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Comment Jessica Bennett impose son regard féministe au New York Times

L’autrice du Fight club féministe (éditions Autrement) est devenue en 2017 la première “gender editor” du New York Times. Elle veille à ce que le quotidien trouve le bon ton pour parler des femmes dans ses pages. Nous lui avons posé quelques questions avant une rencontre organisée à Paris par Lean In France.
© Sharon Attia
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C’est drôle parce que je me renseignais récemment sur l’histoire du féminisme en France, vous êtes tellement en avance au niveau des lois et des structures et pourtant, culturellement, vous êtes très en retard!” Au milieu des familles aisées qui prennent leur petit-déjeuner dans l’hôtel chic où nous nous retrouvons, Jessica Bennett nous cueille avec cette punchline incisive sur le féminisme à la française. Après avoir longtemps idolâtré le pays de Simone de Beauvoir, Bennett découvre, comme beaucoup d’Américaines, les affaires hexagonales qui s’exportent à l’international: la tribune pour défendre le “droit d’importuner”, le silence du cinéma français autour de l’affaire #MeToo, la ligue du LOL, le traitement des femmes voilées dans les médias…

Ma conscience féministe est née au sein même des médias.

Il faut dire que Jessica Bennett s’y connaît sur le sujet du traitement des femmes dans les journaux à grande distribution. Elle a passé toute sa carrière, de ses premiers pas chez Newsweek à ses piges dans Time Magazine, à s’intéresser aux femmes. Elle n’a eu cesse de réfléchir à la manière dont elle pouvait les mettre en avant et poser des mots sur les problématiques que ces dernières rencontraient. Bennett en a même tiré un livre, Le Fight Club Féministe (éditions Autrement), dans lequel elle raconte son expérience de la sororité et donne des conseils pratiques pour contrer le sexisme insidieux du quotidien -qui se pratique notamment en conférence de rédaction. “Ma conscience féministe est née au sein même des médias, explique Jessica Bennett. Quand j’ai commencé à travailler à Newsweek, nous parlions souvent avec d’autres femmes de nos difficultés à évoluer aussi vite que nos homologues masculins. On a découvert que des femmes journalistes avaient porté plainte pour discrimination en 1970. Il n’y avait pourtant rien d’écrit sur ce sujet. C’est en apprenant l’histoire de ces femmes que nous avons réussi à mettre des mots sur nos propres difficultés. Ce n’était pas que nous étions moins bonnes que les hommes ou que nous n’avions pas les mêmes postes. Le problème était bien plus large que ça. Depuis, je n’ai jamais arrêté d’écrire sur ces sujets.” Depuis, elle ne cesse d’affirmer qu’il faut donner à ces thématiques une place centrale sur la scène médiatique. Rencontre.

 

Tu es devenue en octobre 2017 la première “gender editor” au New York Times, c’est à dire une journaliste spécialisée sur les questions liées au genre. Comment as-tu décroché ce job?

Cela s’est déroulé sur trois ans. Il y a quelques années, j’ai écrit un portrait de Monica Lewinsky pour le New York Times. J’ai appris que le rédacteur en chef Dean Baquet avait aimé l’article et qu’il avait mentionné à une conférence de rédaction qu’il aimerait en publier d’autres de ce style. J’en ai profité pour lui envoyer un mail et lui demander à le rencontrer pour en discuter. Nous en avons parlé en 2015, j’ai écrit une note d’intention et je leur ai proposé de devenir correspondante spécialisée dans les questions de genre. Je n’ai plus entendu parler d’eux pendant deux ans, j’ai donc continué à vivre ma vie et j’ai publié mon livre Le Fight Club Féministe. Juste avant qu’il sorte, ils m’ont rappelée pour me dire qu’ils allaient créer un poste de “gender editor”. Ils voulaient que je postule. Je ne l’ai pas fait tout de suite parce que j’étais très occupée par le livre et la tournée. Puis, en 2016, il y a eu l’élection et la Women’s March. Je l’ai bien sûr suivie en tant que journaliste et femme. D’un coup, je me suis clairement dit que j’avais merdé en ne postulant pas au New York Times. J’avais vraiment envie d’avoir un rôle dans tout ce qui se passait en termes de féminisme. Je les ai rappelés et j’ai fini par être la première personne à avoir ce job. J’ai commencé la semaine où l’affaire Weinstein a éclaté, c’était fou. Le mouvement #MeToo a aidé à mettre en lumière les problématiques liées aux femmes. Pas seulement concernant les affaires de harcèlement sexuel, mais sur plein d’autres sujets.

Comment définis-tu ton rôle de “gender editor”?

Je suis comme une rédactrice normale, mais en colère! En vrai, c’est un travail que je définis au jour le jour. L’idée est avant tout de donner aux femmes une place dans les pages du New York Times. Cela implique de nombreux aspects. Il faut réfléchir à la manière dont on parle d’elles dans les articles, aux sujets que l’on couvre, aux sujets que l’on ne couvre pas, si notre traitement est impartial… Quels sujets pouvons-nous mettre en avant pour montrer que nous sommes engagé·e·s sur les questions des inégalités? Comment pouvons-nous créer de nouvelles formes de journalisme pour attirer les femmes à lire le New York Times? Nous devons non seulement améliorer la représentation des femmes dans les pages du journal mais aussi réfléchir au fait qu’il y a plus d’hommes qui nous lisent et qui commentent nos articles. Comment réduire cette inégalité? Nous savons que les femmes sont plus actives sur les réseaux sociaux, devrions-nous leur parler par ce biais? Devons-nous lancer des newsletters? Des rencontres? Mon travail change chaque semaine: je peux à un moment donné organiser notre première conférence avant d’aider à corriger un papier puis de rédiger quelque chose moi-même.

As-tu l’impression que des grands journaux comme le New York Times ont pu être moins efficaces pour parler des femmes que des médias plus indépendants comme Bustle, Jezebel…?

Oui, il y a de ça, même si nous rattrapons notre retard. J’ai toujours écrit sur les femmes et sur le féminisme dans des publications “mainstream”. Je surveille cependant ce qui se fait chez Bustle ou Refinery29, des sites qui ont un angle féministe assumé. Ils peuvent nous guider. Nous sommes notamment assez faibles quand il s’agit d’attirer les femmes vers nos pages politiques, alors que des sites comme Refinery29 y arrivent très bien.

Tous les changements sociaux ont fait suite à une libération de la parole des femmes, qui ont discuté ensemble et qui se sont rendu compte que leurs problèmes étaient collectifs.

Comment la création de ce poste a-t-elle été perçue?

Pour le moment, les gens ne comprennent pas encore tout à fait mon rôle! Ils cherchent une verticale “genre” sur le site ou dans le journal, alors qu’il s’agit plutôt de voir tous les sujets par ce prisme et non pas d’avoir une simple rubrique. L’idée n’est pas que ce que je fais soit visible d’un coup d’œil. J’ai aussi du mal à faire comprendre aux gens que je ne suis pas la “police du genre”! Je ne vais pas éplucher tous les articles pour leur dire ce qui ne va pas mais je vais plutôt donner une ligne directrice. En règle générale, ce rôle a cependant été bien compris et accepté, et il commence à inspirer d’autres journaux. Le Washington Post a par exemple embauché un “gender correspondant”. Cela devient la norme aux États-Unis.

Quels sont tes objectifs en tant que gender editor?

Mon objectif est de faire en sorte qu’il n’y ait plus besoin de ce poste dans le futur! Les questions de genre devraient être intégrées de base dans la ligne éditoriale d’un journal. L’important aujourd’hui est de ce rendre compte de notre marge de progression. Plus il y aura de femmes dans des positions de pouvoir, aux postes de rédactrices en chef, moins on aura à parler de tout ça. Je veux aussi ajouter qu’il y a beaucoup de mes consoeurs qui font le même travail que moi dans d’autres publications mais qui ne sont juste pas reconnues et pas payées pour tenir ce rôle. Des “gender editors” de l’ombre!

En début d’année, une affaire de harcèlement par des journalistes français sur leurs consœurs a éclatée sur Twitter. Elle a mis en lumière que le fonctionnement des rédactions reste un “boys club”… C’est ce que tu essayais de contrer avec ton Fight Club Féministe?

Oui et d’ailleurs je n’étais pas la première, cela s’est fait tout au long de l’histoire. Tous les changements sociaux ont fait suite à une libération de la parole des femmes, qui ont discuté ensemble et qui se sont rendu compte que leurs problèmes étaient collectifs et non pas individuels. Je pense que nous sommes à un moment précieux où les femmes ont moins peur de parler parce qu’elles se sentent davantage écoutées. Ce qui est intéressant avec la ligue du LOL, c’est que tout le monde semblait savoir, exactement comme pour l’affaire Weinstein. Mais soudainement, on sent que tout cela n’est plus acceptable, on ne ferme plus les yeux sur ces problèmes. Nous voyons les choses sous un nouvel angle. Il est important que les femmes se retrouvent, créent leurs propres espaces et leurs réseaux. Le but, encore une fois, est qu’à long terme nous puissions nous en passer et tout simplement avoir un réseau composé de femmes mais aussi d’hommes. Sans que ceux-là ne se décident à faire des mèmes pornographiques avec nos têtes!

Dans ton livre, tu donnais des conseils aux hommes pour être de meilleurs alliés. Que dirais-tu aux journalistes masculins?

Vous pouvez commencer par ne pas former un groupe Facebook flippant! Et puis réveillez-vous un peu! Écoutez vos consœurs, soutenez leurs idées, réfléchissez à la manière dont vous écrivez sur leurs problèmes. Vous avez plus de pouvoir, servez-vous en pour réfléchir à la manière dont les questions féministes sont traitées dans votre média. Prenez vos responsabilités.

Propos recueillis par Pauline Le Gall 


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