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Portrait

Lucie Hovhannessian, 26 ans, le VIH en bandoulière, trace sa route

Lucie Hovhannessian, 26 ans, signe Presque comme les autres, un témoignage vibrant de sa vie avec le virus de l’immunodéficience humaine (VIH). Découverte de sa séropositivité, annonce à ses proches, vie sexuelle, la jeune femme ne passe aucun épisode sous silence et monte au créneau pour le bien de la cause.  
Lucie Hovhannessian © Astrid Di Crollalanza
Lucie Hovhannessian © Astrid Di Crollalanza

Lucie Hovhannessian © Astrid Di Crollalanza


À sa manière de se tortiller les doigts et de gigoter sur sa chaise, on la devine stressée. Le jeu des interviews et de la promo, ce n’est pas son truc. “Je n’aime pas parler, confie Lucie Hovhannessian avec une grimace désolée, je suis moins à l’aise qu’à l’écrit.” Aïe, ça part mal. C’est dans les locaux de son éditeur, Robert Laffont, dans un bureau surplombant la place d’Italie, à Paris, que nous rencontrons cette jeune femme de 26 ans qui publie aujourd’hui Presque comme les autres, un témoignage sans langue de bois de son parcours de jeune séropositive

Après un café -son addiction-, elle s’ouvre peu à peu et explique, enthousiaste, qu’elle s’envole dans quelques heures pour Hambourg, y fêter son anniversaire avec son copain Tristan. Durant cette escapade allemande, Lucie Hovhannessian pourra au moins souffler un peu, loin de l’agitation pré-publication. “Ça devient réel tout à coup, je vais avoir le retour de mes proches. Mes amis ont aimé, mais ma mère et mes deux plus jeunes sœurs ne l’ont pas encore lu.” Sa sœur aînée et son père, dont elle se dit moins proche, ne sont, eux, toujours pas au courant de sa séropositivité: “Je n’ai jamais su créer le bon moment pour leur annoncer.” Après cinq ans de secret, la parution de son livre lui impose désormais un compte à rebours anxiogène: “J’ai vraiment peur de leur réaction, mais je ne tiens pas à ce qu’ils l’apprennent dans les médias.” 

 

Angoissée et asociale

Cette médiatisation imminente, Lucie Hovhannessian la redoute. À un buzz enragé, elle préférerait le succès plus tranquille d’un bon bouche-à-oreille. Et si elle a hâte de connaître l’accueil réservé à son livre, elle angoisse d’être cataloguée comme “la fille séropositive”, de voir sa vie bouleversée, ses réseaux sociaux scrutés. “J’ai nettoyé mon compte Twitter. Depuis 10 ans, j’ai dû en dire des conneries et j’ai super peur qu’on les balance sur la place publique ou qu’on déforme mes propos. Vu l’ampleur de l’affaire Mennel…

Sa mère, pour lui éviter ce genre de revers, aurait préféré qu’elle publie sous pseudo. “Les pseudos c’est terminé. Depuis le succès de ma Lettre ouverte d’une séropositive à une jeunesse inconsciente (Ndlr: publiée sur Konbini), j’assume. Les réactions ont été tellement positives, que j’étais soulagée de voir que je ne m’exposais pas pour rien”, explique cette jeune femme secrète, qui se décrit comme une asociale de première. Son amie Mya, qu’elle a rencontrée au cours de ses études à l’IUT de journalisme de Cannes, confirme son côté un peu ermite: “Elle évolue dans sa petite bulle et n’a pas besoin du reste du monde!” Et de continuer: “Ce n’est pas dans sa nature de se mettre sur le devant de la scène. Je la trouve courageuse de partager son histoire pour montrer qu’elle est une jeune femme comme tant d’autres et que le VIH, ça peut tomber sur n’importe qui.”

Hormis la prise quotidienne de sa trithérapie, le virus n’a aucune incidence sur son sa vie.

 

Le VIH, “une tuile comme les autres

Car l’histoire de Lucie Hovhannessian est celle d’une fille ordinaire. Née à Saint-Dié-des-Vosges en Lorraine, elle a pratiqué la danse classique pendant 15 ans et a décroché son bac littéraire avec mention très bien avant d’entamer des études de sociologie puis de journalisme. Cette fan de Rihanna adore voyager, déteste être prise en photo et passe son temps libre au cinéma. Récemment, elle a d’ailleurs été bouleversée par L’Insulte et Jusqu’à la garde, mais déçue par Pentagon Papers. Sauf qu’un jour, cette fille a chopé le VIH, “une tuile comme une autre”, lâche-t-elle.

Hormis la prise quotidienne de sa trithérapie, le virus n’a aucune incidence sur sa vie. Sa charge virale étant indétectable, elle fait l’amour sans préservatif avec son copain depuis plus de deux ans, et ses prises de sang tous les six mois ne sont qu’une formalité. Mais, si elle vit bien avec sa maladie, elle ne minimise rien. “Il y a un équilibre très subtil à trouver entre la dédramatisation, qui permet de lutter contre la stigmatisation et la peur du dépistage, et la surbanalisation, insiste-t-elle. J’ai aussi conscience d’être dans le bon pays, à la bonne époque. La France me maintient en vie, sans la sécurité sociale, je ne pourrais jamais me payer mon traitement qui coûte dans les 800 euros par mois. D’autres n’ont pas cette chance.

Lucie est solide, elle ne se laisse jamais abattre, c’est un roc.

Une force de caractère que souligne son meilleur ami Vincent, rencontré au collège à Nancy. “Grâce à son courage, elle va casser les stéréotypes. Elle n’a pas du tout le profil qu’on s’imagine, remarque celui qui la décrit comme très ouverte d’esprit. Elle est aussi très intelligente, dès qu’elle a appris sa séropositivité, elle s’est informée à 200% et je trouve qu’elle ferait une belle porte-parole pour les associations.” Mais Lucie Hovhannessian ne se sent pas d’assumer un tel rôle: “L’occasion s’est présentée après ma lettre, le Sidaction m’avait contactée, mais je n’ai pas donné suite. Je ne suis pas du genre à militer, mais je sais que j’ai un rôle à jouer, et écrire ce livre, c’est ma manière de prendre ma part de responsabilité.”

 

Incarner le virus

C’est l’éditrice Virginie François qui, en février 2016, séduite pas son parcours et sa plume découverte à la publication de quelques articles, notamment sur Konbini, la contacte pour lui proposer de passer à l’étape suivante: un livre. Lucie Hovhannessian accepte, mais lorsque vient le moment de coucher ses émois sur le papier, ça coince. “Lucie est solide, elle ne se laisse jamais abattre, c’est un roc, confie son éditrice, elle n’avait aucun problème à parler de sa maladie et elle s’était préparée bon gré mal gré à évoquer sa vie intime, mais elle restait pudique sur ses émotions. Il a fallu creuser.” À l’arrivée, un texte qui, pour Virginie François, dresse un constat lucide du VIH en France. “Lucie incarne le virus, ses mots sont un témoignage de ce que vivre avec le VIH signifie. Et ce sont de si jolis mots. Quel dommage qu’elle ait abandonné le journalisme”, se désole-t-elle. Aujourd’hui, Lucie Hovhannessian est hôtesse d’accueil en région parisienne, un emploi dans lequel elle s’épanouit et qui lui laisse “une grande liberté.

 

Une idéaliste qui s’ignore 

Cette liberté, Lucie Hovhannessian la préserve jalousement, elle qui dit ne jamais vouloir d’enfant, “pour pouvoir profiter de la vie sans responsabilités”. “Et puis vu l’état du monde aujourd’hui…, reprend-elle, sarcastique, on est déjà sept milliards sur Terre, il va falloir se calmer avec les gosses, la planète ne va pas suivre.” Des justifications écolos que d’autres pourraient juger cyniques. Elle confesse d’ailleurs un pessimisme à toute épreuve. “C’est très paradoxal, car mon livre est plein d’espoir alors que je suis une cynique pure souche, constate-t-elle dans un grand éclat de rire. Hier, j’ai rétorqué à une collègue qui s’extasiait sur la Saint-Valentin que de toutes façons on allait tous crever.” On imagine la tête de la collègue midinette.

Athée confirmée, Lucie Hovanhessian ne croit en rien. Encore moins en des politiques “tous à la ramasse”, à l’exception de Benoît Hamon, pour qui elle a voté au premier tour de l’élection 2017. Féministe, elle a adoré l’essai de Mona Chollet, Beauté fatale, qui décortique les injonctions faites aux femmes. “C’est dingue de voir à quel point on est encore loin de l’égalité, soupire-t-elle, mais on va y arriver.” Pour une fataliste revendiquée, elle semble bien idéaliste. Au moment de partir, elle interpelle son interlocutrice: “Je veux votre avis sur la couverture.” Elle n’a pas voulu de sa photo en première page. Signée par l’illustratrice Julia Perrin, la cover du livre se la joue Où est Charlie, des dizaines de personnages y vaquant à leurs occupations. “Le but est de me retrouver, précise Lucie Hovhannessian. Nous l’identifions tout de suite: sur le côté droit, une silhouette discrète, presque fondue dans le décor, mais prête à prendre la parole, si besoin est. 

Audrey Renault


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