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Leïla Alaouf, l’éloquence au service du féminisme

Leïla Alaouf est l’une des protagonistes du documentaire À Voix haute, qui suit le parcours d’étudiants de Seine-Saint-Denis se mesurant à la plaidoirie lors d’un concours d’éloquence. Interview.
© Vincent Gerbet pour Cheek Magazine
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Leïla Alaouf, 25 ans aujourd’hui, est arrivée jusqu’en quart de finale du concours Eloquentia, organisé depuis cinq ans à l’université Paris 8 de Saint-Denis et qui forme 30 élèves à la joute verbale. Authentique et émouvant à la fois, le film À Voix haute, réalisé par Stéphane de Freitas et produit par Anna et Harry Tordjman, en salles aujourd’hui, retrace le parcours de ces élèves modestes mais riches de créativité. En une heure quarante à l’écran, on suit les semaines qui ont précédé l’élection du “meilleur orateur du 93”, au cours desquelles les jeunes de la fac sont passés par un apprentissage rigoureux des méthodes d’écriture, de prises de paroles, et de gestuelles du bon orateur. Une heure quarante où les élèves nous font passer du rire aux larmes. Chaque étudiant transporte avec lui ses problématiques de vie: marcher dix kilomètres chaque jour pour se rendre à la gare, vivre dans la rue, vivre loin de ses parents ou avoir un père atteint du cancer;  ces personnalités nous ouvrent leur milieu sans complexes, sans filtre et avec sincérité pour faire briller l’art de la parole.

Je veux que les choses restent, que des traces soient écrites.

Leïla Alaouf paraît plus réservée et plus timide que les autres, et pourtant elle est à l’origine d’une des scènes les plus émouvantes du documentaire, lorsqu’elle évoque la mort du rossignol syrien, figure emblématique de son pays d’origine (Ndlr: son père est syrien) et à qui le régime a arraché les cordes vocales. “Ce qu’on ne sait pas, c’est que même le cameraman et les ingénieurs du son se sont mis à pleurer et ça m’a donné encore plus envie de pleurer”, se souvient la jeune femme.

Elle est aujourd’hui en Master 2 Recherche de Lettres Modernes, études postcoloniales, études de genre et littératures francophones à la Sorbonne. Sa passion pour les lettres, qui transparaît dans À Voix haute, habite ses textes et ses discours. “La littérature, c’est l’éternité, c’est quelque chose qui reste, je veux que les choses restent, que des traces soient écrites”, lâche-t-elle. Leïla Alaouf ne quitte jamais sa plume, ni son blog Grincement qui lui sert d’exutoire, où elle publie textes engagés, poèmes et réflexions. La littérature, elle en fait un instrument au service de ses batailles. Militante active pour les droits des femmes, elle a cofondé le collectif Femmes dans la mosquée à la suite d’une expérience qui l’a marquée. Il y a quelques années, Leïla Alaouf se rend à la grande mosquée de Paris avec sa mère et voit des flèches qui leur indiquent qu’elles devront prier au sous-sol. Pour elle, c’est scandaleux, et elle décide de se mobiliser pour redonner aux femmes une place digne de ce nom dans les lieux de culte. Sous son apparente douceur, Leïla Alaouf n’est pas du genre à se taire lorsqu’il s’agit de défendre les droits des femmes. Elle nous parle de son parcours et de ses combats.

Qu’est ce qu’Eloquentia a changé dans ta vie?

Humainement parlant, ça a changé ma vie. Quand je suis entrée à l’université de Saint-Denis, je ne connaissais pas grand monde, et en sortant de cette formation, je m’étais fait des amis avec qui jamais je n’aurais pensé pouvoir créer des liens d’amitié. J’ai grandi en Normandie, je ne connaissais pas du tout la région parisienne, je suis introvertie et timide et ça été un déblocage. Avant Eloquentia, j’étais invitée à prendre la parole de temps en temps et je n’avais pas l’aisance que je peux avoir aujourd’hui.

Ça fait quoi de passer d’une université de banlieue à Paris?

Passer trois ans à Saint-Denis et arriver ensuite à Paris 3, ça a été assez brutal. Je me suis rendu compte que le milieu académique, les profs et leur façon de voir les choses étaient complètement différentes. Et puis, côté étudiants, ça a été aussi radical: on est deux Arabes sur une trentaine de personnes. Avant, je faisais partie de la majorité à Saint-Denis, et maintenant je fais partie de la minorité à Paris 3. (Rires.)

Dans le documentaire, tu exprimes l’idée de vouloir repenser le féminisme, qu’est-ce qui te dérange dans le féminisme actuel?

Je pense qu’aujourd’hui il y a une église du féminisme en France, assez blanche, assez monolithique, de même classe sociale majoritairement, et qui a tendance à refuser les débats avec des femmes qui ne leur ressembleraient pas. Je ne me sens pas représentée par ce féminisme parce que, historiquement, et malheureusement, c’est un féminisme bourgeois, raciste, et qui a favorisé les exclusions sociales. Je sais que mes mots peuvent paraître forts mais c’est mon opinion.

Comment réconcilier toutes les féministes?

Il ne peut pas y avoir de réconciliation, tant qu’il n’y a pas reconnaissance de certaines erreurs, comme le vote de la loi de 2004 interdisant le port des signes religieux à l’école. La question que pose ce vote, c’est: est-ce qu’exclure des femmes est une posture féministe? Moi, je ne le pense pas. Finalement, ça renforce une misogynie et un patriarcat qui sont déjà là. La réconciliation, ça commence déjà par donner la parole et rendre visibles d’autres femmes quand c’est nécessaire.

Que penses-tu des femmes qui ne se revendiquent pas féministes?

J’ai fait le choix de ne jamais juger les femmes. J’essaie d’être dans une démarche sororale et de non jugement. Je pense qu’il y a une appréhension par rapport au mot “féministe” et que plein de femmes dans le monde agissent avec beaucoup d’audace et de courage sans se revendiquer pour autant féministes.

Dans le film, tu portes le voile, pourquoi ne le portes-tu plus aujourd’hui?

C’est tout simplement un chemin spirituel, c’est une continuité. Je ne le vois pas comme une rupture. Ça fait partie de l’évolution de ma personnalité et il n’y a pas de rejet par rapport à cette partie de mon histoire. Je me sens en paix avec moi-même. Je suis très contente à un moment donné d’avoir fait ce choix, je suis contente aussi aujourd’hui de ne plus le porter et je suis contente d’être apparue avec dans À Voix haute. Rien que de déconstruire un peu les clichés, ça m’apporte une satisfaction qui est vraiment très positive.

À quel genre de remarques as-tu été confrontée quand tu l’as enlevé?

J’ai été confrontée à tout. Par exemple, des gens paternalistes qui m’ont félicitée d’avoir retiré le voile, alors que c’est complètement déplacé. Des personnes qui m’ont dit “Ah c’est dommage”. Quand j’ai porté le voile ou quand je l’ai retiré, l’expérience a été quasiment la même, les remarques étaient un peu les mêmes, mais de façon inversée. Ça a été extrêmement difficile de le porter à 11 ans et extrêmement difficile de le retirer. En même temps, je m’y attendais, j’étais assez parée et prête, j’ai toujours refusé de tomber dans les justifications.

Quels sont tes projets maintenant?

J’aimerais beaucoup écrire, c’est vraiment mon objectif premier. Je pense que la littérature a beaucoup plus d’impact que ce que l’on pourrait croire et parfois on la sous-estime. Elle a joué un rôle important dans ma vie, et je crois que c’est ce qui restera de mes engagements. Prendre la parole à droite, à gauche, ça ne va pas rester. J’aimerais beaucoup essayer la radio aussi, et le monde journalistique de manière générale. Et pourquoi pas devenir éditorialiste!

Propos recueillis par Samia Kidari


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