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Insaff El Hassini / Interview “Workaholic”

Lean In France: Elle anime le réseau de femmes de Sheryl Sandberg dans l’Hexagone

Depuis trois ans, Insaff El Hassini anime la branche française de Lean In, le réseau que Sheryl Sandberg, à la tête de Facebook, a créé pour encourager la solidarité professionnelle entre femmes. Rencontre.
Sheryl Sandberg et Insaff El Hassini, DR
Sheryl Sandberg et Insaff El Hassini, DR

Sheryl Sandberg et Insaff El Hassini, DR


Il y a des lectures qui peuvent changer une vie, et c’est ce qui est arrivé à Insaff El Hassini quand elle a eu Lean In (Ndlr: En avant toutes dans sa traduction française) de Sheryl Sandberg entre les mains pour la première fois à l’automne 2014. La jeune avocate est alors âgée de 32 ans et travaille dans un cabinet parisien spécialisé en finance. Alors qu’elle vient de s’apercevoir qu’elle est payée 5000 euros de moins que son homologue masculin malgré ses nombreux diplômes, compétences linguistiques et expériences à l’étranger, elle lit le soir-même le livre que la numéro 2 de Facebook, très engagée sur l’égalité professionnelle, vient de publier et qui invite les femmes à se réunir dans le monde pour créer des réseaux et s’entraider dans leurs carrière via des “cercles Lean In”. C’est une révélation. Quelques heures plus tard, Insaff El Hassini est réveillée par une insomnie et attrape un Stabilo: elle relit le livre attentivement et sait instantanément qu’elle va rejoindre le mouvement. “Dans les moments d’adversité, j’aime voir que d’autres femmes en ont traversés et les ont surmontés, ça m’aide à avancer”, confie la jeune femme aujourd’hui âgée de 35 ans, qui ne travaille plus dans le cabinet où elle n’a pas réussi à obtenir l’augmentation désirée. Ce qui ne l’empêchera pas de devenir par la suite une experte en négociation de salaire et de monter des ateliers sur ce thème dans le cadre de son cercle Lean In.

En un an, on est passées de 7 à 150 personnes.

Avant cela, dès qu’elle a refermé son nouveau livre fétiche, elle essaye de rejoindre les deux cercles qui existent déjà à Paris. Les deux la recalent car la jugent trop junior. “Non” n’étant pas une réponse acceptable pour Insaff El Hassini, elle mobilise tous ses contacts dans l’objectif d’ouvrir son propre cercle et leur donne rendez-vous dans un café: le jour dit, sept femmes sont présentes, toutes des copines plus ou moins proches venues pour lui faire plaisir, de son propre aveu. Mais la réunion est une réussite et la petite assemblée est partante pour recommencer; Insaff El Hassini persévère donc dans l’intuition qu’elle partage avec Sheryl Sandberg que les femmes doivent s’entraider pour grimper dans le monde de l’entreprise. En janvier 2015, elle lance sa première réunion officielle Lean In et le bouche-à-oreille fonctionne immédiatement. “En un an, on est passées de 7 à 150 personnes”, se souvient-elle. La suite est un enchaînement rapide de réunions sous forme de brunchs dans l’appartement parisien de son meilleur ami et de voyages à Palo Alto, où elle a été repérée par la Sheryl Sandberg Foundation qui lui propose d’ouvrir un “chapter Lean In” en France et de franchir une étape. En effet, à partir d’une centaine de membres dans l’assistance, la logistique devient plus compliquée, et la fondation a coutume de subdiviser les cercles de femmes par métiers ou stades de la carrière pour favoriser le maximum d’échanges constructifs. Tous ces cercles forment un chapter.

Plus je bosse et plus je me sens intelligente, ça me donne envie de continuer.

En Californie, Insaff El Hassini fait la connaissance de Sheryl Sandberg herself, qui a entendu parler de son talent pour la négociation de salaire, car ses ateliers sont plébiscités à Paris. Entre-temps, la trentenaire a lancé Lean In France en août 2016, ce qui lui vaudra d’être conviée un soir à dîner chez la patronne américaine, qui réunit de temps en temps dans son salon les responsables Lean In du monde entier. Sa compétence en matière de négo a fait d’elle une célébrité dans le réseau et elle est sollicitée par de nombreux pays pour animer des ateliers en live ou via Skype. Insaff El Hassini, qui évoque “un feu qui [l’]anime”, est toujours partante et parvient à se libérer du temps pour répondre présente. Si bien qu’un jour Sheryl Sandberg lui propose de venir en France spécialement pour la remercier de son investissement au sein du mouvement Lean In: l’occasion est toute trouvée puisque la branche française fêtera ses trois ans début 2018. Le 22 janvier dernier, Sheryl Sandberg a donc pris la parole à la maison du barreau à Paris devant 300 participantes conviées à cet événement exceptionnel, visiblement inspirant à en croire les multiples commentaires sur les réseaux sociaux. “C’était très à l’américaine mais c’est toujours galvanisant, y a rien à dire, ils savent s’exprimer en public là-bas”, confie l’une des convives. À défaut d’avoir pu nous y rendre, c’est dans un café parisien qu’on rencontre Insaff El Hassini, dont on a soupçonné l’addiction au boulot. Bingo, la jeune femme est passionnée par son travail et son engagement dans Lean In, et elle nous raconte tout dans cette interview “workaholic”.

 

À quand remontent les premiers symptômes de ton workaholisme?

J’ai eu mon premier petit boulot à 14 ans, car ado, si je voulais me payer des trucs chers, il fallait que je gagne des sous. J’ai grandi à Lyon, où mes parents d’origine italo-tunisienne se sont installés en arrivant en France: j’ai eu tout le confort dont j’avais besoin mais quand j’ai commencé à réclamer un jean Cimarron à 500 francs, ils m’ont dit de me débrouiller pour me le payer. J’ai été voir les commerçants sur les marchés pour leur proposer mes services, 15 m’ont dit non et le seizième m’a dit oui. J’ai pu m’acheter le fameux pantalon, c’était un jean en stretch beige, j’étais tellement contente! Et puis, dès que j’ai eu 17 ans, j’ai travaillé au McDo, chez Pizza Hut ou comme vendeuse dans des boutiques. Résultat, quand j’ai été en échange à Hong Kong pendant mes études de droit, j’étais tellement habituée à bosser que mon job dans un resto s’est terminé en poste de responsable relations publiques! 

La fois où tu as frôlé le burnout?

Tous les jours! (Rires.) En fait, je m’épanouis dans le travail donc je bosse beaucoup. Plus je bosse et plus je me sens intelligente, ça me donne envie de continuer. 

En quoi travailler est-il grisant?

J’aime l’émulation créée par les gens que je côtoie dans mon boulot de juriste en financements internationaux et marchés de capitaux. Ils sont hyper pointus dans leur domaine, et je tombe régulièrement sur quelqu’un face à qui je pensais maîtriser la situation, et qui me sort un super argument auquel je n’avais pas pensé, ça me fait progresser. 

Ton truc pour avoir de l’endurance?

Je fume beaucoup et je bois du café. Je sais, c’est pas bien.

La dernière fois que tu as fait une nuit blanche?

Je n’en fais jamais. Même si je ne dors que trois heures, je dors quand même, sinon mon cerveau n’est plus productif. 

Même si un jour, j’arrête tout, tu me retrouveras dans une ONG de quartier ou une maison de retraite en train d’ ’empower’ les femmes.

Ton anti-stress le plus efficace?

Je marche et je prie. Dans les moments de stress, je préfère faire les trajets à pied plutôt que de prendre le métro, et souvent, je prie en même temps. Je suis une musulmane très holistique, je suis attachée à la spiritualité et prier m’apaise. 

Ta façon d’appréhender la detox?

Je ne connais pas vraiment la detox, et mon mec me dit régulièrement de poser mon téléphone dans une autre pièce pendant une heure. (Rires.) Ceci dit, j’ai passé l’été dernier une semaine en Bretagne sans réseau et c’était bien. Je réfléchis d’ailleurs de plus en plus à l’équilibre entre vie pro et vie perso.

À long terme, envisages-tu de décrocher?

Même si un jour, j’arrête tout, tu me retrouveras dans une ONG de quartier ou une maison de retraite en train d’“empower” les femmes, c’est sûr! 

Qu’est-ce qui te ferait arrêter?

La santé. Pour l’instant, je vois que je tiens ce rythme intense sans faire d’effort particulier. Mais je suis à l’écoute et si un jour mon corps me dit stop ou que je ne me sens plus alignée avec ce que je fais, je saurai arrêter.

Propos recueillis par Myriam Levain


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