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Bahar Makooi et Joséphine Lebard vont vous donner envie d'aller vivre à Clichy-sous-Bois

Dix ans après les émeutes qui ont secoué les banlieues françaises, Bahar Makooi et Joséphine Lebard publient Une année à Clichy, un portrait de cette ville-symbole qu’on réduit -à tort- à ses grands ensembles délabrés.
Bahar Makooi et Joséphine Lebard © Julien Falsimagne
Bahar Makooi et Joséphine Lebard © Julien Falsimagne

Bahar Makooi et Joséphine Lebard © Julien Falsimagne


Saviez-vous qu’il y avait un club de country ouvert par un couple de femmes à Clichy-sous-Bois? Que la forêt de Bondy est celle d’où est parti Louis XVI lors de sa fuite à Varenne en 1791? Ou encore que la Cosette des Misérables avait grandi dans la commune voisine de Montfermeil? Pour la plupart d’entre nous, la ville de Clichy-sous-Bois n’est associée à rien d’autre qu’à la mort des ados Zyed Benna et Bouna Traoré dans un transformateur EDF le 27 octobre 2005, triste épisode qui a donné naissance à trois semaines d’émeutes dans les banlieues françaises. Alors que nous nous apprêtons à commémorer les dix ans de cet évènement, les deux journalistes Bahar Makooi et Joséphine Lebard ont souhaité offrir dans Une année à Clichy un témoignage différent sur cette ville, et indirectement sur la Seine-Saint-Denis, le département où elles ont toutes deux grandi. “On s’est rencontrées quand on était au lycée à un cours d’écriture, puis on s’est perdues de vue, se souviennent-elles. Bien plus tard, on s’est rendu compte qu’on était toutes les deux devenues journalistes, qu’on écrivait sur le 93 et on a eu envie de réconcilier notre profession et nos souvenirs d’enfance.”

On y a passé du temps, et forcément, on a trouvé autre chose.”

Pendant presque un an, les deux trentenaires sont allées arpenter les rues de Clichy -dont une bonne partie de la ville est pavillonnaire et champêtre- en quête de témoignages authentiques, dans l’optique de cerner cette ville qui fut un rêve pour la bourgeoisie moyenne des années 60 et qui est, petit à petit, devenu le symbole de la ghettoïsation des cités. “Notre livre est davantage un récit journalistique qu’une enquête au sens strict, précise Joséphine Lebard. Contrairement à la plupart de nos confrères, on y a passé du temps, et forcément, on a trouvé autre chose.” Entre anecdotes étonnantes et entretiens touchants, elles offrent un regard inédit, et bienvenu, sur la ville la plus pauvre et la plus célèbre de Seine-Saint-Denis. Interview.

Apprivoiser Clichy-sous-Bois, ça prend du temps?

Joséphine Lebard: Pas tant que ça. On avait toutes les deux déjà travaillé là-bas, mais les premières fois où on y est allées ensemble, on a voulu se réapproprier la géographie, retrouver nos repères. C’était une sorte de pèlerinage, on a commencé par aller voir le transformateur EDF, puis on s’est baladées dans le bas Clichy, pavillonnaire, qui ne ressemble pas du tout aux images qu’on voit en continu dans les médias.

Bahar Makooi: Nos contacts de nos précédents reportages avaient généralement un bon souvenir de nous, ça nous a aidées. On ne se rend pas compte quand on est journaliste, mais on laisse des traces, bonnes ou mauvaises, lors de nos interviews et elles restent. Au début, on n’osait pas trop aborder les gens, on se contentait d’observer, et avec le temps, on s’est mises à leur parler très facilement.

“On veut rendre à la Seine-Saint-Denis ce qu’elle nous a donné et on réfléchit à monter un atelier d’écriture.”

Votre tandem féminin était-il un atout ou un handicap pour ce travail de terrain?

JL: Ni l’un ni l’autre, ça n’a pas été un sujet. Sur la question de notre tenue, on avait des approches très différentes: Bahar optait pour la neutralité maximale, à savoir un jean et une doudoune grise, tandis que moi, je ne voyais pas pourquoi je ne porterais pas mes jupes et mes décolletés habituels parce que j’allais à Clichy-sous-Bois.

BM: Je ne dirais pas qu’être deux femmes étaient un non-sujet. Cela nous a sans doute ouvert des portes comme celles du hammam ou de l’atelier de couture, mais cela nous en a fermé aussi. Il y a certains cafés où on n’allait pas car il n’y avait que des hommes et on n’a pas non plus traîné avec des bandes de mecs par exemple. Mais l’important pour nous, c’était d’aller systématiquement vers cet autre Clichy qu’on ne voit jamais à la télé.

Y a-t-il eu des moments où vous vous êtes senties mal à l’aise?

BM: Une seule fois, on s’est fait interpeller par des ados qui nous ont demandé agressivement si on était journalistes. On a dit que non et on est parties. À part cet incident, on n’a jamais eu le moindre problème. Par contre, comme à beaucoup d’autres journalistes, on nous a reproché de “faire notre beurre” sur le dos de Clichy. Les habitants sont lassés de voir défiler toute la profession, sans forcément se reconnaître dans les reportages.

JL: Aujourd’hui, on se pose la question de l’après, on ne veut pas disparaître maintenant que notre livre est publié. On veut rendre à la Seine-Saint-Denis ce qu’elle nous a donné et on réfléchit à monter un atelier d’écriture.

Pour paraphraser un autre livre, les jeunes de banlieue mangent-ils les enfants?

JL: Non, ils mangent surtout des kebabs et du MacDo! (Rires.) On consacre d’ailleurs un chapitre à toute la nourriture qu’on a goûtée, venue de plein de pays du monde. À Clichy, il n’y a pas beaucoup d’endroits où se poser donc on a passé beaucoup de temps au MacDo, qui est un excellent poste d’observation, ainsi que dans un salon de thé du Chêne-Pointu (Ndlr: la cité la plus connue de la ville), l’un des rares où il y avait pas mal de jeunes femmes.

BM: Les jeunes qu’on a croisés n’avaient pas grand-chose à voir avec la caricature qui en est faite. Alors OK, ils font du bruit quand ils squattent le hall de l’immeuble, mais ils sont toujours là pour porter les courses des personnes âgées, et ils ont été très polis avec nous.

“Dès qu’on parle d’islamisme et de pauvreté, on vient à Clichy, c’est aussi pour ça que les habitants sont lassés.”

Vous étiez à Clichy au moment des attentats de janvier… C’était comment?

BM: C’était très différent de l’ambiance à Paris. On y est allées le lendemain de l’attentat chez Charlie Hebdo et les personnes qu’on a vues étaient rattrapées par les difficultés matérielles de leur quotidien: prendre les transports pendant deux heures, aller au boulot, nourrir les enfants…

JL: On a vu débarquer les médias à ce moment-là, ça a duré quelques semaines. Dès qu’on parle d’islamisme et de pauvreté, on vient à Clichy, c’est surtout pour ça que les habitants sont lassés. Quelques mois plus tard, on était également sur place quand Claude Dilain, l’ex-maire emblématique de la ville, est décédé. Ça a été un moment très fort, on sentait que les habitants étaient vraiment tristes (moi la première, il avait été mon pédiatre), et surtout on a vu défiler tous les plus hauts représentants de l’État. C’est la particularité de Clichy-sous-Bois, la seule ville qui réunit Najat Vallaud-Belkacem, Claude Bartolone et Jean-Paul Huchon pour l’inauguration de son école.

Clichy-sous-Bois a un jour été synonyme de confort et de modernité, pourquoi l’a-t-on oublié?

JL: Cette ville avait tout pour séduire les classes moyennes et d’ailleurs, il reste de nombreuses familles issues de ce milieu dans le département. On ne les voit jamais quand on parle de la Seine-Saint-Denis. Dans notre livre, on évoque le parcours de Madeleine, 79 ans, arrivée dans les années 60 au Chêne-Pointu pour accéder à la propriété. Clichy, c’est très vert et très ensoleillé, et elle nous a raconté comment à une époque, elle se mettait en maillot à sa fenêtre pour bronzer!

BM: Dans la plupart des apparts, il y a une vue de malade sur Paris. Pendant longtemps, on a cru que l’A87 allait passer par Clichy et que c’était un bon investissement d’acheter là-bas. Malheureusement, il n’y a toujours ni autoroute ni tramway, même si le chantier de ce dernier avance doucement, et il faut toujours une heure et demie pour aller à Paris.

“Clichy est devenue une ville-symbole, ce qui est une chance car elle bénéficie de plus d’attention, mais qui peut aussi l’enfermer dans une image impossible à effacer.”

Le truc insoupçonnable que vous avez découvert pendant cette enquête ?

JL: Le club de country, ouvert par Marie-Laure et Caro, le premier couple homo qui s’est marié à Clichy-sous-Bois.

BM: La rando de nuit dans la forêt de Bondy. D’habitude, cet endroit fait peur aux habitants, je n’en revenais pas d’apprendre que des excursions nocturnes y étaient organisées.

Êtes-vous optimistes pour l’avenir de Clichy ?

JL: Beaucoup de choses ont changé depuis 2005, le haut Clichy a été presque entièrement rénové, il y a maintenant un Pôle emploi, un commissariat, une piscine, un nouveau groupe scolaire… Et les projets de tramway et du Grand Paris devraient poursuivre la transformation. Clichy est devenue une ville-symbole, ce qui est une chance car elle bénéficie de plus d’attention, mais qui peut aussi l’enfermer dans une image impossible à effacer.

BM: Si, comme tout le monde l’espère, l’amélioration du réseau de transports aide les habitants à accéder à un bassin d’emploi, cela devrait permettre que le chômage diminue (Ndlr: en 2012, il était de 24, 3%.). Quoi qu’il arrive, les émeutes de 2005 ont eu pour effet que désormais, Clichy-sous-Bois, ce n’est plus une banlieue ordinaire.

Propos recueillis par Myriam Levain

Joséphine Lebard et Bahar Makooi, Une année à Clichy, la ville qui rêvait qu’on l’oublieStock.


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