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Mayara Amaral: le féminicide dont on ne dit pas le nom au Brésil

En juillet, Mayara Amaral a été sauvagement assassinée au Brésil et sa sœur Pauliane se bat pour que ce féminicide soit reconnu comme tel par les médias.
“Quand j'ai pris cette photo de ma sœur avant mon départ pour la Belgique, je ne pensais pas que ce serait la dernière fois que je la verrais vivante.
“Quand j'ai pris cette photo de ma sœur avant mon départ pour la Belgique, je ne pensais pas que ce serait la dernière fois que je la verrais vivante." Pauliane Amaral

“Quand j'ai pris cette photo de ma sœur avant mon départ pour la Belgique, je ne pensais pas que ce serait la dernière fois que je la verrais vivante." Pauliane Amaral


Le 25 juillet dernier, le corps de Mayara Amaral, 27 ans, était retrouvé carbonisé dans un sous-bois de Campo Grande, dans le sud du Brésil. Cette jeune prof de guitare classique était partie répéter et n’est jamais rentrée chez elle. Selon les témoignages récoltés par la police, son chemin a croisé celui de Luiz Alberto Bastos Barbosa, un musicien de 29 ans avec qui elle aurait eu une histoire, et qui l’a attirée dans un motel dont elle n’est pas ressortie vivante. C’est un corps calciné que sa famille a dû identifier à la morgue le lendemain, après avoir reçu un SMS de son téléphone laissant entendre qu’elle s’était disputée avec son ex. Le message a été envoyé par son assassin pour brouiller les pistes, avant de tout avouer, dénonçant par la même occasion la complicité de deux de ses amis.

Ce meurtre sordide n’aurait pu être qu’un fait divers supplémentaire si la famille de la victime n’avait pas été scandalisée par le traitement médiatique qui en a été fait au Brésil. La semaine suivante, sa sœur aînée, Pauliane Amaral, 31 ans, publiait en effet un post Facebook bouleversant, regrettant que la mort violente de sa soeur n’ait été traitée que comme s’il s’agissait d’un larcin, les meurtriers lui ayant dérobé sa voiture et quelques effets personnels après l’avoir violée dans le motel. Dans son récit de la scène, Luiz Alberto Bastos Barbosa a expliqué qu’elle avait consenti à un rapport sexuel à plusieurs, mais qu’elle s’était énervée quand ils avaient voulu la voler, et qu’elle s’était malencontreusement pris un coup de marteau fatal.

Ma sœur a été réduite à son corps, ils ont essayé de la déshumaniser et l’ont tuée, encore une fois.”

Une  version des faits que conteste vigoureusement Pauliane Amaral dans son texte, partagé 33 000 fois sur Facebook, et traduit automatiquement par le réseau social en plusieurs langues. Elle y appelle à considérer ce meurtre pour ce qu’il est: un féminicide. “Dans plusieurs articles journalistiques, il n’y a eu de place que pour la voix des criminels selon laquelle ils ont eu des ‘rapports sexuels consentis’ avec ma sœur. Mais dans ce cas, pourquoi le marteau, si son consentement a été respecté? Pourquoi la chambre du motel a-t-elle été détruite? Étrangement, dans aucun article de presse, n’apparaît le mot viol. Malgré des preuves évidentes, une partie de la presse n’a même pas envisagé la possibilité du viol, et a repris la version des assassins, comme s’il s’agissait d’un fait. Cela m’indigne profondément. Les illustrations qui accompagnent les premiers articles, concernant l’événement, sont assez symboliques: quand ils ont écrit que Mayara était ‘la femme retrouvée carbonisée’ qui était en route pour une répétition avec son groupe, une photo la présente comme une minette. En mentionnant son ‘copain’, on hypersexualise son image. Quand l’article plante le décor de la scène du crime dans un motel, la photo choisie représente ma sœur comme vulnérable, dénudée à la plage. Ma sœur a été réduite à son corps, son histoire a été effacée, afin de mieux satisfaire l’intérêt de chaque récit. Ils ont essayé de la déshumaniser et l’ont tuée, encore une fois. Si notre voix n’avait pas été amplifiée par des milliers de personnes sur les réseaux sociaux, Mayara serait encore traitée comme un chiffre, comme un ‘corps de plus’, comme quelqu’un qui a mérité ce destin. Malheureusement, dans les tréfonds d’Internet, certains pensent comme des criminels: ils pensent qu’une femme mérite ce destin, soit parce qu’elle est belle, soit parce qu’elle est moche, parce qu’elle est allée dans un motel, parce qu’elle a fait une photo sur laquelle elle porte du rouge à lèvres.”

Si cet assassinat s’est déroulé au Brésil, il aurait pu avoir lieu dans tous les autre pays du continent sud-américain, qui est de plus en plus mobilisé sur la question des féminicides. Mais il aurait aussi pu se dérouler dans n’importe quel pays du monde. C’est pour faire entendre la voix de toutes les femmes qu’on tue parce qu’elles sont femmes, que Pauliane Amaral a décidé de prendre la parole depuis la Belgique, où elle a déménagé récemment dans le cadre de sa thèse en lettres. Et c’est pour cette même raison que nous avons voulu lui offrir un espace d’expression sur Cheek. Interview.

 

Pourquoi le traitement médiatique de l’assassinat de ta sœur te choque-t-il autant? 

Le principal problème est que les médias ont jusqu’ici surtout donné la parole aux meurtriers. Avant que je ne publie mon post sur Facebook, personne ne s’est intéressé à la version de la famille concernant ce crime sauvage. L’un des magazines brésiliens, les plus célèbres, Veja, a publié l’interview d’un des assassins Luís Alberto Bastos Barbosa. Ma mère avait pourtant répondu à une longue interview de ce magazine, avait ouvert sa maison à un journaliste et un photographe, mais ils ont préféré se concentrer sur ce qu’ils trouvaient plus vendeur: la version des meurtriers. C’est très important pour moi qu’on entende la voix de la famille de Mayara. Pour montrer que ma sœur n’est pas juste “un corps calciné”

Aujourd’hui, il est donc toujours dangereux d’être une femme au Brésil?

D’après les chiffres officiels de l’Anuário Brasileiro de Segurança Pública, une femme est violée toutes les 11 minutes au Brésil, mais seulement 35% des cas font l’objet d’une plainte. Chaque jour, 13 femmes meurent au Brésil, qui est incontestablement un pays misogyne, où la majorité des gens croient encore à l’idée que “les femme qui se respectent ne sont pas violées”. Selon l’ONG Save the Children, le Brésil est le pire pays d’Amérique latine pour les femmes, et le meurtre de ma sœur le montre à nouveau.

Comment la situation des Brésiliennes peut-elle s’améliorer?

D’abord, en faisant en sorte que les crimes contre les femmes soient punis le plus sévèrement possible. Car bien souvent, les assassins, quand ils sont reconnus coupables, n’effectuent qu’une peine minimum, sont rapidement libérés et récidivent. La réflexion sur le sujet des violences faites aux femmes doit aussi se faire dans les murs de l’école. C’est nécessaire pour que les nouvelles générations de Brésiliens et Brésiliennes comprennent qu’aucune femme ne mérite d’être battue, violée, assassinée. Jamais! Enfin, il est indispensable que les médias soient plus critiques quand la protection policière est insuffisante pour les femmes. Les médias devraient porter une voix moins sexiste que le reste de la société, qui perpétue la culture de la violence contre les femmes. 

De quelle façon comptes-tu t’engager dans ce combat?

J’ai voulu que ma sœur ne devienne pas une simple statistique sur les violences faites aux femmes brésiliennes: c’est pourquoi j’ai publié cette lettre qui parlait d’elle, de son travail de prof de musique, de sa belle carrière de guitariste, montrant comment elle essayait de faire progresser la place des femmes dans la musique classique. Les journaux n’ont parlé d’elle que comme d’un corps calciné, pas comme d’une guitariste talentueuse et aimée. Je ne m’arrêterai pas de dénoncer la façon dont la presse traite cette affaire, même si malheureusement, elle continue de ne donner la parole qu’aux assassins.  

Propos recueillis par Myriam Levain


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