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Dossier Nouveaux Féminismes / En partenariat avec le CFPJ

Hanane El Jamali, coworking girl

Cofondatrice de Remix Coworking, Hanane El Jamali pense que la vie ne lui suffira pas à réaliser tous ses projets, et répond à notre interview “Workaholic”.
© Laure Bernard
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Le rire est franc et régulier. Le tutoiement facile, la bienveillance chevillée au corps. Hanane El Jamali reçoit dans un café du 8ème arrondissement de Paris où Remix Coworking, l’entreprise qu’elle a créée avec Anthony Gutman en janvier 2013, va ouvrir son quatrième espace. Flanquée de deux collègues, elle en est à gérer le chantier. “En ce moment j’ai la casquette d’architecte”, lâche-t-elle dans un sourire. Un nouveau poste à ajouter à une longue liste: généticienne, consultante en communication, prof de marketing, start-uppeuse, entrepreneure… On comprend alors mieux pourquoi Hanane El-Jamali, 38 ans, refuse qu’on lui colle “une étiquette métier”. Comme toutes les femmes, elle a évidemment été confrontée au sexisme. Mais “pas plus” dans le boulot que dans la vie de tous les jours commence-t-elle par répondre. Enfin, ça, c’était avant de se frotter au monde du bâtiment: “Je n’ai jamais de femmes en face de moi, c’est 100% masculin, reconnaît-elle. Les gens ne s’adressent pas à moi comme ils s’adressent à mon associé qui est un homme, je dois m’affirmer deux fois plus”. Du sexisme ordinaire donc, que son caractère affirmé d’entrepreneure ne laisse pas passer quand il s’agit d’en remettre certains à leur place.

“Tout seul, on ne sert à rien, ce qui est incroyable c’est d’avoir des regards différents.”

Ce même caractère qui l’a conduite à tout plaquer quand elle était reconnue dans le monde de la communication et du marketing pour lancer Remix Coworking, qui gère des espaces dédiés au travail en communauté. “J’ai créé cette société avec Anthony Gutman en observant la pauvreté de la réflexion quand les gens restent ensemble dans des univers qui se ressemblent. Notre façon de faire notre métier, c’est de dire que tout seul, on ne sert à rien et que ce qui est incroyable c’est d’avoir des regards différents. Remix Coworking, c’est un melting pot de gens qui n’ont rien à voir entre eux.”

Le décloisonnement est la promesse d’Hanane El Jamali et d’Anthony Gutman. Plus personnellement, Hanane El Jamali voit dans les espaces de coworking, un formidable “terrain d’études” pour l’ancienne généticienne qui voulait connaître le “secret de la vie et de la mort”. Derrière la formule, se cache une question: “Est-on déterminé à être ce que l’on est ou notre environnement influe-t-il sur nous?” Avec Remix Coworking, Hanane El Jamali a déjà répondu à la question: oui l’environnement est influent.

“Dans deux ans, je serai peut-être vendeuse de hot-dogs à San Francisco.”

Maintenant que le quatrième espace de coworking a ouvert, Remix Coworking compte 300 personnes entre ses murs et en vise 1000 pour fin 2017. Hanane El Jamali et Anthony Gutman pourront alors tenter l’aventure ailleurs, par exemple à Lille, “une ville géniale”. Mais l’ancienne élève du lycée français de Casablanca, au Maroc, sait aussi qu’elle n’était pas prédestinée à être où elle est aujourd’hui. “Dans deux ans, je serai peut-être vendeuse de hot-dogs à San Francisco et j’en serai très heureuse”. Une candidate parfaite à notre interview “workaholic”.

 

À quand remontent les premiers symptômes de ton workaholisme?

Disons 2010, quand on a commencé à accueillir au sein de l’agence de communication Wallace, tous ces créatifs, ces linguistes, ces sociologues et que l’on a commencé à prendre goût au décloisonnement. Quand on est entrepreneur, la journée de travail n’a pas vraiment de sens, c’est du 24/24h. D’ailleurs, on a dû arrêter d’envoyer des mails en plein milieu de la nuit, ça fait peur aux gens.

La fois où tu as frôlé le burnout?

Laquelle? (Rires.) La plus forte, c’était en décembre 2012-janvier 2013, juste avant la création de Remix Coworking. Décembre 2012 c’est le mois charnière de ma vie professionnelle, le plus important et le plus risqué. Un jour, je me suis dit  que je ne trouvais plus de sens dans ce que je faisais, je n’avais plus envie de me lever. Avec Anthony, on en a discuté et tout s’est fait très vite. Sans doute parce que je frôlais le burnout et que je devais sentir qu’il fallait que je prenne une décision rapidement sinon quelque chose allait mal se passer.

En quoi travailler est-il grisant?

Ça l’est parce que je vois les choses s’accomplir sous mes yeux. Je vois la communauté Remix se sentir de mieux en mieux, créer des choses ensemble. Beaucoup d’entre nous avons perdu l’habitude de voir le résultat de notre travail. C’est pour ça que c’est grisant: voir que tu contribues à ce que des gens se sentent bien, c’est juste dingue. Tu vois ton impact tous les jours. Si je n’avais pas ça, je n’y arriverais pas.

Ton truc pour avoir de l’endurance?

Tous les deux mois, je me barre. J’ai essayé de faire comme les gens normaux, m’arrêter à 20 heures ou 21 heures, ne pas bosser le week-end mais je n’y arrivais pas. Je l’ai accepté, j’ai arrêté de lutter. Je m’autorise à être ce que je suis, ne pas avoir une “vie classique” mais par contre je me force à prendre entre une et trois semaines tous les deux mois. Je n’ai pas de téléphone, pas d’Internet, il peut y avoir le feu, je m’en fous. Cette année, j’ai été sur l’Annapurna, soit jusqu’à 4500 mètres d’altitude.

Quels sont les effets secondaires désagréables?

L’impression de passer à côté de sa famille et de ses amis. Je ne sais pas pourquoi ils ne m’en veulent pas. Ils me feraient le dixième de ce que je leur fais, je pense que je les détesterais. Ma famille et mes amis passent, dans ma tête, en numéro un, mais dans mon quotidien, j’ai l’impression de les faire passer en deux. Il y a un décalage.

La dernière fois que tu as fait une nuit blanche?

Il y a un mois. Je n’étais pas en France et j’ai dû gérer un changement d’entreprise pour les travaux à deux semaines de l’ouverture du quatrième espace de coworking.

Ton antistress le plus efficace?

Le rire! On n’a rien inventé de mieux. C’est pour ça que mon meilleur anti-stress est mon associé parce qu’il est toujours en train de déconner. Même dans des réunions hyper sérieuses, il sort des blagues foireuses.

Ta façon d’appréhender la detox?

J’ai un petit rituel du matin. Après mon petit-déjeuner, je gère mes mails reçus la veille ou la nuit pendant 30 à 45 minutes. Une fois que c’est fait, je me fais 20 minutes de méditation et ce n’est qu’après ça que je vais au boulot. C’est un rituel qui permet de se dire “ok tu as géré le petit stress du matin” et tu remets tes batteries à zéro avant d’attaquer ta journée IRL (Rires).

À long terme, envisages-tu de décrocher?

Du coworking, peut-être, mais du boulot, non, parce que ce serait décrocher de la vie. J’ai tellement d’envies et de projets en tête que je n’aurai pas assez d’une vie pour tout faire. Ce ne sont pas des idées révolutionnaires mais juste des envies. Donc décrocher…. (elle réfléchit) non.

Qu’est-ce qui te ferait arrêter?

Il y a tellement de choses qui se passent dans la vie… Il n’y a rien dans ma vie aujourd’hui que j’aurais pu prédire. Peut-être que dans trois semaines, il va se passer quelque chose qui va me faire arrêter de bosser… Je ne sais pas.

Propos recueillis par Christophe Gaudot


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