société

Enquête

Harcèlement: la rue est à nous aussi!

J’ai recueilli les témoignages de femmes qui empruntent l’espace public. J’en ai rencontré d’autres qui se rebiffent contre les agressions qu’elles subissent au quotidien dans la rue, parfois dans l’indifférence générale. Comment se réapproprier les trottoirs et faire prendre conscience aux hommes de l’ampleur du problème? 
© Laura Fernandez Rodriguez
© Laura Fernandez Rodriguez

© Laura Fernandez Rodriguez


Mercredi 23 avril, vers 22h30, un homme a agressé sexuellement une femme de 29 ans dans le métro lillois, sous le regard apathique des passagers, qui ont même été jusqu’à changer de rame. Deux jours plus tard, l’action du collectif Stop harcèlement de rue à Bastille tombe donc à pic dans l’agenda médiatique. Pour exprimer leur colère et leur ras-le-bol, des femmes et quelques hommes s’activent, sous l’œil intrigué des passants et celui, attentif, des caméras. Que manigancent-ils? Il s’agit d’une réappropriation symbolique de l’espace public.

On était deux, puis quatre, et maintenant 25” se réjouit Stéphanie, coorganisatrice du collectif Stop harcèlement de rue tandis qu’elle finit de préparer les dernières affiches. Sur le modèle du Hollaback, mouvement américain contre le harcèlement de rue, le collectif s’est créé en février dernier. Âgée de 40 ans, habitant à Paris, Stéphanie explique subir un harcèlement de rue plusieurs fois par semaine. De quoi empoisonner son quotidien, au point qu’aujourd’hui elle n’en peut plus.

 

Construire des “zones sans relou”

Alors pour contre-attaquer, rien de tel que la sensibilisation. Pour expliquer que siffler quelqu’un n’est pas un compliment. Que le harcèlement n’est pas de la drague. “Le harcèlement de rue est un comportement non désiré, non sollicité, alors qu’on a signifié, y compris de manière non-verbale, qu’on ne souhaitait pas être importunée. La drague est un rapport bienveillant, où l’on a envie de connaître l’autre”, précise une militante. 

Harcèlement rue de Lappe Zone sans relou © Laura Fernandez Rodriguez

Inauguration de la “zone sans relou” rue de Lappe le 25 avril dernier, © Laura Fernandez Rodriguez

C’est cernée de journalistes que la rue de Lappe est baptisée “zone sans relou” à renfort de panneaux. Les passant(e)s recevant les tracts affichent pour la plupart leur solidarité. Ceux qui le veulent peuvent noter un fait ou un propos marquant sur une ardoise. Ou à la craie, par terre. Les membres du collectif en font la démonstration.

Harcèlement rue de Lappe Zone sans relou © Laura Fernandez Rodriguez

“Hier, rue des Orteaux, un homme m’a dit ‘jolie poitrine!’” © Laura Fernandez Rodriguez

Bilan? Le collectif peut se targuer d’avoir noué un partenariat avec la mairie de Paris: “une charte anti-relous” devrait bientôt voir le jour.

Harcèlement rue de Lappe Zone sans relou © Laura Fernandez Rodriguez

“Sur la ligne 8 il y a six mois, j’ai vu une femme se faire agresser verbalement (‘Salope!’) puis poursuivre dans les couloirs du métro” © Laura Fernandez Rodriguez

Et il n’y a pas que dans la rue que les femmes peuvent se sentir mal à l’aise; certains espaces sont devenus non-mixtes, peu à peu désertés par des femmes qui ne s’y sentaient pas à leur place. C’est notamment le cas des cafés à Aubervilliers, où le collectif Place aux femmes a décidé d’inverser la tendance. Je vais à leur rencontre le 29 avril, alors qu’elles tiennent une réunion au café du Roy.

“Les cafés d’Aubervilliers sont envahis par les hommes”

Lorsque je sors du métro ce mardi-là, il pleut. Ça sent l’asphalte mouillé et le maïs grillé. Au milieu d’une forte présence masculine, je demande mon chemin à une jeune femme, qui m’accompagne très gentiment jusqu’à ma destination en m’abritant sous son parapluie. Elle doit avoir 25 ans. “Je ne suis pas très café, pas à Aubervilliers en tout cas”, me dit-elle quand je lui raconte la raison de ma présence. “Si vous y allez, vous ne pouvez pas boire votre café tranquille, vous vous faites coller, embêter”, continue-t-elle. 

J’arrive devant l’établissement, c’est-à-dire devant une terrasse occupée exclusivement par des hommes. Je rentre et découvre que les membres du collectif sont déjà là. Du moins, une partie d’entre elles: six ou ou sept se sont installées au fond de la salle et sortent des biscuits apéritifs de leurs sacs. Parmi elles, des vingtenaires mais aussi des sexagénaires.

Maguy estime que le café est “un symbole de l’espace public, car c’est un espace non-égalitaire”.

Dur de les louper, d’autant que quelques unes arborent fièrement un petit foulard à pois noué autour du cou. Leur signe de reconnaissance. Bien vite, les tables sont rapprochées, réunies, pour rassembler la quinzaine de participantes qui commencent à commander des Kir et à plaisanter. Maguy, très volubile et tout en éclats de rire, raconte à une nouvelle venue que le café est “un symbole de l’espace public, car c’est un espace non-égalitaire”. “C’est ici que tout a commencé, qu’on s’est révoltées, sur la terrasse”, poursuit-elle. C’était en avril 2011.

Les cafés d’Aubervilliers sont confisqués, envahis par les hommes. Alors, un jour, on en a eu assez, lâche Maguy. Il y avait ce café qui venait d’ouvrir et qui était déjà rempli d’hommes en train de fumer. Nous, on a refusé de s’en aller. On s’est dit que c’était pas à nous de partir.” Monique, autre membre historique du collectif, prend alors sa plume et écrit à ses amies qu’il y en a marre. Et ça prend. “C’est le café qui nous a créées”, conclut Maguy. Depuis, elles se réunissent un mardi sur deux. “Vers 19 heures, car c’est là qu’il y a le moins de femmes dans les cafés”, explique Horia. Elles doivent faire à manger et s’occuper des enfants. Nous, on dit qu’il faut savoir se détacher des tâches quotidiennes et aller en terrasse.

Et pour en inviter d’autres à les imiter, elles viennent d’élaborer un label “Ici, les femmes se sentent chez elles aussi”, à apposer sur les devantures des cafés qui donnent “confiance aux femmes” et qui acceptent de signer une charte. Trois labels ont déjà été décernés.

Harcèlement Label “Ici les femmes se sentent chez elles aussi” © Laura Fernandez Rodriguez

“Ici, les femmes se sentent chez elles, aussi” © Laura Fernandez Rodriguez

Tout au long de leur réunion, le rapport de mixité dans le café varie peu: à part elles, il n’y a qu’une ou deux femmes, pour plus d’une dizaine d’hommes.

Passer pour “une femme dépravée ou facile”

Si tu vas dans un café à Aubervilliers, il y a de fortes chances pour que tu passes pour une femme dépravée ou facile”, avoue Philippe, un habitué, sous l’œil bienveillant de Medhi, le gérant. “Les gens ne sont pas très ouverts”, observe-t-il. “Quand elles viennent, elles sont posées, ça se passe bien”, réagit Medhi. Le label qu’on a apposé devant l’entrée, c’est pour les rassurer.” 

Louisa, jeune femme d’origine algérienne membre du collectif Place aux femmes, me raconte qu’historiquement, l’immigration liée au travail -essentiellement des hommes en provenance des pays du Maghreb- a laissé les femmes au pays. Et “en Algérie, les femmes ne vont pas au café”, remarque-t-elle. Quand ces dernières sont venues s’installer à Aubervilliers, les mêmes répartitions de l’espace ont eu tendance à se mettre en place. Créant parfois un sentiment de malaise du fait d’un manque de mixité.

Regards, commentaires désobligeants et rapprochements non sollicités, “renvoient la femme à l’idée qu’elle n’est pas légitime dans l’espace public”.

Un label dans les cafés peut-il régler le problème? “Place aux femmes appose un label pour indiquer que les femmes sont les bienvenues. C’est une action d’empowerment (Ndlr: émancipation) mais qui ne va pas à la source du problème: la question de la domination, estime Chris Blache, cofondatrice de l’association Genre et ville, qui interroge l’organisation sociétale en vigueur via le prisme du genre. On trouve des solutions temporaires de protection, des sortes de pansements.” 

Proies potentielles et rappels à l’ordre sexués

Les femmes se sentent perçues comme des proies potentielles dans l’espace public”, affirme Yves Raibaud, géographe ayant travaillé sur la ville et le genre à Bordeaux. “Les femmes subissent des ‘rappels à l’ordre sexués’, renchérit Marylène Lieber, sociologue du genre: regards, commentaires désobligeants et rapprochements non sollicités “renvoient la femme à l’idée qu’elle n’est pas légitime dans l’espace public”. “Toutes ces petites interpellations et brimades sont des ruptures des modalités de sociabilité usuelle entre deux inconnus, qui font que les femmes ont un sentiment d’insécurité”, poursuit-elle.

67,1 % des Franciliennes déclarent avoir peur, au moins de temps en temps, dans les transports en commun, à leur domicile ou dans leur quartier le soir, contre seulement 34,3 % des hommes.

D’ailleurs, les chiffres en la matière parlent d’eux-mêmes: 67,1 % des Franciliennes déclarent avoir peur, au moins de temps en temps, dans les transports en commun, à leur domicile ou dans leur quartier le soir, contre seulement 34,3 % des hommes, selon une étude de l’Institut d’Aménagement et d’Urbanisme d’Ile-de-France de 2012. Une femme sur cinq âgée de 18 à 29 ans a essuyé, hors de son ménage, des injures; une sur dix a subi des caresses et des baisers non désirés et autant des menaces. Pour les délits plus graves, 3,5 % de ces femmes ont subi une agression physique, 2,2 % un viol et 1 % des vols avec violence, indiquait l’Insee dans une étude portant sur les années 2005-2006.

Les statistiques sur les agressions doivent être considérées avec prudence: d’abord parce que les femmes peuvent limiter leur accès à l’espace public pour réduire les risques. Et ensuite parce que les forces de l’ordre n’enregistrent que les faits constatés: “Une femme qui veut porter plainte parce qu’elle a été plaquée au sol par un inconnu, si elle n’a pas d’ecchymoses, ne peut rien prouver”, résume Yves Raibaud.

Aurore conserve des “séquelles” de son agression et n’emprunte plus les transports en commun seule le soir, préférant opter pour un taxi.

Aurore, étudiante en médecine de 29 ans, a déposé plainte suite à l’agression dont elle a été victime en décembre dernier. Je la rencontre en fin d’après-midi dans un café parisien. D’une voix douce, avec des mots durs, Aurore raconte. L’agression. La peur. Et depuis la pratique du self-defense, une fois par semaine en cours individuel, sans compter les stages. Elle m’explique que la pratique de ce sport lui permet d’être plus “alerte” dans l’espace public, de faire plus attention. Même si elle a repris confiance en elle, elle conserve des “séquelles” de son agression et n’emprunte plus les transports en commun seule le soir, préférant opter pour un taxi. 

 

“Apprendre aux filles à faire usage de leur force”

J’interroge Marylène Lieber sur l’attitude d’Aurore qui peut sembler ambivalente: réappropriation de l’espace public grâce au self-defense et rejet des transports une fois la nuit tombée. “Toutes les femmes ont des stratégies d’évitement, d’auto-restriction”, me confirme-t-elle, évoquant dans ce cas précis le “traumatisme” de l’agression subie. “Le self-defense permet d’avoir davantage d’armes face à une agression, savoir comment réagir. Apprendre aux filles à faire usage de leur force est déjà une manière de lutter contre le sexisme, même si cela ne suffit pas”, conclut-elle.

Je décide de me rendre à un stage de self-defense féminin pour voir ce que les filles y apprennent, sur elles et sur la rue. Un dimanche de mai, j’assiste donc à la session organisée par Ladies system defense, dans le 12ème arrondissement de Paris.

 

Bagarre et stratégies

Une trentaine de filles ont répondu présentes cet après-midi-là. La plupart ont la vingtaine. Dès le début de la formation, l’accent est mis sur le harcèlement de rue: il s’agit de savoir “faire face à ces violences en tant que possibles prémices d’une agression physique” comme me l’explique Laurent, gendarme. En observant les visages concentrés des filles qui écoutent la présentation des cinq formateurs présents, certaines têtes me paraissent familières. Quatre militantes du collectif Stop harcèlement de rue sont là. Non pas pour représenter le collectif, comme elles me l’expliqueront plus tard, mais pour “voir”, pour “apprendre la bagarre”.

Avant “la bagarre”, les filles apprennent des stratégies “pour ne pas être cataloguées comme des proies potentielles”: “marcher d’un pas assuré, la tête haute, le regard droit” par exemple.

Avant “la bagarre”, les filles apprennent des stratégies “pour ne pas être cataloguées comme des proies potentielles”: “marcher d’un pas assuré, la tête haute, le regard droit” par exemple. C’est ensuite devant une assistance médusée que Fabrice, 17 ans de GIPN (Ndlr: Groupe d’intervention de la police nationale) et 34 ans de gendarmerie, exécute des techniques de défense. Le credo: se sortir de toute situation, et aussi “éviter de tomber dedans”.

Par équipe de deux, jouant soit le rôle de l’agresseur soit celui de l’agressée, les filles verbalisent une injonction comme “restez à distance”, apprennent à donner quelques coups bien placés, notamment dans les parties génitales, et à se sortir de situations comme un étranglement, une empoignade par le bras ou les cheveux, ou un plaquage au sol. En fin de stage, la mise en situation va même jusqu’à simuler un harcèlement de rue, voire une agression physique: les filles déambulent dans la salle, lumières éteintes, tandis que les formateurs les apostrophent, parfois de manière très agressive, pour tester leurs réactions en situation de stress.

 

Je trouve ça très bien”, dit Julie, 26 ans, qui participe à son premier stage de self-defense. “J’ai pas mal de copines qui se sont fait agresser, j’aimerais bien les amener. Nous avons les clés en nous pour nous défendre.” De son côté, Marylène Lieber confirme que “ces sports peuvent modifier l’attitude corporelle, la posture des femmes. Ils peuvent avoir une incidence sur le rapport mis en place lors d’une interaction dans l’espace public. Et puis, ils peuvent procurer une autonomie, permettre aux femmes de réinvestir la rue en s’y sentant plus légitimes”.

Plus de légitimité dans la rue

Se sentir davantage légitime dans la rue: on en revient finalement toujours là. “La ville est faite par et pour les hommes”, lâche Yves Raibaud, qui a étudié comment les équipements sportifs comme les skate park ou les terrains de football se sont retrouvés de fait accaparés par les garçons. “Les femmes ne stationnent pas dans l’espace public”, relève-t-il. Celle qui y est à la tombée de la nuit va être perçue comme étant potentiellement une prostituée, et systématiquement être abordée.

Particularité: le collectif éphémère de la marche du 13 juin, comme il s’est lui-même baptisé, a choisi la non-mixité totale dans ses rangs.

Pour s’élever contre cette domination masculine et ces représentations sociales, je découvre l’existence d’un collectif, groupe féministe LGBT qui veut se réapproprier la rue et la nuit dans le même temps lors d’une marche de nuit féministe qui a eu lieu le 13 juin dernier. Particularité: le collectif éphémère de la marche du 13 juin, comme il s’est lui-même baptisé, a choisi la non-mixité totale dans ses rangs, et a donc interdit la présence d’hommes cisgenres (Ndlr: qui ont un sexe d’homme et se considèrent comme des hommes). Je conviens avec l’une des participantes de venir assister à une réunion.

“Ce que tu écris pourra être lu par des hommes” 

Ce mercredi 30 avril, quelques filles stationnent déjà devant la maison des associations, peu avant 19 heures. La réunion est ouverte à toutes. Mais pas à tous, donc. Lors du tour de table, quand vient le moment de me présenter et d’expliquer mon projet, je sens comme un malaise passer parmi l’assistance. Au début, la réunion se déroule normalement. On y discute de la préparation de la marche de manière assez classique: appel à rédiger, pancartes, slogans, etc. Je prends des notes. J’ai l’impression que l’on m’observe. Que je dérange.

J’essaie d’argumenter, mais finalement, la conclusion est que j’ai le droit de rester, mais pas de raconter. 

Finalement, une demi-heure après le début de la réunion, M., femme transgenre, m’interpelle: il faudrait qu’on discute de ma présence parce qu’elle pose un “problème”. J’explique le sens de mon enquête et je parle des collectifs déjà rencontrés. Et là, la sentence tombe: “Là c’est une réunion en non-mixité, et ce que tu écris pourra être lu par des hommes, donc le principe ne sera pas respecté.” J’essaie d’argumenter, mais finalement, la conclusion est que j’ai le droit de rester, mais pas de raconter. 

“Notre non-mixité est résistante”

À la fin de la réunion, la personne avec laquelle j’ai échangé par mails s’excuse: elle avait apparemment mal compris le sens de ma démarche. Je demande à Laura, âgée d’une vingtaine d’années, de m’expliquer pourquoi ce concept de non-mixité est si important. “On se débarrasse d’une appréhension lorsqu’on est en non mixité. Ce soir, par exemple, on n’a pas eu à se demander combien de fois les mecs avaient pris la parole, par rapport à nous”, m’explique-t-elle. “Cette marche de nuit en non-mixité c’est pour renverser la situation actuelle: les hommes qui se sentent en position de force et les femmes qui se sentent en danger”, poursuit Laura.“La présence masculine en trop grand nombre est une agression. Nous, notre non-mixité est résistante.

On dénigre la non-mixité des femmes car les hommes n’ont pas intérêt à ce que les femmes aient des lieux de constitution de pouvoir.

Les marches de nuit ont pour objet de créer des groupes solidaires de femmes, qui prennent en charge elles-mêmes leurs revendications sur la ville, c’est du féminisme politique, qui peut être très radical”, décrypte Yves Raibaud, qui n’est pas surpris par la décision du collectif de verrouiller le contenu de la réunion. “On dénigre la non-mixité des femmes car les hommes n’ont pas intérêt à ce que les femmes aient des lieux de constitution de pouvoir”, analyse-t-il. “C’est comme pour les marches exploratoires de femmes dans la ville. Elles ont intérêt à être non-mixtes, sinon les femmes n’osent pas dire ce qu’elles pensent.

Cette comparaison avec les marches exploratoires de femmes m’interpelle; le concept, apparu plusieurs fois au cours de mes recherches sur la réappropriation de l’espace public, repose lui aussi sur la non-mixité. Des groupes de femmes volontaires explorent un quartier pour identifier les éléments qui limitent leur circulation dans l’espace public, les raisons de leur sentiment d’insécurité, et fournir sur cette base une enquête de terrain à la municipalité. Née au Canada dans les années 90, cette pratique a gagné la France et notamment Paris dès le début des années 2000. En 2009, ce sont les villes de Dreux, Drancy, l’Ile-Saint-Denis et Montreuil qui se sont essayées aux marches exploratoires. En janvier 2013, un guide méthodologique a même été élaboré par le secrétariat général à la Ville pour les encourager.

Près d’une femme sur trois se sent en insécurité dans son quartier, contre moins d’une femme sur cinq hors zones urbaines sensibles. 

Le ministère des Droits des femmes, lui, a signé en octobre dernier une convention avec le ministère de la Ville et de l’égalité des territoires pour développer les marches exploratoires de femmes dans les quartiers prioritaires. Près d’une femme sur trois se sent en insécurité dans son quartier, contre moins d’une femme sur cinq hors ZUS (Ndlr: zones Urbaines Sensibles), si l’on en croit une étude du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes parue en avril dernier. Contacté sur le sujet, le ministère des Droits des femmes m’informe que “dans le cadre du quatrième plan national de prévention et de lutte contre les violences faites aux femmes, des diagnostics partagés sous forme de marches exploratoires (…) seront réalisés dans dix sites expérimentaux en 2014”.

Un regard qui fait changer de trottoir

Pour en savoir plus sur cette pratique qui recueille une telle attention politique, je contacte Marie-Dominique de Suremain, urbaniste membre du cabinet d’experts Maturescence, qui a déjà formé et organisé plusieurs marches, dont la dernière a eu lieu à Gennevilliers l’année dernière. Un des objectifs est de “faire constater des choses que les décideurs ne voient pas, que les femmes assimilent de façon implicite sans examiner le pourquoi. Ces petites violences sont tellement intériorisées qu’on se comporte d’une certaine façon pour éviter les problèmes”, remarque-t-elle.

Les marches exploratoires peuvent permettre de noter la présence d’un éclairage insuffisant à l’origine d’un sentiment d’insécurité.

Les marches exploratoires peuvent permettre de noter la présence d’un éclairage insuffisant à l’origine d’un sentiment d’insécurité, ou de remarquer que l’on n’emprunte pas certains couloirs ou accès dont la visibilité n’est pas bonne, et qui sont souvent occupés par de petits groupes d’hommes. Ou bien passer devant certains cafés que des collectifs comme Place aux femmes n’ont pas (encore) réinvestis: “On a terminé la marche en rentrant dans un café devant la mairie. Devant, une rangée de messieurs qui fument, et qui, rien que par le regard, font changer les filles de trottoir. J’ai moi-même eu la sensation physique de franchir une barrière”, se rémémore l’urbaniste.

Si une femme se sent en sécurité, tout le monde se sentira en sécurité.

Pour gagner en légitimité, les marches exploratoires ont pu avoir tendance à insister sur le bénéfice que représentaient leurs actions pour l’intérêt général et la collectivité. “On a commencé par parler d’amélioration du cadre de vie”, précise Nora Imerraden, fondatrice de l’association les Drouaises, pionnière dans le domaine à Dreux. Formée entre autres par Marie-Dominique de Suremain, Nora Imerraden a commencé en 2009 par des actions comme le tri sélectif, le fleurissement de ronds-points où jusqu’ici les voitures étaient condamnées à brûler… Mais “il ne faut pas se mentir. Il s’agit toujours de lutter contre l’insécurité des femmes”. Elle insiste: “Si une femme se sent en sécurité, tout le monde se sentira en sécurité.

Les hommes, ces crocodiles

Marie-Dominique de Suremain évoque la responsabilisation des femmes: “Les femmes, habituellement écartées des structures de décisions, deviennent des actrices de l’espace public, au sens social et politique du terme.” Mais la non-mixité questionne. S’il s’agit d’identifier des dysfonctionnements généraux “au bénéfice de tous”, pourquoi les hommes n’en feraient-ils pas partie?

Auteur du Projet Crocodiles, Thomas Mathieu illustre des situations de harcèlement et d’agressions dans l’espace public vécues par des internautes.

Il ne faut pas que ce soit uniquement les femmes qui participent à ces marches. Les hommes aussi peuvent en faire partie puisqu’ils sont partie prenante”, estime Chris Blache, socio-ethnographe de Genre et Ville. Car selon elle, le spectre de la bonne ménagère et garante de l’ordre public n’est jamais loin: “Il ne faut pas remettre les femmes dans un rôle de contrôle social.” Les hommes ne sont pas totalement absents de ce travail de réappropriation. Sur le tract distribué par le collectif Stop harcèlement de rue, j’ai repéré un dessin réalisé par Thomas Mathieu. Auteur du Projet Crocodiles, il illustre des situations de harcèlement et d’agressions dans l’espace public vécues par des internautes. Les hommes, quels que soient leurs comportements, sont représentés sous la forme de crocodiles.

Prendre conscience de “l’ampleur du problème”

Et, dans les rangs de Stop harcèlement de rue, il y a quelques “crocodiles” qui ont pris conscience de “l’ampleur du problème”, comme l’explique Mathieu, 38 ans.

 

Je suis gêné que sur un problème qui vient des hommes et qui touche les femmes, ce soit encore aux femmes qu’on demande de mener les actions pour le résoudre. Alors que c’est des hommes dont on attend un changement de comportement”, assène-t-il. Pour faire changer les mentalités à son échelle, il a aussi monté le mouvement Même pas mâle. Et de conclure: “Je préfèrerais vivre dans un monde où les femmes se sentent à l’aise dans la rue. » Nous aussi. 

 Laura Fernandez Rodriguez


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