société

La presse méprise-t-elle les femmes?

Alors que la profession de journaliste s’est considérablement féminisée, les femmes restent sous-représentées dans la hiérarchie et les postes stratégiques. Enquête.
L'émission C dans l'air, épinglée pour ses plateaux 100% masculins, DR
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L'émission C dans l'air, épinglée pour ses plateaux 100% masculins, DR


Il y a comme un frémissement dans le monde des médias en 2013. L’année a commencé avec la nomination de Nathalie Nougayrède à la tête du journal Le Monde, une première dans l’histoire du quotidien et une exception dans le paysage de la presse écrite, où les principaux titres sont tous dirigés par des hommes. Puis il y a eu la grève des signatures des Echos au mois de juin, où, le temps d’une journée, les femmes de la rédaction n’ont pas signé leurs articles dans le journal, histoire de montrer qu’elles en fabriquaient une bonne partie sans pour autant être représentées dans les postes de direction. Jusqu’alors dirigé par douze chefs hommes, le quotidien économique a répondu à cette mobilisation par la nomination de Laura Berny à la tête de la rédaction web. Au même moment, France Télévisions annonçait que la proportion de femmes dirigeantes allait passer d’ un quart à un tiers d’ici 2015. Enfin, à la rentrée, Radio France brisait le monopole des voix masculines en matinale en installant Célyne Baÿt-Darcourt et Fabienne Sintes dans les fauteuils de la tranche 6h-10h de France Info. Si la station assure avoir simplement choisi les meilleurs profils, elle ne pouvait ignorer qu’elle sortait du schéma classique, un brin poussiéreux, du concert de voix masculines le matin.

Voilà pour les avancées positives. Le reste est beaucoup moins réjouissant. Si 45,7% des cartes de presse ont été attribuées à des femmes en 2012, seules 83 sur 567 l’ont été pour des postes de direction. Dès que l’on grimpe les échelons, on est loin, très loin de la parité. A tel point que le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) s’est saisi de la question. Nommée au CSA au mois de janvier, l’ex-rédactrice en chef du Point Sylvie Pierre-Brossolette est désormais chargée de faire progresser la représentation des femmes dans les médias, au sein des programmes d’information mais aussi en matière de fiction. “Je me réjouis de toutes ces annonces. Depuis que je suis arrivée, j’ai d’abord demandé une modification de la loi pour que le CSA ait de réels pouvoirs sur les droits des femmes, car ce n’était pas dans ses missions jusqu’à présent, puis j’ai fait un travail de conviction et de motivation auprès des chaînes. C’est un processus important qui commence et qui dérange les habitudes, mais en 2013, on peut dire que ça bouge. Je préfèrerai ne pas devoir utiliser la contrainte auprès des chaînes de télévision et de radio même si le projet de loi nous en donne la possibilité.” Le projet de loi pour l’égalité entre les femmes et les hommes, actuellement en discussion à l’Assemblée Nationale, élargira donc les compétences du CSA et l’autorisera à sanctionner les médias ne veillant pas à la juste représentation des femmes dans le paysage médiatique.

La solitude de la conférence de rédaction

Une nouveauté qui explique sans doute que les patrons de chaînes aient pris les devants. A Radio France, la secrétaire générale du groupe, Bérénice Ravache, est devenue la référente sur la question des femmes et s’apprête à lancer une enquête en interne et auprès des auditeurs sur la perception de la place des femmes dans l’entreprise. “Nous voulons avoir une politique volontariste pour améliorer les carrières féminines, affirme-t-elle. En tant que média, qui plus est de service public, nous nous sentons investis d’une responsabilité dans le domaine, nous devons être le reflet de la population.” Bérénice Ravache a beau être convaincante dans la défense de ses objectifs, il n’en reste pas moins que les sept patrons de chaîne de Radio France sont des hommes. Un déséquilibre qui avait été dénoncé publiquement par le collectif féministe La Barbe en 2012. Et cet exemple est loin d’être un cas isolé. Quelle journaliste ne s’est pas sentie extrêmement seule en débarquant à une conférence de rédaction (qui réunit tous les chefs de rubrique) et en se retrouvant uniquement entourée d’hommes ? 

 Michèle Cotta au colloque “En avant toutes” organisé par France Télévisions

Alors que les écoles de journalisme sont peuplées d’étudiantes, ces dernières semblent s’évaporer au fur et à mesure que les carrières avancent. En cause, les mécanismes classiques des inégalités hommes-femmes dans l’entreprise. Si la maternité constitue le frein majeur à la progression des femmes, la cooptation entre hommes et l’auto-censure féminine figurent en bonne place dans la liste des obstacles. Célyne Baÿt-Darcourt le reconnaît volontiers: “J’ai beaucoup réfléchi avant d’accepter le 6-8, parce que je suis maman et que cela implique une vie personnelle plus compliquée. Je me suis posée des questions qu’un homme ne se poserait pas.” Dans l’audiovisuel, où les contrats saisonniers sont fréquents, nombreuses sont les femmes qui réfléchissent à deux fois avant d’arrêter la pilule, de peur de se retrouver sur le carreau au retour de congé de maternité. “Je n’ai pas encore d’enfants, mais c’est une question qui fait peur quand on débute, confie Sophie, 28 ans, journaliste à la télévision. Autour de moi, je vois souvent des collègues en CDD qui font tout pour accoucher au début de l’été et pouvoir reprendre en septembre. C’est clair que la question de la grossesse est prégnante.”

“Des femmes compétentes, il y en a plein aux Echos.”

Même constat aux Echos où la maternité a été identifiée comme l’un des ralentisseurs de la courbe des salaires. Mais dans cette rédaction, le malaise est plus global. “On est une rédaction strictement paritaire, au 31 décembre 2012, il y avait 101 hommes et 102 femmes, explique une salariée. On n’a donc pas compris qu’après une série de nominations en début d’année, on se retrouve avec douze hommes à la tête du journal et zéro femme. Des femmes compétentes, il y en a plein, tout le monde bosse beaucoup dans la rédaction et les femmes ne comptent ni leurs heures ni leurs week-ends.” Au lendemain de la grève des signatures du 7 juin, le PDG Francis Morel déclarait d’ailleurs à Arrêts sur Images: Le constat fait par les femmes des Echos est objectivement juste.” Quelques semaines plus tard, les négociations sont en cours, et outre deux nominations féminines et le rattrapage salarial général, est étudiée la visibilité des femmes dans le journal et à l’extérieur.

Des plateaux sans expertes

Car l’autre problème majeur des médias reste celui du manque de femmes “expertes” invitées sur les plateaux. Le rapport Les expertes: une année d’autorégulation publié par Brigitte Grésy et Michèle Reiser en 2011 est sans appel. Tous médias confondus, seuls 20% des experts interviewés sont des expertes. A la télévision la proportion chute à 18%. C’est ce chiffre qui est au cœur du combat de Sylvie Pierre-Brossolette au CSA. “Je suis heureuse d’avoir obtenu que France Télévisions s’engage à inviter 30 % de femmes expertes sur ses plateaux d’ici fin 2014. Je ne réclame pas la parité, même si le mouvement est en marche. Des plateaux entièrement masculins, en tous les cas, ce n’est plus possible.”

“Il faut avoir une grosse voix et être très mal élevé pour exister sur un plateau télé.”

Le mauvais élève en la matière reste sans conteste l’émission C dans l’air, régulièrement montrée du doigt pour son absence d’invitées. Mais elle n’est pas la seule. L’argument classique: dans l’urgence, on contacte les habitués, les “bons clients”, bref son réseau. Et on ne se donne pas la peine de renouveler son carnet d’adresses ou de prendre un risque en invitant une inconnue. Pour remédier à cette facilité, Radio France est en train de rédiger un répertoire interne d’expertes ayant donné leur consentement pour être contactées. Bérénice Ravache est ferme: l’absence de femmes compétentes ne peut plus être un argument. De son côté, Sylvie Pierre-Brossolette est plus nuancée: “Les rédactions ont l’habitude de faire appel à des auteurs de livres qui acquièrent par leur publication un statut d’expert. Or, il s’avère que les hommes écrivent davantage sur les sujets techniques, et sont donc plus sollicités.” Autre facteur explicatif : les obligations familiales. “Les femmes ont moins de temps, car elles continuent de gérer la vie de famille, poursuit-elle. Elles ont aussi moins d’ego, elles sont moins prêtes à tout plaquer le week-end pour aller sur un plateau télé. Je sais de quoi je parle, j’ai moi-même beaucoup été invitée.” Avant de lâcher: “Je comprends que les femmes soient parfois découragées par les débats télévisés. Il faut avoir une grosse voix et être très mal élevé pour exister. Très souvent la femme invitée parmi les hommes fait office de potiche. Je l’ai souvent subi et d’ailleurs un certain nombre de femmes me disent qu’elles m’ont vue à la peine.” Mais pour autant, elle estime qu’ il ne faut rien lâcher car sinon, le contrecoup ne se fera pas attendre: “Actuellement, ça se recrispe: la marée des femmes monte, et les hommes prennent peur. L’époque où il y avait une Michèle Cotta, une Christine Ockrent, une Arlette Chabot et une Jacqueline Baudrier semble bien loin.”

Un enjeu de modernité

Davantage qu’une question de principe, l’égalité hommes-femmes est devenue un vrai enjeu de modernité pour les médias. Il semble complètement anachronique en 2013 que les postes de directeurs et les domaines considérés comme nobles (la politique, l’économie, la science) soient trustés par les hommes, tandis que les femmes écoperaient de sujets dits féminins (l’éducation, la cuisine, la santé). De même la forte présence de femmes présentatrices ne doit pas occulter leur faible représentation dans les postes de décision. Cette répartition des tâches au bureau est à l’image d’une répartition des tâches domestiques d’un autre âge. “Il y a un réel mépris pour les sujets lifestyle qui sont considérés comme une affaire de chiffons, se désole une journaliste de l’Express. C’est dommage que les rédacteurs en chef ne s’intéressent pas plus à l’air du temps, qui permet d’écrire des articles passionnants, racontant beaucoup de choses sur notre société. Et puis, il règne une grande hypocrisie, car ce sont les rubriques qui attirent les annonceurs et font vivre les journaux. Elles mériteraient donc toute la considération des patrons.”

Cette répartition des tâches au bureau est à l’image d’une répartition des tâches domestiques d’un autre âge.

Pour Bérénice Ravache, la pluralité des profils à l’antenne est tout simplement un moyen de rester ancré dans notre époque. “50% de la population ne peut pas s’adresser à 100% de la population, c’est complètement dépassé.” Ce constat s’applique d’ailleurs à la diversité dans son ensemble, dans un pays où les minorités sont encore très absentes de nos rédactions et de nos écrans. Comme le remarque Sophie, 28 ans, journaliste à la télévision,  “c’est très étonnant de voir à quel point les médias, qui sont censés observer la société, la décrypter, la critiquer et qui par ailleurs dénoncent beaucoup d’inégalités, ont du mal à se regarder et à faire leur auto-critique.”

Myriam Levain


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