société

“Kiffe ta race”, le podcast qui traite des questions raciales sans tabou

Dans ce nouveau podcast intitulé Kiffe ta race et produit par Binge Audio, Rokhaya Diallo et Grace Ly évoquent les questions raciales dans une discussion détendue et partagent leurs expériences personnelles. 
Grace Ly et Rokhaya Diallo © Marie Rouge
Grace Ly et Rokhaya Diallo © Marie Rouge

Grace Ly et Rokhaya Diallo © Marie Rouge


Kiffe ta race, c’est le nom du nouveau podcast de la journaliste et réalisatrice Rokhaya Diallo, 40 ans, et de la blogueuse, autrice et vidéaste Grace Ly, 39 ans, “qui saute à pieds joints dans les questions raciales”. Produit par Binge Audio, ce podcast, dont le premier épisode, intitulé Tu viens d’où?, a été diffusé le 11 septembre dernier, va parler un mardi sur deux “d’arabes, d’asiatiques, de noirs, et même de blancs, sans complexes” et il va sans doute “faire un peu grincer les dents”. On a posé quelques questions à ses créatrices. 

Pourquoi ce nom, Kiffe ta race

Grace Ly: Je suis d’une génération où l’on disait “kiffe ta race”, les gens ne comprennent pas forcément cette expression qui peut paraître bizarre. “Kiffer”, on sait ce que ça veut dire, mais avec le mot “race”, il y a toujours un malaise. On a supprimé ce terme de la Constitution mais il demeure présent dans les conversations. On voulait utiliser cette expression car elle est très positive, c’est ironique quand on sait à quel point ce mot continue de mettre mal à l’aise les gens. Avec Rokhaya, on parlait régulièrement ensemble de ces questions de façon informelle, et on a eu envie de formaliser ces conversations, d’échanger nos points de vue. Elle, femme noire, et moi, femme asiatique, il y a des choses qu’on partage en termes de vécu et d’autres, absolument pas. On voulait aussi parler de ces différences que la société nous renvoie. 

Rokhaya Diallo: On aimait bien l’idée d’avoir cette conversation sur le ton d’une discussion détendue entre amies et cette expression traduit justement ce côté cool et frais. Elle n’a rien de raciale, c’est drôle quand on sait que, justement, cette question est éminemment taboue. Ça nous permettait de faire un jeu de mots avec cette expression très commune qu’on utilise pour amplifier la portée d’un mot comme par exemple “j’ai pleuré ma race” qui signifie qu’on a beaucoup pleuré alors que “race” n’est jamais employé dans son sens premier. C’est aussi une façon de dédramatiser, de mettre les pieds dans le plat et d’éviter les périphrases pour parler du sujet.  

L’objectif, c’est de décrisper les conversations sur les problèmes raciaux.

Quel est votre objectif avec ce podcast?

G.L.: L’objectif, c’est de décrisper les conversations sur les problèmes raciaux. On sait qu’il y a des problèmes sur les questions raciales donc l’idée, c’est de dire qu’on peut en parler sans que cela soit conflictuel puisqu’on a déjà constaté que ça marche pas. Là, on en parle dans un endroit safe dans lequel on ne se juge pas, on crée un espace de dialogue apaisé et on le partage. Et puis, on réfléchit à trouver les outils pour détricoter le racisme structurel qui existe en France. 

R.D.: Donner de la visibilité à des conversations qui ont lieu dans le quotidien de plein de Français. Lorsqu’on parle des questions d’identité en France, c’est toujours anxiogène, mais les discussions sur le quotidien n’ont aucun espace, alors qu’elles existent! 

Pourquoi avoir choisi le mode de la conversation? 

R.D.: Parce que c’est comme ça qu’on fonctionne au quotidien en tant qu’amies, l’idée ce n’est pas qu’on soit d’accord sur tout, mais qu’on échange ensemble. Ensuite, chacune repart avec l’expérience et les arguments de l’autre et c’est enrichissant. Et puis, tout le monde peut s’identifier à une conversation, on ne se pose pas en personnes supérieures qui savent des choses, on a certes des connaissances mais on veut adopter un ton où l’on est alignées avec les personnes qui nous écoutent. 

“Kiffe ta race”, le podcast qui traite des questions raciales sans tabou

Rokhaya Diallo et Grace Ly © Marie Rouge

C’était important pour vous d’évoquer vos propres expériences? 

G.L.: Personnellement, je parle tout le temps à la première personne: c’est déjà ce que je fais avec mon blog, et c’est ce que je vais faire pour mon premier roman qui sort bientôt. Je ne suis pas une théoricienne, je parle de ce que je peux comprendre et je m’inspire de ce que j’ai vécu. En France, on a du mal avec l’empirisme, on a du mal à se dire qu’on va analyser les choses selon le point de vue de la personne concernée car on estime qu’elle ne sera pas objective, alors que ça me semble être la meilleure chose à faire. 

R.D.: Oui, c’est une vraie volonté car, en France, on a tendance à minorer l’expérience des gens qui subissent une discrimination. D’un côté, il y a les experts blancs qui vont parler de racisme, et de l’autre les personnes discriminées. Or je pense que l’expérience forge une expertise, ça nous donne une acuité que personne d’autre n’a.  

Des invité·es sont-ils/elles prévu·e·s dans les prochains épisodes? 

G.L.: Absolument! C’est seulement le premier épisode qu’on voulait faire toutes les deux! On a prévu d’inviter une ou plusieurs personnes de tous horizons dans les prochains épisodes pour aborder des thèmes généraux ou d’actualité. Pour le moment, ce ne sont que des femmes mais il y a aura aussi des hommes! 

R.D.: Dans le prochain épisode, on va parler de la notion de race avec Maboula Soumahoro, docteure spécialisée en civilisation américaine et diaspora afrodescendante. On veut poser les bases sur ce deuxième épisode pour qu’on sache de quoi on parle. On aura quinze jours plus tard l’autrice Faïza Guène. Il y aura aussi des chroniqueur·se·s qui interviendront régulièrement, comme la professeure de lettres Fatima Aït Bounoua

À part Kiffe ta race, un podcast à recommander? 

G.L.: Les Couilles sur la table de Victoire Tuaillon, La Poudre de Lauren Bastide et Un Podcast à soi de Charlotte Bienaimé. 

R.D.Politically Re-Active des comédiens W. Kamau Bell et Hari Kondabolu, Still Processing, le podcast du New York Times de Wesley Morris et Jenna Wortham sur la question raciale et aussi Miroir Miroir de Jennifer Padjemi qui parle des représentations corporelles.

Propos recueillis par Julia Tissier 


1. Pourquoi les casseurs sont-ils, en grande majorité, des hommes?

Si vous ne deviez écouter qu’un podcast aujourd’hui, ce serait celui des Couilles sur la table consacré à l’absence de femmes au sein des casseurs dans les manifestations et à la violence d’Etat, considérée comme viriliste.
Grace Ly et Rokhaya Diallo © Marie Rouge - Cheek Magazine
Grace Ly et Rokhaya Diallo © Marie Rouge

5. Les femmes chez les gilets jaunes: une visibilisation historique?

On a lu pour vous cet article de TV5 Monde, dans lequel la journaliste Isabelle Mourgere s’intéresse à la place des femmes dans les manifestations des gilets jaunes. 
Grace Ly et Rokhaya Diallo © Marie Rouge - Cheek Magazine
Grace Ly et Rokhaya Diallo © Marie Rouge