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Dossier Nouveaux Féminismes / En partenariat avec le CFPJ

Pourquoi la masturbation est un acte féministe

La masturbation féminine sort lentement mais sûrement de l’enceinte de nos chambres. Et si se connaître sur le bout des doigts était une étape incontournable de l’égalité au lit?
© Ophélie Ostermann pour Cheek Magazine
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Mes premiers souvenirs de masturbation remontent à la maternelle. Petite, je le faisais presque tous les soirs, comme un automatisme, pour m’endormir plus rapidement”, se souvient Célia, 23 ans et étudiante à Paris. Avec l’âge, l’objectif somnifère a fait place à l’excitation et au plaisir sexuel. Aujourd’hui, la jeune femme se masturbe régulièrement: “Je le fais pour me détendre quand je suis stressée, quand j’ai un pic de libido ou envie de réveiller ma sensualité.

L’histoire ferait rougir nos mères. Si Célia parle de sa routine masturbatoire comme de ses runnings hebdomadaires, c’est grâce aux années 2000, l’époque où les yeux français se sont enfin tournés vers le plaisir féminin et les clefs pour l’atteindre. Il aura donc fallu attendre près d’une cinquantaine d’années pour poursuivre notre révolution sexuelle, entamée dans les années 60-70. “On parle librement de masturbation féminine depuis environ cinq ou six ans grâce à l’explosion des sextoys féminins”, indique Camille Emmanuelle, journaliste spécialisée dans les questions de sexualités et auteure notamment de Sexpowerment.

Dans l’imaginaire collectif, une femme qui se touchait était traditionnellement considérée comme une perverse.

La France fait en effet office de grand retardataire, quand on sait qu’il y a 18 ans déjà, les accessoires squattaient les épisodes de Sex and The City. À l’époque, Kim Cattrall campe une Samantha nymphomane dont les tiroirs regorgent de vibromasseurs tandis que Charlotte, bourgeoise coincée, brave ses interdits en s’essayant au rabbit. La presse féminine s’empare alors du sujet mais les débuts sont timides. Délicat d’associer photo de vibromasseur et sac Chanel: “Ce sont vraiment le Web et surtout les blogs, moins soumis à la pression des annonceurs, qui ont changé les choses”, analyse Camille Emmanuelle.

 

Le tabou en héritage

En matière de masturbation féminine, on revient de loin. “Dans l’imaginaire collectif, il a toujours été normal qu’un homme se masturbe par besoin, par pulsion, mais une femme qui se touchait était traditionnellement considérée comme une perverse, une hypersexuelle. Elle n’avait pas à se faire du bien, elle devait soulager son mari”, explique Caroline Leroux-Poirier, sexologue et psychologue clinicienne. “Deux raisons justifiaient qu’une femme se donne du plaisir seule: le célibat ou la frustration sexuelle”, ajoute Camille Emmanuelle.

Depuis, les mentalités évoluent mais lentement. “Nous sommes les héritiers d’une culture très liberticide. L’image négative de la masturbation, entretenue par notre tradition judéo-chrétienne et les croyances médicales du XIXème siècle font encore partie de l’imaginaire”, rappelle Camille Emmanuelle. À l’époque, on croit que la masturbation rend sourd, entre autres effets néfastes pour la santé. Pour Freud, stimuler son clitoris à l’âge adulte est considéré comme puéril. Pour certains médecins français, la masturbation féminine serait même l’une des causes de l’hystérie. Si, dans les faits, la pratique est aujourd’hui normalisée et si les langues se délient, le tabou plane toujours. En France, nous ne serions que 54 % à la pratiquer régulièrement, contre les trois quarts de nos copines néérlandaises, selon une enquête internationale menée par l’Ifop en 2015. Hors sondage, le chiffre est confirmé par Delphine Gaudy, 41 ans, propriétaire de Dollhouse, boutique de lingerie fine et d’accessoires dans le Marais, à Paris: “La moitié de notre clientèle arrive dans le magasin en disant qu’elle ne s’est jamais touchée auparavant”, lance-t-elle, assise, entourée de vibros multicolores.

Scène de masturbation dans Girls

Marnie brise le tabou de la masturbation dans la série Girls

 

Une clef du bien-être sexuel

Pourtant, sexologues et éducateurs sexuels ne cessent de prescrire la pratique pour booster une libido en baisse et surtout pour atteindre le Graal de la décennie: l’orgasme. “La masturbation est essentielle dans la vie sexuelle d’une femme. Elle permet d’explorer son corps et de le connaître, de savoir ce qui procure du plaisir. Lors des rapports sexuels, nous n’attendons plus que l’autre nous en donne et nous le guidons si besoin”, indique Caroline Leroux-Poirier. Bien sûr, la combinaison ne fonctionne pas chez toutes les femmes. Inès, 28 ans, salariée dans la production audiovisuelle, n’accorde qu’un mérite à la pratique, celui de soulager ses envies. Pour le reste, “ce sont mes différentes expériences sexuelles et mes partenaires qui m’ont fait prendre conscience de ce qui me faisait vibrer”, indique-t-elle.

En plus d’améliorer la connaissance de son corps, se toucher permet aussi de se reconnecter avec son univers fantasmatique, parfois restreint lors des rapports, et d’optimiser son épanouissement sexuel. “Être à l’aise avec son corps et ses fantasmes entraîne un rapport au partenaire plus serein”, ajoute la journaliste Camille Emmanuelle. “Depuis que je m’y suis mise il y a quelques années, j’ai plus d’assurance, je suis moins pudique, moins coincée”, confirme Marie, 30 ans et mère d’un enfant. Sans oublier que l’orgasme ressenti lors de la masturbation garantit un shoot d’hormones du plaisir, les endorphines.

 

Éduquer pour libérer

Si, sur le papier, la masturbation a tout bon, pour certaines femmes, elle reste plus facile à dire qu’à faire. En cause? L’éducation, la culture familiale ou le poids de la religion. Dans la famille d’Inès, on se parle de tout mais jamais de sexualité et encore moins de masturbation. Étouffée sous le poids de sa culture familiale, elle avoue se toucher depuis l’enfance mais reste persuadée que “c’est une bêtise”. Paradoxalement, la jeune femme se définit comme une séductrice très à l’aise avec son corps et ne voit d’ailleurs aucun inconvénient à se masturber devant un partenaire. Mais quand il s’agit de plaisir solitaire, la donne change. Inès possède un vibro, mais ne l’utilise que cachée sous sa couette.

D’où la nécessité d’informer, d’éduquer et de faire tomber le tabou. “L’érection d’un petit garçon est considérée comme normale, on se dit même parfois ‘c’est un homme!‘. Quand une petite fille se frotte contre un coussin, le fait que ce soit invisible contribue à la gêne et à l’interdit”, regrette Camille Emmanuelle. C’est ainsi que Delphine Gaudy endosse chaque jour un rôle éducatif dans sa boutique: “Des clientes de 50 ans m’ont déjà demandé si toutes les femmes avaient un clitoris”, se souvient-t-elle. D’autres, à n’importe quel âge, ignorent même à quoi sert et comment fonctionne cet organe du plaisir féminin.

Connaître le clitoris permet de comprendre qu’il n’y a pas deux sexes fondamentalement différents.

Pour y remédier et après avoir remarqué que le clitoris “était absent de nombreux manuels de sciences de la vie et de la Terre et jamais représenté en entier”, la chercheuse indépendante Odile Fillod en a créé un modèle en 3D au mois d’avril.

En parallèle de l’initiative pédagogique, de nombreux articles, des ouvrages, des sites, forums ou encore des vidéos YouTube se multiplient pour dédramatiser et réhabiliter la masturbation féminine. Il faut dire que l’enjeu est de taille. Se connaître sur le bout des doigts fait partie intégrante de la libération sexuelle des femmes et de l’égalité des sexes: “Dans les années 70-80 aux États-Unis, acheter des sextoys était clairement un acte féministe”, rappelle la journaliste Camille Emmanuelle. En 2016, rien n’a changé, l’émancipation des tabous sexuels passe entre autres par la familiarisation de toutes et tous avec le clitoris. La chercheuse Odile Fillod le martèle: “Connaître le clitoris permet de comprendre qu’il n’y a pas deux sexes fondamentalement différents, l’organe sexuel féminin est le clitoris et non le vagin, et il est homologue au pénis sur tous les plans.”

Ophélie Ostermann


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