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Hors-série “Génération Féministe” / En kiosque le 27 juillet

Instagram est-il en train de libérer le corps des femmes?

Si la tyrannie du corps parfait a longtemps régné sur Instagram, la donne est aujourd’hui en train de changer. Dans le sillage du mouvement body positive, les corps s’affichent de plus en plus sans artifice. 
instagram/luhshawnay
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Ventre plat, poitrine bombée, dos cambré, jambes d’1,20 mètre et côtes apparentes: que celui ou celle qui n’est jamais tombé.e sur ces silhouettes minces, musclées et bronzées en scrollant sa timeline Instagram nous jette le premier dislike. Impossible d’échapper à ces corps parfaits qui défilent sous nos pouces et provoquent à coup sûr la culpabilisation et les complexes de nombreuses femmes. Mais depuis quelque temps, face à cette idéalisation du corps féminin, le mouvement body positive, né aux États-Unis au milieu des années 90, rebat les cartes des apparences. S’accepter tel que l’on est, montrer son corps avec ses défauts, tels sont les mantras des adeptes de la body acceptance qui s’imposent de plus en plus sur Instagram.

 

La guerre du corps

Embellir son corps et la réalité n’a rien de nouveau. Et si les réseaux sociaux ne sont qu’un moyen supplémentaire de mettre en scène un idéal, ils ont entraîné, selon l’historien Georges Vigarello, auteur d’Histoire de la beauté: le corps et l’art d’embellir de la Renaissance à nos jours, un bouleversement profond de l’image que l’on se fait de la femme, notamment dans sa représentation concrète et physique”.

De fait, depuis sa création, Instagram est envahi d’images de femmes à la taille parfaitement dessinée, aux jambes fines et au ventre musclé, autant d’injonctions silencieuses faites à toutes celles qui les regardent à entrer dans la course -perdue d’avance- pour un corps parfait. D’ailleurs, les challenges sportifs, comme le Bikini Body Challenge de Kayla Itsines ou le Top Body Challenge de Sonia Tlev, fleurissent sur Instagram, nourris de hashtags guerriers tels que #NeverGiveUp ou #NoPainNoGain.

Les corps ronds se montrent davantage et pourraient bien prendre leur revanche sur le culte de la minceur.

Les femmes sont cependant de plus en plus nombreuses à montrer qu’Instagram est parfois bien loin de la réalité. Même les ambassadrices de cette idéalisation du corps s’y mettent et dévoilent l’envers du décor, à l’instar de la blogueuse fitness australienne Emily Skye, qui n’hésite pas à montrer son ventre gonflé après avoir avalé un dessert, ou de la coach sportive américaine Anna Victoria. Montrer que les corps peuvent se transformer en quelques secondes selon la posture, la lumière, le choix des vêtements ou l’angle du cliché est évidemment libérateur et a le mérite d’en décomplexer plus d’une. Aussi, les corps ronds se montrent davantage et pourraient bien prendre leur revanche sur le culte de la minceur. Revendiquer son poids, ses formes, ses kilos en trop, être simplement soi-même est devenu un nouveau parti pris.

 

 

I have something to tell you… I have a dessert baby! Haha! . ⬅️ On the left is my belly when I’m not bloated & standing with a « tight tummy » or what I call « good posture ». . ➡️ On the right is my tummy VERY bloated after eating dessert last night! (It was SO worth it by the way ). . Perfection doesn’t exist, which is easy to forget when we spend so much of our time on social media being bombarded by « perfect bodies » – or what « appears » to be. . So here’s a reminder from me that I bloat.. I also have stretch marks, cellulite and pimples (as you may have seen in previous posts). I’m nowhere near perfect.. and that’s fine by me! ☺ . #perfectnever #foodbaby #bloated #emilyskye . . @emilyskyefitness . .

Une publication partagée par Emily Skye – Health & Fitness (@emilyskyefit) le

 

Me 1% of the time vs. 99% of the time. And I love both photos equally. Good or bad angles don’t change your worth ❤️ I recently came across an article talking about how one woman stated she refuses to accept her flaws, because she doesn’t see them as flaws at all. I LOVED that because it sends such a powerful message that our belly rolls, cellulite, stretch marks are nothing to apologize for, to be ashamed of, or to be obsessed with getting rid of! As I’m getting older, I have cellulite and stretch marks that aren’t going away, and I welcome them. They represent a life fully lived (for 28 years so far :)) and a healthy life and body at that. How can I be mad at my body for perfectly normal « flaws »? This body is strong, can run miles, can lift and squat and push and pull weight around, and it’s happy not just because of how it looks, but because of how it feels. So when you approach your journey, I want you to remember these things: I will not punish my body I will fuel it I will challenge it AND I will love it If you’re following my page, you’re a part of helping me spread this message and creating this movement – thank you. #fbggirls #realstagram www.annavictoria.com/guides

Une publication partagée par Anna Victoria (@annavictoria) le

 

Mise à nu

Partout dans le monde, des femmes postent des clichés de leurs courbes et font ainsi passer des messages forts sur l’acceptation de soi et des différences. C’est le cas de l’Américaine Hannah, aka @fatkyliejenner (“la grosse Kylie Jenner”), qui s’adresse à sa communauté avec beaucoup d’humour et d’autodérision. Il n’y a qu’à voir cette photo des bourrelets de son ventre en gros plan, qu’elle a accompagnée de cette légende: “Je dédie ce post à mon gras. Envoyez-moi de l’argent afin que je puisse manger plus.” De son côté, le mannequin Barbie Ferreira, égérie curvy de la marque de lingerie américaine Aerie, expose sans complexe ses vergetures à ses 435 000 followers. Il y a aussi La’Shaunae Steward, jeune femme de 20 ans originaire de Charleston, qui ne s’interdit aucune tenue ni aucun selfie malgré son corps en surpoids et récolte des milliers de likes.

 

 

200th post! I dedicate it to me being a fatty! Send me money so I can eat more

Une publication partagée par hannah c :-) (@fatkyliejenner) le

 

creating the universe @themichaeldonovan @glassbook

Une publication partagée par bobby knocks / barbie ferreira (@barbienox) le

 

À en croire Katherine Phelps, doctorante en sociologie à l’université du Massachusetts à Boston, il s’agit là d’une véritable révolution: “Le surpoids est profondément intégré dans la conscience collective comme quelque chose de mauvais. Cependant, avec une augmentation inégalée de la visibilité des corps ronds et, au-delà de ça, une appréciation et une glorification de ces corps féminins, les réseaux sociaux pourraient incarner un changement social et culturel significatif.

 

Size doesn’t matter

Serait-on en train d’assister à un changement historique de la perception du corps de la femme? C’est en tout cas ce que souhaitent bon nombre d’entre elles. Blogueuse plus size, l’Américaine Aliss Bonython explique qu’elle a fini par accepter son corps après s’être épuisée et affamée pour perdre du poids pendant de nombreuses années et encourage ses followers à faire de même. “Devenez obsédé par vous-même, soyez votre plus grand fan, écrit-elle sur son compte Instagram. Je suis heureuse comme jamais je ne l’ai été dans ma vie… Tu veux savoir pourquoi? Je m’accepte et je m’aime, chaque centimètre de mon corps, quelle que soit la taille qu’il fait.” 

 

 

Instagram messed with my image so I had to repost! I have control over how my body is perceived. Every picture I post is to get people: thinking, loving, embracing and smiling. I’m sorry that you would rather me be modest in order to get a conversation going, and I have the upmost respect for everyone who does so, but this is me. Does it bother me that people miss my message and go straight to sexualising me? Yeah sometimes. But finding my body type attractive was part of my journey, and I’m sure it is for many other people. I never wanted anyone to see me shirtless, let alone naked, and now the whole world does. This is my strength, this is my choice. – – – – – – – #bodypositive #allbodiesaregoodbodies #chooselifewarrior #bigandblunt #belly #plussizemodel #plussize #plussizefashion #theresnowrongwaytobeawoman #goldenconfidence #effyourbeautystandards #embracethesquish #confidence #beauty #instagood #beyourownkindofbeautiful #loveyourbody #loveyourself #fatbabe #rolls #curves #curvy #thick #thickthighs #bbw #selflove #recovery #anorexia #eatingdisorderrecovery #bopo

Une publication partagée par Aliss Bonython (@alissbonyt) le

 

Même son de cloche chez la jeune Anglaise Megan Jayne Crabbe: en mai dernier, cette ancienne anorexique a pointé du doigt la norme implicite selon laquelle une femme doit forcément être plus mince que son compagnon. “C’est quelque chose qu’on m’a appris quand j’étais petite. Cette image est devenue une raison supplémentaire pour croire que personne ne pourrait jamais aimer mon corps. Cette idée selon laquelle seuls certains corps méritent d’être aimés nous fait tous du mal.

 

 

« If you weigh more than your boyfriend, you’re too fat ». That’s something I learned while we were still on the playground, back before any of us had even been near a boy. I don’t know where it came from, TV, magazines, overheard conversations – but it was fact. Beautiful women were always light and graceful, the men strong and solid. So that the boyfriends could lift you up and swing you round, you his feather light princess. As I got older that image became one more reason I was convinced that my body made me unlovable. And it isn’t an image that only hurts women, it hurts men who can’t reach the strong, solid expectation, it hurts people who don’t fit the gender binary, people who don’t slot in the limited boxes our culture puts gender into. It hurts queer people who are only given heteronormative images to aspire to. It hurts us all, the idea that only certain bodies are deserving of love. But the truth? The truth is that every single one of us are worthy of love, whether our bodies are light, strong, soft, bigger or smaller than our partners. Whether we believe that we’re worthy or not. We already are. That means you too. 💜💙💚🌈🌞 #bodypositivepower

Une publication partagée par Megan Jayne Crabbe 🐼 (@bodyposipanda) le

 

Après avoir soumis le corps des femmes, Instagram pourrait bien être en train de le libérer. “Internet est l’endroit où la majeure partie de la résistance se déroule, estime Katherine Phelps, les réseaux sociaux tels que Tumblr, Instagram et Facebook réussissent à modifier les perceptions du public sur le surpoids ou l’obésité, qui ne sont plus vus comme un problème de santé nécessitant forcément une solution.” Grâce au Web, et aux réseaux sociaux en particulier, le mouvement body positive, qui prône l’acceptation de soi, prend progressivement de l’ampleur. Qui sait, peut-être qu’Instagram, étendard de toute une génération connectée, finira par rendre les injonctions sur le physique nulles et non avenues. Il n’y a qu’à y croire pour le voir. 

Valentine Cinier

Ce papier a été initialement publié dans le hors-série “Génération Féministe” des Inrocks et de Cheek Magazine, en kiosque le 27 juillet. 

couverture hors-serie generation feministe inrocks cheek magazine


4. Je ne parle plus à ma mère et je vais bien

Faut-il couper les ponts avec une mère toxique? Celles qui ont franchi le pas ne s’en portent pas forcément plus mal. 
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