des gynécologues. Il y a une idée répandue quand tu es grosse, c’est que tu n’as pas de vie sexuelle. Qui voudrait de toi? On n’a pas accès à la PMA au-dessus d’un certain IMC et, quand on est enceinte, on est directement classées dans les grossesses pathologiques.

Daria Marx Gras Politique DR

Daria Marx © QM

Avec l’aide des femmes ayant témoigné sur le site, elles établissent une liste “safe” et “non safe”. La première répertorie les soignant-es bienveillant-es, la seconde les médecins grossophobes. “On ne dit pas que ce sont de mauvais médecins, tempère Eva, mais qu’ils sont potentiellement violents avec les personnes grosses. Cette liste a aidé beaucoup de monde.” Certain-es les accusent de diffamation. Pourtant, cette liste n’est pas la seule action de Gras Politique, qui ne vise pas à stigmatiser les soignant-es mais plutôt à entamer un dialogue. Dans cette optique, le collectif va éditer deux fascicules, à destination des patient-es et des soignant-es. Eva et Daria veulent surtout agir sur le terrain de la pédagogie et mener des actions concrètes. “On a des témoignages de soignant-es qui nous disent merci, parce qu’ils font plus attention désormais quand ils ont une personne grosse en face d’eux”, continue Eva.

“C’est déjà arrivé qu’on dise à des personnes obèses d’aller chez des vétérinaires pour utiliser les grands équipements.

Le combat sur le terrain médical demandera du temps. “C’est une problématique de politiques publiques, explique Eva, qui énumère les problèmes. Souvent, il n’y a pas de tensiomètre à notre taille. Dans les hôpitaux, ils n’ont en général qu’un seul lit pour grosse personne. À Paris, il n’y a qu’un scanner à champ ouvert. C’est déjà arrivé qu’on dise à des personnes obèses d’aller chez des vétérinaires pour utiliser les grands équipements. Le matériel existe, mais la politique gouvernementale veut qu’on ne les utilise pas. Personne ne veut se saisir du sujet. Pour lutter contre l’obésité en France, on tape sur les personnes grosses, on ne se demande pas pourquoi elles le sont et comment agir concrètement.

Alors elles luttent pour que ce sujet ne soit plus uniquement la préoccupation de quelques personnes qui intériorisent leur douleur. “Gras Politique aide à donner le sentiment de faire partie d’une communauté”, explique l’une des participantes au Yogras. Pour la suite de leurs actions, Eva et Daria ne manquent pas d’idées. Elles vont clore le sujet des violences médicales pour s’attaquer au genre et à la sexualité. “On veut faire une série de photos sur des corps gros comme on ne les a encore jamais vus”, continue Eva, elle-même photographe. Elle rêve de corps mis à nu sans sexualisation, montrés dans toute leur réalité. Et elle veut ainsi donner un écho local au “fat acceptance” américain. Le “body positive” à la française, qui s’en revendique, invisibilise selon elle trop souvent les femmes au-delà de la taille 60. “Le body positive, c’est une injonction à s’aimer coûte que coûte, conclut Eva. C’est compliqué de s’aimer, de se montrer. On revendique le droit d’être respecté.e.s dans tous les cas.

Le cours de Yogras se termine sur le chant d’un mantra, “I am, I am, I am.” Le même qu’utilisait Sylvia Plath en 1963 dans La Cloche de détresse. Elle traitait déjà alors du poids insoutenable de la société patriarcale sur le corps des femmes.

Pauline Le Gall


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