société

Portrait

L’habit ne fait pas Mariame Tighanimine

Cette entrepreneure atypique a longtemps défendu le port du voile avant de décider de l’enlever. Dans un essai acide et drôle, elle raconte ce que c’est de grandir en France quand on est une fille d’immigrés marocains, banlieusarde et voilée.
© Renaud Monfourny pour Cheek Magazine
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Depuis qu’elle se promène tête nue et qu’elle s’est coupé les cheveux ultra courts, on dit à Mariame Tighanimine qu’elle ressemble à Cristina Cordula. C’est vrai que ses créoles XXL et son grand sourire ont quelque chose de la Brésilienne la plus célèbre du PAF. Cette similitude convient à l’auteure de Différente comme tout le monde, qui se réjouit qu’on la prenne tantôt pour une Italienne, tantôt pour une latino, et qu’on ne devine plus instantanément qu’elle vient de “bougnoulie”, selon ses propres termes. C’était le cas quand elle portait le voile.

Mariame Tighanimine parle vite, fort, cash, et rigole beaucoup. Elle a mille histoires à raconter et mille projets en tête: un café pour une interview, c’est bien trop court pour faire le tour de tout ce qui l’habite. Heureusement que les 200 pages de son essai sont là pour compléter l’entretien. Dans sa bouche tout comme dans les lignes de son livre, il n’y a pas de périphrase. Un arabe est un bougnoule, une fille qui porte le hijab est une voilée sur pattes, un raciste est un raciste. Même quand il ou elle habite à Saint-Germain-des-Prés et lui dit qu’elle, elle est une voilée intelligente. Même quand il ou elle est musulman.e et lui dit qu’elle est une vendue qui dévoie la religion. La force de Mariame Tighanimine, c’est qu’elle côtoie depuis longtemps tous les milieux sociaux, culturels et reglieux. “Jarod, le caméléon, c’est moi”, plaisante-elle en référence à la série des années 90 qu’elle a regardée ado sur M6.

 

Une vision hors norme de l’entrepreneuriat

La petite fille du Val Fourré scotchée à la télé est aujourd’hui chargée d’enseignement à Sciences Po où, forte de son expérience d’entrepreneure ayant fondé Hijab and The City et Babelbusiness, elle apprend à des étudiants les bases du business, loin des théories complexes des écoles de commerce. “Un entrepreneur est avant tout une personne qui part d’une idée simple et qui la développe en s’appuyant sur trois ressources: sa personnalité, ses connaissances et son réseau. Ces ressources, tout le monde en dispose, et chacun peut les utiliser pour créer son business, qu’il s’agisse de la vente de fruits et légumes à la sortie du métro ou d’une application de location de vêtements.” Cette conviction est à la base de sa vision hors norme de l’entrepreneuriat, qui fait sauter les barrières mentales de tous ceux qui se disent que monter une boîte, ce n’est pas pour eux.

 

 

Mariame Tighanimine s’est souvent retrouvée à défendre ses idées anti-élitistes, notamment face à des “conseillers de désorientation”, comme elle les appelle dans un des multiples épisodes qu’elle raconte dans son livre. Quand ces derniers déploraient que leurs élèves de troisième n’effectuent pas de “vrais stages”, faute de réseau, mais qu’ils aillent passer une semaine dans le kebab du coin, Mariame Tighanimine répondait que voir quelqu’un gérer ses stocks et s’occuper de sa compta était tout aussi formateur, voire plus, que d’aller passer une semaine à La Défense. Mais tout ça, c’était avant. Avant ce jour d’août 2016 où, en pleine affaire du burkini, Mariame Tighanimine a réagi à la polémique dans un post Facebook et expliqué au passage qu’elle avait décidé de ne plus porter le voile.

 

Voile et préjugés

Avant cette date, elle le confesse, elle a toujours senti qu’on ne l’entendait pas ou peu, à cause du bout de tissu qui cachait sa chevelure et créait d’entrée de jeu une barrière entre elle et les autres. C’est cette “carrière de voilée”, ainsi que 30 ans de racisme et de sexisme ordinaires, qu’elle s’est décidée à relater via le récit d’anecdotes mi-humiliantes mi-grotesques qui ont truffé son quotidien de jeune femme. Car avant de rappeler Cristina Cordula à ses interlocuteurs, Mariame Tighanime, qui a porté le hijab de 12 à 29 ans, a surtout évoqué, dans le désordre: la différence, l’immigration, la pauvreté, l’islamisme, l’Afghanistan, le terrorisme, la soumission. Bref, la peur et le danger, à une époque où la France doute plus fortement que jamais de ce qui constitue son identité nationale. “Être debout après tout cela ne signifie pas que les discriminations qui ont pu en résulter n’existent pas. Au contraire, cela signifie qu’elles ont su me rendre plus forte”, écrit-elle dans son avant-propos.

Une des raisons qui m’ont poussée à retirer mon voile, c’est que j’en avais marre d’être associée à des gens avec qui je n’ai rien à voir.

Des souvenirs qu’elle écrit à peu près comme elle parle, sur un ton empreint d’humour et de rage face aux incidents qu’elle a vécus de façon récurrente sans jamais les subir. Car Mariame Tighanimine a toujours refusé d’être le “voile sur pattes” qu’on voulait faire d’elle. Quand elle dirigeait Hijab and The City, le site qu’elle a lancé avec sa sœur Khadija en 2007, elle s’employait déjà à déconstruire les clichés associés aux filles “comme elles”. Des filles qui n’avaient en fait rien en commun avec elle, puisque Mariame Tighanimine ne ressemble à personne. Elle est différente comme tout le monde, et revendique une singularité dont elle n’a jamais pu bénéficier tant qu’on l’associait à son voile. “Une des raisons qui m’ont poussée à le retirer, c’est que j’en avais marre d’être associée à des gens avec qui je n’ai rien à voir. Tout simplement parce qu’il y a mille raisons de mettre le voile, et que mon cheminement pour le porter, puis pour ne plus le porter, était très personnel.”

Elle le dit sans ambage et avec le recul de l’adulte sur la préadolescente qu’elle était quand elle s’est couvert la tête: ses motivations n’étaient pas religieuses, ou du moins ne le sont pas restées longtemps. Pour Mariame Tighanimine, le voile a toujours été la représentation physique de ce qu’elle ressentait depuis l’enfance: la différence. “J’ai compris que je n’étais pas une Française comme les autres quand mon institutrice de CM2 a lancé à Mamadou, qui résolvait un problème de maths au tableau et a dit le mot case au lieu de colonne, ‘la case, c’est pour les noirs’. Ça ne m’était pas adressé, et pourtant, j’ai su instantanément que c’était raciste.” C’est naturellement que l’année suivante, l’élève de sixième se couvre la tête. Pour faire comme ses grandes sœurs, certes, mais avant tout pour affirmer, déjà, cette fameuse singularité. Dans son milieu, cela ne choque personne. Les problèmes commencent quand elle en sort, notamment les années où elle étudie. “Ma mère s’inquiétait des risques d’agression quand j’allais à Paris et était soulagée quand je rentrais à Mantes-la-Ville”, lâche-t-elle.

 

Si, si la famille

Petite dernière d’une fratrie de cinq frères et sœurs -“J’étais un accident”- Mariame Tighanimine a toujours vu ses aînées voilées galérer pour trouver du boulot, et pour maîtriser les codes d’un monde du travail très éloigné de celui de leurs parents, immigrés marocains installés en banlieue parisienne. “J’ai compris que j’étais arabe à l’école primaire, mais j’ai compris que j’étais prolo à la fac de Nanterre”, ironise la lectrice de Marx. Pourtant, ni sa mère ni son père ne relâchent la pression sur leurs enfants, dont ils encouragent l’excellence. Même dans les moments où elle sèche fréquemment le lycée, Mariame Tighanimine l’hyperactive ne décroche jamais. Elle sait que l’école est son passeport pour la suite. “Mes parents nous répétaient qu’ils n’avaient pas traversé la Méditerranée pour qu’on n’aille pas à l’école, alors qu’eux s’étaient contentés de passer devant.” Grâce à l’expérience de ses aînés, et au soutien de ses géniteurs autodidactes, Mariame Tighanimine arrive à Nanterre, “en sociologie, pour le kif, et en éco-gestion pour le taf”, en ayant lu les livres qu’il fallait, et en ayant une bonne culture générale. “Je dois beaucoup à la télé, on ne dit pas assez qu’il y a plein de choses intelligentes qui y passent.”

mariame tighanimine différente comme tout le monde le passeur crédit Renaud Monfourny

© Renaud Monfourny pour Cheek Magazine

Malgré des moments de découragement -elle abandonne son master pour lancer Hijab and the City, mais entrera à Sciences Po quelques années plus tard- Mariame Tighanimine ne lâche rien, jamais. Son associé, Rhéda Abdelmoumen, de quinze ans son aîné, admire particulièrement cette ténacité. “En fait, c’est simple, si je devais partir à la guerre avec quelqu’un, je préfèrerais que ce soit Mariame, résume-t-il. Elle a cette rare capacité à apprendre, combattre, évoluer, résister, encaisser.” Un talent qui, parfois, se traduit par de la violence. Mariame Tighanimine, 1,66m, raconte ainsi comment, un jour, elle a réglé son compte à une bourge de Wagram qui l’avait frappée dans le dos et insultée dans le métro. Ou encore comment elle a détruit l’appareil photo d’une journaliste à l’affût de filles voilées, qui la photographiait sans son consentement sur le quai du RER. Si, aujourd’hui, elle se dit apaisée, nul besoin d’être fin psychologue pour comprendre que la pugnacité de Mariame Tighanimine est directement issue de sa rage, qu’elle a appris à dompter pour en faire une force. Elle s’est d’ailleurs mise au jiu-jitsu brésilien pour évacuer de façon hebdomadaire cette énergie.

Le sujet de la femme musulmane française a été trop malmené dans les médias, par des personnes non concernées, des hommes surtout.”

Sur son temps libre, elle aime aussi regarder Game of Thrones et The Handmaid’s Tale, lire -“J’adore Magellan de Stefan Zweig, c’est pour moi le meilleur exemple de description d’une construction projet”- et écouter de la musique. Elle reconnaît avoir kiffé Despacito cet été, tout en ayant été biberonnée au funk et au jazz grâce à son grand frère qui “a fait [sa] culture musicale”. Et c’est avec son fiancé Mahdi qu’elle passe des heures à refaire le monde. “Une fois, dans un évènement, elle a pris la parole pour poser une question et ce qu’elle a dit était plus instructif que l’évènement tout entier. C’est là où je l’ai remarquée pour la première fois”, confie-t-il. Aujourd’hui, il est son premier soutien dans les combats qu’elle mène. “Interdire à une femme de porter une tenue qu’elle a souhaité porter, à un moment donné de sa vie, ou toute sa vie, est tout aussi condamnable que de lui imposer de porter cette même tenue comme cela se fait dans les théocraties.” Et ce livre, il en pense quoi? “Le sujet de la femme musulmane française a été trop malmené dans les médias, par des personnes non concernées, des hommes surtout. Ce livre apporte la cohérence, la pédagogie et même l’humour qui manquait à cette discussion!

 

Ouvrir le débat

Si Mahdi pousse depuis longtemps Mariame Tighanimine à écrire, c’est la rencontre avec sa maison d’édition qui a rendu le projet possible. Le ton piquant et drôle de ses posts a retenu l’attention de Christophe Rémond, fondateur des éditions Le Passeur; ce livre répond à l’envie de proposer un discours nouveau sur la question des femmes et de l’islam. Mariame Tighanimine ne se gêne pas pour y épingler l’hypocrisie, le paternalisme, ou l’opportunisme de personnalités de tous bords, dont elle a changé le nom mais qui sont aisément reconnaissables. De toute façon, sa pensée est la sienne et celle de personne d’autre. C’est précisément ce qui a séduit son éditrice, Pascaline Giboz: “On veut sortir du prêt-à-penser et des raccourcis médiatiques pour pouvoir ouvrir le débat. C’est un pari mais ça colle à notre envie de porter des valeurs humanistes et d’être dans l’échange. L’idée n’est pas de faire polémique et de l’envoyer débattre face à Eric Zemmour pour susciter un buzz, on veut avoir un discours plus large, au-delà d’un statut identitaire de chacun.” Le livre sort aujourd’hui, on va tout de même scruter avec attention les plateaux télé.

Myriam Levain


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