société

Reportage

En Irlande, la jeunesse se mobilise pour la légalisation de l'avortement

Le 25 mai prochain aura lieu en République d’Irlande un référendum pour ouvrir la voie à une dépénalisation de l’avortement. Rencontre avec cette jeunesse qui veut faire bouger les lignes en s’émancipant de son héritage catholique et conservateur.
Manifestation du 8 mars 2018 à Dublin © Julien Marsault
Manifestation du 8 mars 2018 à Dublin © Julien Marsault

Manifestation du 8 mars 2018 à Dublin © Julien Marsault


Our body, our choice!: c’est le slogan que scandent de jeunes manifestant·e·s à gorge déployée, au rythme des pas de la foule réunie ce 8 mars 2018, à Dublin, capitale de la République d’Irlande. Lors de la Journée internationale pour les droits des femmes, des milliers d’Irlandais·e·s battent le pavé: c’est le point d’orgue d’une campagne menée depuis des années par les organisations pro-choix de l’île, pour le droit à l’avortement.

Le 25 mai prochain aura lieu un moment décisif sur ce sujet fondamental en République d’Irlande: un référendum est organisé pour décider de l’abolition ou non du 8ème amendement de la Constitution qui protège le “droit à la vie de l’enfant à naître”. Depuis 1983, celui-ci bloque toute possibilité de dépénaliser l’IVG. En Irlande, pratiquer ou avoir recours à un avortement est passible de 14 ans de prison. Si le “oui” remporte le scrutin du 25 mai, le gouvernement proposera une loi pour autoriser l’IVG jusqu’à la 12ème semaine de grossesse, sans restriction, c’est-à-dire dans les mêmes conditions qu’en France.

 

Frontière irlandaise

En Irlande du Nord, en revanche, l’avortement est toujours illégal. Et là-bas, aucun référendum n’est prévu, même si l’idée fait son chemin. Ainsi, comme les citoyennes du Sud de l’île, elles sont des milliers, chaque année, à voyager en Angleterre pour avorter. Rencontrée alors qu’elle faisait du porte-à-porte pour le camp du “oui” à Dublin, Rachel Quinn, 25 ans, estime que “c’est injuste, car tout le monde ne peut pas s’offrir le voyage. Je connais une fille qui est tombée enceinte à 16 ans, a dû garder l’enfant pour ensuite se rendre au service des adoptions…

Désormais, les gens parlent.

Mais en 2018, les tabous tombent, les langues se délient. Comme sur la page Facebook In Her Shoes (Ndlr: “À sa place”), où sont mises en avant les histoires d’anonymes ayant eu recours à une IVG. Tant de choses ont changé ces dernières années, explique ainsi Una Mullally, journaliste et autrice du livre Repeal The 8th (Ndlr:Abrogeons le 8ème”). Désormais, les gens parlent: il est impossible de les réduire au silence. Et à quelques semaines du scrutin, la campagne pour le “oui” s’intensifie, galvanisée par le mouvement #MeToo et la récente polémique qui a touché toute l’île: des stars du rugby accusées de viol puis finalement acquittées, fin mars. Un verdict qui a indigné des milliers de citoyen·ne·s, dans la rue et sur les réseaux sociaux.

Et même si, selon le recensement de 2016, 78,3% des citoyens de République d’Irlande se déclarent encore catholiques, le poids de la religion n’est plus aussi lourd qu’avant. L’Église a perdu de son influence, notamment à cause de scandales pédophiles révélés ces vingt dernières années. C’est aussi l’avis d’Aisling, étudiante venue manifester le 8 mars qui estime “avoir eu la chance de grandir entourée de gens avec des points de vues différents”. Membre de People before Profit (Ndlr: “Le peuple avant le profit”), un parti minoritaire d’extrême gauche, elle fait partie de cette jeunesse libérale, éduquée, politisée et qui ne se laisse plus faire.

 

Les anti-IVG contre-attaquent

Malgré tout, les jeunes pro-life ne sont pas absents du débat. Beaucoup moins représenté·e·s que les pro-choix dans les cortèges, ces militant·e·s essayent d’être visibles au quotidien. Notamment quand il s’agit de faire du porte-à-porte. C’est le cas d’Una Mary, rencontrée dans un quartier bourgeois de la capitale. L’étudiante estime qu’il “est important de protéger la mère et l’enfant à naître. Pour moi, c’est le combat pour les droits humains le plus important de ma génération

Face à cette défense du “non”, la jeunesse du camp du “oui” n’est pas en reste et multiplie les initiatives via la coalition Repeal The Eight, réunissant plus de 100 organisations dans des domaines divers (avocats, étudiants, médecins…). En organisant par exemple des concerts pour réunir des fonds, ou encore des ateliers et des conférences, partout dans le pays. La marque de vêtements Repeal, créée en 2016 par la jeune Anna Cosgrave, est devenue l’emblème vestimentaire des pro-choix. Le concept est simple: un sweat-shirt noir avec l’inscription “Repeal” en majuscules blanches. Au-delà des manifestations, l’engouement s’est aussi diffusé sur Internet, affublant par exemple la célèbre Lisa Simpson du fameux sweat-shirt. Ne s’arrêtant par là, Anne Cosgrave a même supervisé une récente édition spéciale du guide dublinois District Magazine, dédié aux hommes qui s’investissent dans le combat.

Les jeunes ne veulent plus vivre dans un monde sans poser de questions, ils veulent trouver des solutions.

De son côté, Louise O’Neill, 33 ans, s’engage pleinement pour la victoire du “oui”, rédige des articles, participe à des réunions. Écrivaine à succès, elle vient de publier la nouvelle féministe The Surface Breaks qui revisite l’histoire de La Petite Sirène: “Je dis souvent que j’écris des livres que j’aurais voulu lire quand j’étais ado, explique-t-elle. Tout mon travail touche aux problématiques du genre, de près ou de loin, comment faire autrement? Je suis directement touchée par ces problèmes en tant que femme.

 

L’influence des aînées

Ainsi, de la culture aux réseaux sociaux, la jeunesse irlandaise pro-choix s’investit pleinement dans la lutte et occupe le débat public. S’il en est qu’une qui en mesure la portée, c’est bien Ailbhe Smyth. À 72 ans, la porte-parole de Repeal the 8th ne compte plus les années de combat: “Avant, nous avions une plus grande visibilité dans la rue par exemple. Mais ça a changé, notamment avec les nouvelles technologies. Et les jeunes ne veulent plus vivre dans un monde sans poser de questions, ils veulent trouver des solutions.

Même si la nouvelle génération assure la relève, elle ne pourra pas le faire sans ses aîné·e·s. Ainsi pour Mary McAuliffe, professeure en études de genre à la University College Dublin (UCD), des militantes comme Ailbhe Smyth ont “un impact sur la nouvelle génération. Leur expérience est aussi importante que ces jeunes qui viennent avec leurs idées neuves, leur énergie

Quoi qu’il en soit, fin mai, la République d’Irlande ouvrira-t-elle le droit à l’avortement? Rien n’est moins sûr selon les récents sondages, qui montrent que, même si le “oui” est majoritaire dans l’opinion, l’écart avec le “non” est de plus en plus mince. “Je pense que ça va être serré”, estime en effet Louise O’Neill. Mais d’après l’institut de sondages Redc, en mars 2018, 68% des 18-34 ans étaient pour la victoire du “oui”, révélant une réelle conviction générationnelle. “C’est magnifique de voir autant de jeunes se mobiliser, lâche l’auteure irlandaise. Ils me donnent de l’espoir.

Juliette Marie et Julien Marsault, à Dublin


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