société

Reportage

“C'était un compliment”: récit du procès de l'agresseur de Marie Laguerre

Le procès de l’agresseur de Marie Laguerre s’est tenu jeudi 4 octobre au Tribunal de grande instance de Paris. Une audience au cours de laquelle le jeune homme a reconnu les faits mais en a nié la gravité.  
Capture d'écran de la vidéo “Frappée par un harceleur à Paris, Marie témoigne” du “Monde”
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Plus d’une dizaine de caméras sont regroupées devant l’entrée du Tribunal de grande instance de Paris ce jeudi 4 octobre après-midi. Au milieu, on distingue une jeune femme brune aux cheveux bouclés qui répond aux questions des journalistes, la voix calme et le ton sûr. Il s’agit de Marie Laguerre, 22 ans et propulsée cet été au rang de symbole du harcèlement de rue. Le 24 juillet dernier, alors qu’elle était en train de rentrer de chez elle, dans le XIXe arrondissement de Paris, un homme s’est mis à faire des bruits avec sa bouche et à tenir des propos obscènes. “Ta gueule”, lui a-t-elle répondu tout en continuant son chemin avant que l’homme ne la rattrape, ne lui jette un cendrier et lui assène un violent coup au visage. L’étudiante avait alors pu récupérer les images de vidéo surveillance du bar situé à côté.

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Des images visionnées près de 9 millions de fois et qui ont fait le tour du monde. Le tout quelques jours avant que le Parlement n’approuve la loi contre les violences sexistes et sexuelles, qui prévoit notamment de punir le harcèlement de rue. Hier s’est tenu le procès de cet agresseur présumé, Firas M. Une audience qui devait se tenir fin août mais que la présidente du tribunal avait renvoyé afin d’établir “une expertise psychiatrique approfondie”. Une expertise qui n’a toujours pas pu avoir lieu à ce jour.

 

 

“Pas vu pas pris”

L’homme de 25 ans, est uniquement jugé pour des faits de “violence avec usage ou menace d’une arme”, et non pour “harcèlement sexuel”, comme cela était le cas au moment de l’enquête. Selon l’article 222-33 du code pénal, le harcèlement sexuel est le fait “d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante”, une qualification que le parquet n’a pas retenu pour ce dossier. L’outrage sexiste n’a pas non plus pu être retenu, faute de timing (les faits se sont déroulés avant que la loi Schiappa sur les violences sexistes et sexuelles n’entre en vigueur). Et c’est tout l’enjeu du procès: faire reconnaître la violence sexiste au-delà de la violence physique.

Les cheveux bouclés tombant sur ses épaules, les yeux clairs et un tee-shirt bleu aux motifs psychédéliques, dans le box, Firas M. ne cessera de s’agiter, de marmonner, de commenter, et d’interrompre la présidente du tribunal tout au long de l’audience. “Laissez moi parler”, “relevez-vous”, répétera-t-elle sans arrêt devant l’accusé qui tantôt se rassoit pendant qu’elle lui parle, tantôt lui coupe la parole avec une pointe d’insolence. Interpellé le 27 août à la sortie d’un séjour psychiatrique de trois semaines à l’hôpital Maison Blanche Bichat, le jeune homme a reconnu les faits en garde-à-vue. “Pas vu pas pris comme on dit, mais là il y avait une vidéo”, commente-t-il l’air quasi-amusé le dos appuyé contre la vitre du box.

La vérité, elle était grave aguicheuse, elle a fait exprès de passer comme ça devant moi, elle se dandinait.

Interrogé sur les bruits émis avec sa bouche lorsque la jeune femme est passée devant lui dans la rue, il répond sérieusement: “J’écoutais de la musique. Y a rien de méchant, je chantais tout seul.” Et ajoute devant une salle d’audience pleine à craquer: “Parfois je parle tout seul, je pourrais même parler à une feuille.” En garde-à-vue il a pourtant concédé avoir fait quelques bruits: “La vérité, elle était grave aguicheuse, elle a fait exprès de passer comme ça devant moi, elle se dandinait. Elle était sexy.” “C’était un compliment, y a rien de méchant”, insiste-t-il auprès de la Cour. Le cendrier? “C’était un petit cendrier, il pèse même pas dix grammes, à vous entendre parler on dirait que c’est un cendrier béton”. “C’est un cendrier en métal”, corrige la présidente.

 

Vols, violences et proxénétisme…

L’histoire de Firas M. c’est celle d’un jeune impulsif qui grandit livré à lui-même, sans domicile fixe, qui consomme alcool et cannabis, et qui passe régulièrement par la case prison. Au total, le jeune homme a déjà été condamné neuf fois pour des faits allant de la conduite avec usage de stupéfiant, et vol avec violence, en passant par le proxénétisme aggravé. Depuis 2015, il a l’interdiction d’entrer en contact avec sa mère pour des faits de violences. Il suit parfois une thérapie. “J’suis pas un robot. J’ai des sensations comme tout le monde. Tout le monde peut être heureux, triste et ainsi de suite”, souffle-t-il face à Marie Laguerre à l’autre bout de la salle.

Au cours de ces trois heures de procès, la jeune femme s’efforcera de regarder devant elle sans montrer la moindre émotion. Y compris lorsque son avocate récite les messages très violents qu’elle a reçus cet été sur les réseaux sociaux, signés par des hommes: “Il t’a pas tapé assez fort!”, “Tu veux te faire de la pub?”, “Je te croise dans la rue je te crache à la gueule”, “Salope”, “Je te déshabille, je te viol”, ou encore “Sale suceuse de bites”. Ou lorsque la présidente détaille l’examen psychologique réalisé après l’agression: les pleurs, l’anxiété, la perte de poids, les tremblements et la perte de sommeil. “Je ne voulais pas me laisser traiter de manière humiliante par lui”, explique-t-elle simplement à la barre. Le violent coup porté au visage par Firas M. lui a valu quinze jours d’incapacité total de travail (ITT).

Qu’il [Firas M.] ne devienne pas le symbole des violences faites aux femmes parce que ce serait un costume beaucoup trop grand pour lui.”

De son côté, Me Noémie Saidi-Cottier, l’avocate de Marie Laguerre, fustige “un homme qui a un problème avec les femmes. Qui ne les laisse pas parler, qui frappe sa mère, et qui a été condamné pour proxénétisme.”“Nous ne pouvons plus tolérer ce genre de comportements” martèle-t-elle avant de demander une condamnation “exemplaire” et “pédagogique”. Tandis que la défense dénonce un procès qui “occulterait les vraies violences faites aux femmes”. Et fustige: “Qu’il [Firas M.] ne devienne pas le symbole des violences faites aux femmes parce que ce serait un costume beaucoup trop grand pour lui”.

Firas M. reste donc en prison. Il a été condamné à douze mois d’emprisonnement, dont six mois avec sursis, accompagnés d’une mise à l’épreuve pendant trois ans. Le tribunal a également prononcé une obligation de suivre des soins psychologiques, une interdiction d’entrer en contact avec la victime, à laquelle il doit verser 2000 euros en réparation du préjudice moral. Enfin, il doit effectuer un stage de sensibilisation aux violences faites sexistes et sexuelles, comme l’avait demandé la partie civile. L’accusé a lui conclu en prenant à partie Me Noémie Saidi-Cottier, devant une salle stupéfaite: “J’en ai croisé des filles sur ma route. Demandez-leur si je suis sexiste, vous serez étonnée.

Fanny Marlier

Ce papier a été initialement publié sur le site des Inrocks.

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