société

Portrait

Avec Lallab, Sarah Zouak offre un espace garanti sans stéréotypes aux femmes musulmanes

Il y a deux ans, Sarah Zouak fondait avec Justine Devillaine l’association Lallab pour proposer une nouvelle représentation des femmes musulmanes en France. Le 27 mars, elles organisent la première édition française du Muslim Women’s Day destiné à leur donner la parole dans les médias. Portrait de celle qui incarne un des nouveaux visages du féminisme hexagonal. 
DR
DR

DR


Cheveux mi-longs, lunettes à grosse monture et sac à dos: à première vue, Sarah Zouak, 28 ans, a tout de la hipster -ou plutôt de la mipsterz, comme on appelle les musulmans trendy outre-Atlantique. À première vue seulement, car en fait, elle se déleste de ses lunettes à peine attablée, et explique que le sac à dos est imputable à la tournée française qu’elle effectue actuellement pour présenter son film sur les femmes du monde arabe. “Je rentre de Lille, et je repars à Saint-Étienne dans quelques jours, c’est crevant, mais je suis contente de continuer à défendre notre documentaire deux ans après sa sortie”. Sarah Zouak parle vite; sa voix est douce mais assurée, le sourire qui ne la quitte pas étant sans doute sa meilleure défense.

Je ne me rendais pas compte en lançant Lallab que je passerais l’essentiel de mes rendez-vous à devoir prouver que je ne suis pas une terroriste.”

La jeune cofondatrice de l’association Lallab -en arabe “Lalla” signifie “Madame”- est à mille lieues des représentations de l’islam à laquelle notre rétine s’habitue à force de reportages sur les femmes en niqab et autres dealers de shit reconvertis en chauffeurs Uber. Pourtant, avec son diplôme d’école de commerce, ses multiples voyages au compteur et sa passion pour le documentaire, Sarah Zouak ressemble à l’écrasante majorité des jeunes musulman·e·s français·es, né·e·s et scolarisé·e·s dans l’Hexagone, à l’aise avec leur double culture: la leur et celle de leurs parents. Sarah Zouak est surtout à l’image d’une génération millennial décidée à inventer plein de choses, à commencer par un autre modèle de vivre-ensemble, moins franco-français et plus connecté à son époque. Son double Justine Devillaine, avec qui elle a monté Lallab en 2016 “pour proposer d’autres récits autour des femmes musulmanes françaises” en est aussi un visage, celui d’un féminisme blanc de plus en plus curieux du croisement de son combat avec d’autres luttes. Avec les trois membres du bureau et les 250 bénévoles de l’asso, les jeunes femmes explorent les nouveaux chemins de l’intersectionnalité, une approche importée des États-Unis où les Afro-américaines ont démocratisé ce concept depuis longtemps.

 

Cyberharcèlement intensif

Ici, cette vision des droits des femmes se heurte encore profondément à notre conception nationale de la République, héritée de 1905, où les différences sont censées rester à la maison. C’est à la loi de séparation entre l’Église et l’État que s’accrochent désespérément les détracteurs de Lallab, qui, à coups de bad buzz et de cyberharcèlement, ont réussi en deux ans à diaboliser une structure montée par deux jeunes fraîchement diplômées, sensibles au féminisme et à l’antiracisme. Dès leur création, elles nous racontaient comment elles peinaient à simplement à ouvrir un compte en banque, tant la suspicion envers l’islam en France était pesante. “On nous accuse d’être financées par les Frères musulmans, mais on n’a pas de tunes, les mecs, plaisante Sarah Zouak. C’est quand même intéressant de voir que, dans la tête des gens, une asso féministe montée par des meufs est forcément téléguidée par des hommes. Je ne me rendais pas compte en lançant Lallab que je passerais l’essentiel de mes rendez-vous à devoir prouver que je ne suis pas une terroriste.” Le contexte politique post-attentats de 2015 n’a certainement pas aidé l’équipe, mais l’islamophobie n’avait pas attendu cette funeste année pour s’exprimer en France, à droite comme à gauche. “C’est le plus décevant pour moi, de voir que la gauche ne se distingue pas sur cette question et qu’on est attaquées par des personnalités comme Laurence Rossignol ou Raphaël Enthoven.” Sans oublier Manuel Valls, par qui la première grosse polémique est arrivée en janvier 2017. Interpellé sur le voile dans l’Émission politique par Attika Trabelsi, membre du bureau de Lallab, le candidat à la primaire socialiste avait renvoyé dos à dos hijab et féminisme, déclenchant une vague de tweets haineux contre les militantes. 

Il suffit de se plonger dans le référentiel islamique pour trouver des textes sur l’égalité hommes-femmes.

Depuis, les attaques se multiplient contre Lallab, la plus violente leur ayant coûté l’embauche de deux services civiques à l’été 2017. En plein mois d’août, une tribune de l’ex-élue PS Céline Pina, cofondatrice du mouvement Viv(r)e la République, met en cause leur petite annonce et taxe à nouveau l’association d’islamisme, entraînant une nouvelle salve de cyberharcèlement et le retrait immédiat de l’offre, qui a pourtant reçu 30 candidatures en deux jours. “Je suis née fin août et j’ai passé le pire anniversaire de ma vie, je pleurais tout le temps, se souvient Sarah Zouak. Mon mec a tenté de me réconforter toute la journée, heureusement qu’il est là, sinon je ne tiendrais pas.” De lui on ne saura pas grand-chose si ce n’est qu’il est français, musulman et féministe. “Eh oui ça existe, ironise Sarah Zouak. De toute façon, je ne peux pas être avec quelqu’un qui n’accepte pas mes convictions.”

Ses convictions, ou le nœud de tous ses problèmes. Ce féminisme musulman que la jeune femme défend, existe-t-il seulement quand on connaît la misogynie intrinsèque des religions? “Bien sûr, il suffit de se plonger dans le référentiel islamique pour trouver des textes sur l’égalité hommes-femmes, défend-elle. Amina Wadud, Asma Lamrabet, Fatima Mernissi… Il existe tout un travail de réinterprétation des textes religieux, il suffit de chercher.”

 

La démarche intellectuelle rappelle celle de la femme rabbin Delphine Horvilleur, qui s’attèle à revisiter les textes sacrés juifs avec un œil féminin, après des millénaires de liturgie par et pour les hommes. Mais en 2018, en France, ce rapport neuf au religieux ne passe toujours pas, preuve que les dogmes ne sont pas systématiquement là où on les croit. “La diabolisation et l’invisibilisation d’une structure comme Lallab doit interroger les mouvements féministes mainstream et les encourager à essayer de comprendre pourquoi ces jeunes femmes ne nous rejoignent pas, admet Fatima Benomar, co-porte-parole des Effronté·es. En tant que femme athée, il y a des éléments de leur discours qui ne me parlent pas, mais on ne peut pas leur reprocher d’être ce qu’elles sont et on ne peut qu’encourager les femmes musulmanes à se revendiquer féministes.” La militante front de gauche reconnaît toutefois avoir elle-même fait évoluer sa position sur les questions de laïcité et d’universalisme. “Ces dernières années, l’utilisation du terme universaliste a été complètement dévoyée, poursuit Fatima Benomar, et l’extrême-droite a réussi à imposer sa vision de la laïcité, bienveillante envers les catholiques et malveillantes envers les autres religions. Ce débat traverse tous les courants politiques, mais n’est jamais bien posé, ce qui contribue à alimenter les fantasmes de toute part. Le camp progressiste doit en parler de façon sérieuse pour pouvoir un jour déboucher sur un mouvement inclusif et renouer avec la laïcité au sens premier du terme, pas celle qui sert à pourchasser les femmes en burkini et à interdire aux femmes de chanter.”

 

Renouveler les représentations

C’est précisément pour en finir avec les clichés et l’ignorance autour des femmes musulmanes que Sarah Zouak et Justine Devillaine ont souhaité organiser le premier Muslim Women’s Day en France, le 27 mars prochain. “Parce qu’on ne veut pas seulement dénoncer, on veut aussi produire, argumente Justine Devillaine. Des documentaires, un magazine en ligne, des ateliers, et pourquoi pas des formations. On sait que la représentation des femmes musulmanes est problématique dans les médias, alors on fait quoi pour changer ça?”

 

À l’image de sa partenaire, Justine Devillaine se dit “obstinée et optimiste” et veut voir dans la hargne qu’elles suscitent le signe qu’elles ont visé juste dans leur prise de parole. Au quotidien, leur duo est toujours aussi solide, même si Sarah la musulmane franco-marocaine est bien plus exposée que Justine l’athée blanche. “Nos détracteurs ont tendance à m’invisibiliser car mon profil ne rentre pas dans leur narration. Quand ça devient violent, c’est vrai que c’est plus facile pour moi de me détacher de ça. Contrairement à Sarah, je ne reçois pas de messages personnels d’insultes.” Lorsque l’été dernier, la polémique a enflé, les violences verbales ont d’ailleurs affolé la famille de Sarah Zouak, qui s’habitue pourtant à cette notoriété naissante. “Même si elle nous a protégés autant que possible, je crois que mes parents se sont demandé à ce moment-là pourquoi elle se foutait dans cette merde, confie sa sœur de 32 ans Nawal Zouak. Mais on sait tous que son combat est plus légitime que jamais, et on est très fiers d’elle, moi la première. Chez nous, on a toujours parlé politique, il faut dire qu’on a grandi à Ivry-sur-Seine, une ville communiste, On est trois filles, nos deux parents sont très féministes, on n’a jamais senti qu’être des femmes serait un problème.” Si Sarah Zouak insiste sur le modèle qu’a constitué sa mère dans sa construction personnelle, elle s’attarde tout autant sur le rôle qu’a joué son père, qui les a toujours poussées à chérir leur indépendance. “Il est dégoûté quand je lui raconte les questions qu’on me pose en permanence, par exemple si je dois ma prise de conscience féministe à mon père violent.”

J’en ai marre d’entendre que je suis une exception alors que des filles comme moi, j’en connais plein.

Les remarques bourrées de préjugés sexistes et racistes, Sarah Zouak ne les compte plus, et refuse de plus en plus souvent les plateaux de médias sérieux au casting pas sérieux. “Je n’ai pas envie de perdre mon temps à monter sur un ring et mener un combat perdu d’avance, j’en ai marre d’entendre que je suis une exception alors que des filles comme moi, j’en connais plein, je préfère avancer sur les outils que propose Lallab, mais je suis triste de constater que les choses ne s’améliorent pas.” Elle avait pourtant envie de croire aux promesses inclusives du candidat Macron et à la curiosité d’une Marlène Schiappa intéressée par l’intersectionnalité. “J’ai été très déçue qu’elle fasse préfacer son dernier livre par Raphaël Enthoven, et je suis inquiète de ce qu’elle va écrire dans son prochain bouquin sur la laïcité.” Les derniers César ne l’ont pas davantage réconfortée. “On était choquées chez Lallab de voir que Camelia Jordana était récompensée pour un rôle si caricatural d’une jeune fille arabe de cité qui s’émancipe grâce à un vieux mec blanc. Si c’est ça la diversité à l’écran…” Le dernier film qu’elle a aimé au ciné s’appelle L’Insulte, elle avoue n’avoir pas le temps de regarder de séries à part Grey’s Anatomy et confesse écouter en boucle Perfect Duet d’Ed Sheeran. “Je sais, c’est la honte, mais heureusement qu’il y a Beyoncé dans le duo, ça me sauve.” Son livre culte, lui, s’appelle Muslim Girl, d’Amani Al-Khatahtbeh. “Je le relis souvent, il me redonne du courage quand j’en ai besoin.” Du courage, elle n’en manque pourtant pas, celle que Justine Devillaine qualifie avant tout de “battante”. Sa sœur, elle, l’a vu s’affirmer avec les années alors qu’elle était la plus réservée de la fratrie, place du milieu oblige.“Je ne sais pas où elle sera dans dix ans, mais c’est sûr, elle sera quelque part en train d’essayer de changer le monde.” Une parfaite millennial, on vous a dit.  

Myriam Levain


1. J'ai exploré mon col de l'utérus lors d'un atelier d'auto-gynécologie

Depuis plusieurs années, des collectifs féministes ou anonymes organisent des ateliers d’auto-gynécologie, et participent au retour du mouvement self-help. Prise de conscience face aux violences gynécologiques ou besoin de se réapproprier leurs corps, de plus en plus de femmes y participent, comme moi.
DR  - Cheek Magazine
DR

2. Pilosité féminine: pourquoi tant de haine?

On a lu pour vous cet article de Slate qui explique comment la haine de la pilosité féminine s’est construite, et on vous le conseille.
DR  - Cheek Magazine
DR

6. Xandra, victime d'un loverboy aux Pays-Bas: “Ils me violaient par groupe de huit”

Xandra*, Hollandaise de 26 ans, est tombée amoureuse d’un garçon rencontré sur les réseaux sociaux, à 19 ans. Sous l’influence de ce dernier, elle commence à se droguer et à se prostituer trois mois plus tard. Victime de ce que l’on nomme un “loverboy”, Xandra décrit ce fléau répandu aux Pays-Bas et comment elle a réussi à s’en sortir. La jeune femme, qui vit à Utrecht, fait désormais le tour des écoles pour sensibiliser les jeunes Hollandaises à ce phénomène.    
DR  - Cheek Magazine
DR