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Pourquoi Marlène Schiappa est devenue la cible préférée de la fachosphère

Fdesouche, le Salon beige, la Manif pour tous… Depuis la nomination de Marlène Schiappa en tant que secrétaire d’État en charge de l’égalité entre les hommes et les femmes, il ne se passe pas une journée sans que la fachosphère ne s’attaque à elle.
Instagram/emmanuelmacron
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Après Alain Juppé et Benoit Hamon, Marlène Schiappa est-elle la nouvelle cible politique préférée de la fachosphère? À peine nommée secrétaire d’État en charge de l’égalité entre les hommes et les femmes, elle fait l’objet d’une longue litanie de tweets hostiles. Polémique sur le port du voile à l’école, critiques sur son soutien aux combats des Femen, sur sa mesure pour instaurer un congé maternité pour toutes les femmes, ou l’idée d’imposer un buzzer anti-homophobie à Cyril Hanouna dans TPMP… À chaque prise de parole, la secrétaire d’État est au centre d’articles incendiaires de la fachosphère, qui la catégorise comme une “pro-islam” et une “anti-catholique”.

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La fachosphère s’est activée dès l’annonce de sa nomination, le 17 mai. “Dans les 57 heures qui ont suivi l’annonce de sa nomination, la fachosphère s’est acharnée sur Marlène Schiappa”, affirme Guilhem Fouetillou, fondateur de Linkfluence, une start-up spécialisée dans l’analyse du web social. En comparant tous les contenus publiés sur elle depuis sa nomination, celui-ci est formel: “Marlène Schiappa a subi 12 jours d’attaques extrêmement violentes venant de communautés de la fachosphère. Il y a eu un vrai procès d’intention contre elle, où son passé a été décortiqué.

 

“Elle est le stéréotype que n’aime pas la fachosphère”

Pourquoi Marlène Schiappa, alors nouvelle tête du gouvernement, a-t-elle suscité autant d’attaques? “La fachosphère a toujours l’habitude de prendre une tête de turc, ou une égérie, quand ils font une propagande contre le gouvernement”, indique Nicolas Vanderbiest, chercheur spécialisé dans les phénomènes d’influence sur les réseaux sociaux. Et ils semblent bien l’avoir trouvée en Marlène Schiappa: “Elle représente tous les stéréotypes que la fachosphère n’aime pas: c’est une femme, une ancienne blogueuse du Bondy Blog et elle représente vraiment l’image des ‘bobos’. Elle semble être la cible parfaite et ils vont essayer tout ce qui est possible contre elle”, certifie le chercheur.

Ils semblent bien avoir tout essayé, à tel point que Marlène Schiappa a suscité énormément de conversations sur Internet, seulement “cinq fois moins que celles sur le Premier ministre”, précise Guilhem Fouetillou, en ajoutant: “C’est une énorme exposition pour quelqu’un qui a un poste de secrétaire d’État, elle a beaucoup attiré la curiosité. Elle est presque autant citée que Jean-Yves Le Drian, alors qu’il est en charge d’un grand ministère. Même Nicolas Hulot, qui est une personnalité publique, a suscité à peine deux fois plus de conversations.

Mais presque à chaque fois, Marlène Schiappa était au centre de polémiques.

Pourquoi Marlène Schiappa est-elle la cible de la fachosphère?

Au cours des 60 heures ayant suivi la nomination de Marlène Schiappa, les emoji les plus associés à son nom  / ©Linkfluence pour Les Inrocks

 

Fdesouche en première ligne

Que s’est-t-il passé, après l’annonce de sa nomination le 17 mai, où les premiers tweets et articles évoquaient celle qu’ils présentaient alors comme une “militante des droits des femmes” et dont tous saluaient le nouveau poste? Fdesouche est passé par là. C’est ce site qui est à la pointe de cette offensive. Si dès 16h22, une heure à peine après l’annonce, Pierre Sautarel, le fondateur de Fdesouche, est déjà sur le front en publiant un article sur cette ancienne “blogueuse du Bondy Blog”, c’est un autre de ses tweets qui scellera la réputation de Marlène Schiappa, en la présentant comme une “pro-islam” et contre les “cathos”. Le tweet, posté le lendemain à 13 h08, renvoie les internautes vers son site, qui reprend un article du Huffington Post de 2014, dans lequel Marlène Schiappa expliquait à Manuel Valls que “les quartiers populaires ne sont pas antisémites”. Elle dénonçait également la loi de 2004 interdisant le port de signes religieux visibles à l’école. Ce sera le post le plus retweeté, et le début de la polémique sur le voile.

Entre 13h et 14h, c’est là qu’il y a eu le plus d’attaques contre elle. On voit bien que Pierre Sautarel est le premier sur la couverture de cette information. C’est lui qui donne de la visibilité et il est retweeté à l’infini”, certifie Guilhem Fouetillou. Parmi les comptes influents qui ont repris l’information, il note que ce sont en grande majorité des “gens influents issus de la mouvance d’extrême droite, de la manif pour tous, du France Alt Right ou des internautes suivis par Steeve Briois, le maire FN d’Hénin-Beaumont”, précise l’analyste, qui a ses tableaux comparatifs sous les yeux.

Pourquoi Marlène Schiappa est-elle la cible de la fachosphère?

Les comptes sociaux les plus influents ayant lancé la polémique autour des déclarations de Marlène Schiappa sur le port du voile (18 mai entre 13 et 14h) / ©Linkfluence pour Les Inrocks

 

Schiappa veut vraiment frauder la Sécu?

La polémique était lancée, et le choix de la question du voile est évidemment stratégique: “L’axe de la laïcité et de la religion est un thème très récurrent dans la fachosphère. C’est normal qu’ils s’en prennent plus à elle à ce moment qu’à un ministre de la finance, par exemple. Ils savent qu’ils peuvent fidéliser à cet endroit, surtout si elle leur offre des preuves sur un plateau d’argent…”, explique Nicolas Vanderbiest, chercheur spécialisé dans les phénomènes d’influence sur les réseaux sociaux.

La nouvelle élue partait en effet avait plusieurs épines dans le pied: le jour-même de sa nomination, elle a immédiatement été rattrapée par deux de ses livres: dans  Osez l’amour des rondes en 2010, Marlène Schiappa présentait notamment la femme sous le prisme du plaisir masculin. Très vite, elle est traitée de “grossophobe”, voire même de “sexiste”. Mais c’est avec son autre livre Maman travaille, dans lequel elle donnait des astuces aux mères, que la fachosphère donne un vrai coup de massue à son e-réputation.

Les communautés d’extrême droite font tourner en masse un article intitulé “Quand Marlène Schiappa expliquait comment frauder la Sécurité sociale”.

Les communautés d’extrême droite font tourner en masse un article de Entreprise.news intitulé Quand Marlène Schiappa expliquait comment frauder la Sécurité sociale. Il devient même le sujet le plus viral sur les réseaux sociaux. “Il y a eu plus de 1 500 reprises dont 15 sites web et 1 400 tweets, c’est le sujet qui a le plus tourné sur elle sur les réseaux sociaux”, certifie Guilhem Fouetillou. Dans les reprises, on compte notamment les sites Résistance républicaine, ou des médias plus à droite comme Atlantico ou Valeurs actuelles, qui génèrent énormément de clics le jour de cette publication, le 29 mai. “Cet article de Valeurs actuelles a été repris en masse par les tribunes juives, les observateurs d’Alt Right ou Le Salon Beige”, constate l’analyste.

C’est la même chose pour la quasi-totalité des 10 sujets les plus repris sur les réseaux sociaux. L’histoire sur “l’islamophobie” arrive en deuxième position, devant un autre article de Valeurs actuelles sur les “alarmantes déclarations de Marlène Schiappa. Un article plus neutre du Monde, centré sur le portrait de la blogueuse militante pour le droit des femmes, n’arrive que derrière les polémiques, en 4ème position.

 

Décrédibilisée par Hanouna et Finkielkraut?

Même quelques jours après son arrivée, Marlène Schiappa continue d’être au centre de polémiques. Le philosophe Alain Finkielkraut s’en prend deux fois à elle, toujours au sujet du voile. Sur LCI, il juge les mots de la secrétaire d’État d’une “aberration totale” et deux jours plus tard, rebelote, sur RCJ, il dit qu’elle s’est attaquée “avec une violence inouïe au sexisme, à la misogynie de la religion catholique et accessoirement de la religion juive, les Loubavitchs, en l’occurrence, sans un mot, évidemment, sur l’islam”. Les sous-entendus sont bien là: c’est comme si elle était sous l’influence de courants islamiques radicaux. La secrétaire d’État s’est très vite prise au jeu des droits de réponse, en faisant une tribune dans Libération, à laquelle Finkielkraut répondra en l’invitant à lire d’autres sources comme La France soumise de Georges Bensoussan, un livre centré sur l’emprise de l’islam radical en France.

Mais évidemment, répondre à Alain Finkielkraut peut être un jeu dangereux. C’est la possibilité de légitimer et de donner de la visibilité à tous les propos tenus par la fachosphère. “Je ne pense pas que cela ait vraiment été négatif pour elle. Elle a eu l’occasion de faire passer un message à un large public, ça l’a fait monter en autorité. Son but n’est pas de plaire à Fdesouche ou aux extrêmes de toute façon”, précise Nicolas Vanderbiest. Surtout que dans cette même période, l’affaire Hanouna arrive sur la table. Elle le convoque à son bureau pour discuter de “l’homophobie” dont est accusé le présentateur de TPMP. À la fin de la rencontre, l’idée d’instaurer un “buzzer contre les blagues homophobes” fait le buzz, même si elle précise qu’il s’agit d’une “intox.

Une nouvelle histoire, un nouveau tollé, et un nouveau pic d’affluence sur les réseaux sociaux, selon le fondateur de Linkfluence. Les hashtags qui lui sont associés sont tous moqueurs: #wtf; #memepaslegorafi. “On voit qu’à ce moment-là elle est critiquée de tous les côtés, même par une partie de la gauche, mais l’extrême droite reste toujours majoritaire.

 

Pas de “Schiappa bashing”

Pourtant, Marlène Schiappa reprend en main sa réputation au moment de lancer sa première vraie mesure: un congé maternité unique pour toutes les femmes, quels que soient leur statut et leur activité professionnelle. Malgré toute la viralité des polémiques précédentes, c’est, à ce jour, le sujet qui a été le plus vu depuis l’annonce de sa nomination. “Les premiers médias influents sur ce sujet sont plus traditionnels comme Le Monde, Ouest France et le Huffington Post. Le sujet est deux fois plus vu, ce qui montre que l’annonce du projet de loi a véritablement fonctionné”, précise Guilhem Fouetillou.

Pour une fois, la fachosphère n’est pas la communauté la plus influente, même si elle est toujours présente. En parallèle, Fdesouche a continué de s’activer en consacrant une dizaine d’articles à la saga “Schiappa”, en éditant des brèves et relayant des articles sur son passé. À l’annonce de son projet de loi, Fdesouche n’est pas loin. Il tourne toujours sur la polémique sur la Sécurité sociale. “Cela montre bien qu’ils suivent leur propre agenda pour faire de l’information, sans suivre l’agenda politique. C’est vraiment la consécration de la réinfosphère, puisqu’ils arrivent à porter de l’attention sur d’autres sujets même avec une forte actualité, explique le fondateur de Linkfluence.

Marlène Schiappa est bien la cible, mais les deux spécialistes le précisent: sa personne n’est pas directement visée par les attaques, ou alors celles-ci sont minimes. “Leur vrai but, c’est de s’attaquer à Macron. Marlène Schiappa n’est qu’un pion du gouvernement. Ce n’est pas une opération menée contre elle, il n’y a pas de ‘Schiappa bashing’. La fachosphère est dans une logique de production de contenu pour décrédibiliser le gouvernement. C’est le jeu, ça fait des années que c’est comme ça. Avant il y a eu les critiques contre Najat Vallaud-Belkacem, et d’autres seront tirés vers le bas”, conclut ce spécialiste des phénomènes d’influence.

Juliette Redivo

Cet article a été initialement publié sur le site des Inrocks.

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