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Dossier Femmes et pouvoir / En partenariat avec le CFPJ

Lucie Bertaud, la boxeuse à qui le ring ne suffit pas

Ancienne numéro deux mondiale, Lucie Bertaud, 30 ans, est l’une des rares figures de la boxe féminine française. Avant d’être une passion, les sports de combat ont été pour l’actuelle journaliste, sacrée vice-championne de monde de MMA en juillet dernier, un moyen de régler ses comptes. Avec les autres, mais surtout avec elle-même.
Lucie Bertaud © Capucine Bailly pour Cheek Magazine
Lucie Bertaud © Capucine Bailly pour Cheek Magazine

Lucie Bertaud © Capucine Bailly pour Cheek Magazine


Lucie Bertaud parle comme elle boxe: avec les tripes. Il n’y a aucun temps mort, ça fuse. Pour elle comme pour son interlocuteur, c’en est presque suffocant. Lors du premier combat de sa carrière, à 16 ans, elle s’était jetée sur son adversaire “comme un animal sauvage qui, par peur, devient agressif”. Sans doute un peu trop. “La nana, la pauvre, je ne l’avais pas laissé respirer, se souvient-elle en gesticulant sur une banquette trop petite d’un café du 7ème arrondissement de Paris. C’était elle ou moi. Je ne me battais pas face à une fille, je me battais face à toute ma vie.

Les motivations de la quintuple championne de France de boxe anglaise, qui a toujours eu “une approche dramatique” du sport, sont indissociables des vieux démons de son adolescence. Un grave accident de la route dont elle sort indemne, avec un traumatisme crânien et une fracture de la mâchoire. Sa rupture avec le système scolaire, auquel elle reproche de n’avoir “pas su comprendre ce qui se passait”. L’incarcération de son père. Les agressions, au collège. “Les événements se sont bousculés en si peu de temps, je suis partie en vrille”, raconte-t-elle, la voix légèrement éraillée. Lucie Bertaud se tourne alors vers les sports de combat sur les rings de Saumur, dans le Maine-et-Loire où elle a grandi, en se jurant de ne “plus jamais [se] faire humilier”. Ce qui n’était qu’une manière d’apprendre à se défendre en urgence devient un moyen “de dire non à ce que proposait la vie”. À l’entraînement, elle est assidue comme elle ne l’a jamais été à l’école, transportée par des sentiments inédits: la puissance, le contrôle de soi, la liberté d’affronter ses peurs et d’exprimer sa fureur.

C’est l’une des filles les plus difficiles que j’ai eu à coacher: elle faisait fi de toutes les consignes tactiques.” 

Quand la native des Deux-Sèvres s’installe en région parisienne en 2004, l’entraîneur du Boxing Beats d’Aubervilliers, Saïd Bennajem, ancien sélectionné olympique (1992), découvre un OVNI. “Une vraie débutante mais une rage folle. Chez elle, ça venait de l’intérieur, décrit-il. C’est l’une des filles les plus difficiles que j’ai eu à coacher: elle faisait fi de toutes les consignes tactiques. Les premières années ont été très difficiles. Personne ne croyait en elle.” Vendeuse de chaussures à mi-temps, Lucie Bertaud bouscule son monde mais le retour sur investissement se fait attendre et on lui montre gentiment le chemin de la sortie. Heureusement, le directeur technique Dominique Nato décide en 2007 de l’envoyer aux championnats d’Europe contre l’avis du coach de l’équipe nationale. “Si je m’étais ratée, c’en était fini de ma carrière.” Au pied du mur, elle décroche l’or: “J’avais l’impression de lâcher des valises pleines de cailloux: enfin!” Elle gagnera encore trois ceintures nationales, mais dans le milieu, on dit qu’elle “s’embourgeoise”: elle n’arrive plus à se mettre en danger. “On me demandait de prendre trop de coups, de faire trop de sacrifices: un truc de malade.

Lucie Bertaud, la boxeuse à qui le ring ne suffit pas

Lucie Bertaud dans la salle d’entraînement du club Boxing Beats à Aubervilliers / © Capucine Bailly pour Cheek Magazine

Féministe “sans être engagée”, celle qui s’est reconvertie dans le journalisme sportif n’a aucun mal à évoquer la boxe comme un “milieu macho” où “il arrive de se faire traiter de pute pour un short trop court”. Quand on lui demande si le film Million Dollar Baby a changé quelque chose à l’image de la discipline, elle rétorque: “Tu as déjà vu Rocky terminer paraplégique, toi?” La Fédération française de boxe n’a pas autorisé les combats féminins avant 1997, et quand Lucie Bertaud entre à l’Insep en 2007, elle est la première boxeuse de l’histoire de l’Institut. “Les mecs ne se déplacent pas pour de la boxe féminine, ça ne les excite pas de voir des filles se taper dessus”, regrette-t-elle. Elle pointe aussi du doigt la fébrilité des instances hexagonales, qui n’ont “pas mis les moyens la seule année où il fallait le faire” lors de l’entrée de la boxe féminine aux Jeux olympiques en 2012. “C’était le dernier sport qui n’était pas ouvert aux femmes aux JO, souligne-t-elle. Et on n’a eu que trois catégories de poids. C’était une boucherie.” 

Après avoir raccroché les gants en 2012, elle a intégré la première équipe française féminine de football américain, Les Sparkles de Villeneuve Saint Georges. “Ça m’a servi de thérapie, raconte-t-elle, presque euphorique. Après la boxe, j’étais très sombre, presque dépressive. J’avais perdu foi en moi. Le foot US a rallumé une flamme. Les joueuses n’en avaient rien à foutre de ce que les autres pensaient. Elles bousculaient ce qui était établi, c’étaient des guerrières. On a joué le premier match international de l’histoire: une taule monumentale, mais qu’est-ce qu’on a kiffé!

Quand tu arrives dans la cage, la première chose que tu vois, c’est du sang partout par terre.

Portée par son enthousiasme et son envie d’attirer les médias, Lucie Bertaud a même tenté de développer la Legends Football League. Le concept fait fureur aux États-Unis: quatorze filles jouent au foot en petite tenue, chaque match est un show démesuré. “J’étais prête à mettre de côté toutes mes idées reçues, mais en France, on n’est pas assez open.” Dernièrement, elle s’est aussi essayée aux Mixed Martial Arts (MMA), plus connus sous l’appellation Free fight et interdit en France. En juillet, elle s’est même envolée à Las Vegas pour participer aux Mondiaux amateurs. “Quand tu arrives dans la cage, la première chose que tu vois, c’est du sang partout par terre. C’était chaud, j’avais peur. Mais le regard de mon adversaire a réveillé la petite conne que j’étais quand j’avais 15 ans.” Elle terminera avec le nez cassé, mais vice-championne du monde.

Politiquement, Lucie Bertaud est à gauche. Elle voulait voter DSK en 2012. Elle a choisi Hollande qui lui donne “un peu de répit après le racisme maquillé de Sarko”. En 2017? “La galère. Je ne suis même pas sûre d’aller voter.

Lucie Bertaud, la boxeuse à qui le ring ne suffit pas

La fresque murale peinte par Baye-Dam Cissé, représentant Lucie Bertaud au club Boxing Beats à Aubervilliers / © Capucine Bailly pour Cheek Magazine

Une fois l’armure fendue, elle parle -de plus en plus fort, de plus en plus vite- de ses failles, sans fard. Sa hantise de l’ennui: “Je suis habituée à être en surrégime. Il suffit que l’une de mes occupations disparaisse pour que la peur du vide m’envahisse.” Son émotivité: “Un rien peut me faire perdre mes moyens. Je panique vite.” “Mais son envie rattrapait tout, complète Saïd Bennajem. Son caractère correspondait à sa boxe et je n’ai jamais cherché à la changer.” Son insatiable soif de revanche: “Au lycée, on m’a fait croire que j’étais nulle, que je ne réussirais jamais. Dans la boxe, on m’a insultée. Dans le journalisme, on m’a dit que je ne ferais jamais commentatrice à cause de ma voix.” 

Aujourd’hui diplômée de Sciences Po, elle a pris en novembre les rênes de Kombat Club, le nouveau rendez-vous phare de la chaîne Kombat Sport. L’an passé déjà, elle présentait son propre magazine, Face à Face, où elle tirait le portrait de champions de divers arts martiaux avant de les affronter en fin d’émission. Avec son compagnon, qui pratique les MMA, elle n’imagine pas une vie de famille posée, sans entraînement: “Je veux vibrer, vivre les émotions à leur paroxysme. Les joies, même les déceptions.” Elle regrette de n’avoir pu participer aux Jeux et d’avoir accepté “quelques combats de trop”, mais ne nourrit aucune nostalgie. La fureur a laissé place à quelque chose de plus maîtrisé. Elle combine aujourd’hui ses deux passions -le journalisme et les sports de combat- et on sourit en la voyant évoquer avec frénésie ses meilleurs souvenirs, où tout est “dirty, marginal et atypique”. À son image.

Gaétan Scherrer


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