société

Reportage

On a collé des affiches avec Merci Simone, qui expose Simone Veil dans tout Paris

On a suivi les fondatrices de Merci Simone pendant qu’elles partaient tapisser un mur parisien avec le portrait de Simone Veil. Leur collectif de street art féministe veut préserver la mémoire de celle qui a légalisé l’IVG en France.
© Audrey Renault pour Cheek Magazine
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Ici c’est bien, on ne pourra pas la rater en arrivant sur la place”, s’exclame Julia en examinant le mur d’une galerie qui mène à la Place des Vosges, dans le 4ème arrondissement de Paris. Nous sommes un vendredi soir d’hiver, il est 21 heures. Il neige, il fait froid, mais qu’importe. Les co-fondatrices du collectif Merci SimoneÉléonore et Julia –qui tiennent à ne pas dévoiler leurs noms de famille pour préserver leur anonymat-, ont du pain sur la planche. Ciré, bottes de pluie, affiches roulées sous le bras, seaux et balais à la main, ces deux Parisiennes pure souche, de 25 et 31 ans, attirent forcément un peu l’attention. Leur mission? Coller un gigantesque portrait de Simone Veil sous les arcades qui entourent la célèbre place parisienne. Seulement ce soir-là, quelques policiers patrouillent aux alentours. De quoi inquiéter nos deux colleuses d’affiches clandestines. Qu’à cela ne tienne, après s’être assurées que la voie était libre, elles passent à l’ action. 

 

Des réactions plus ou moins positives

Julia tapisse le mur de colle, Éléonore déplie l’affiche au sol et ajoute de la superglue aux coins, pour s’assurer qu’elle adhère bien. C’est parti pour quelques minutes d’intense encollage. Alors qu’elles s’activent, une femme en manteau de fourrure promenant un petit chien propret s’arrête et les observe. Qui est Simone ?, interroge-t-elle alors que seul le bas de l’affiche est visible. Haaa, Simone Veil.  Magnifique!, s’enthousiasme-t-elle lorsque le haut du poster apparaît enfin. Et de repartir avec un sourire, après un hochement de tête approbateur. Les réactions ne sont pas toujours si positives. Nous retrouvons parfois les affiches vandalisées, déchirées à coup de clés ou taguées avec des insultes et des commentaires misogynes”, avoue Julia qui confie guetter l’accueil réservé à leurs collages militants grâce à Instagram et le hashtag #MerciSimone.  

 

 

Si certain·e·s se cabrent, d’autres, plus nombreux·ses, les soutiennent. Le Tank, l’espace de coworking où elles se sont rencontrées il y a trois ans,  a accepté de prêter l’un de ses murs pour la pose de leur première affiche, en octobre dernier. Sur les réseaux sociaux, les marques de solidarité se multiplient peu à peu, et certain·e·s vont même jusqu’à filer un coup de main sur le terrain. Nous avons un·e ange gardien·ne rue de la Roquette, confie Julia, hier nous avons vu que l’affiche que nous y avions collé se détachait du mur, nous devions la ré-encoller aujourd’hui, mais nous avons découvert que quelqu’un nous avait précédées.

 

L’icône Simone

Peut-être leur faudra-t-il une autre bonne âme Place des Vosges, tant la tâche est compliquée. Le mur est poreux, tout le seau de colle y passera. L’affiche glisse, les filles tapissent comme des folles tout en gardant l’oreille aux aguets pour repérer le retour éventuel de la patrouille de police. Pendant ce temps, deux jeunes fêtards s’agglutinent autour d’elles pour leur “mansplainer” comment coller leur affiche. Classique. Mais Éléonore et Julia sont imperturbables. En cinq minutes, l’affaire est réglée. Nous n’avons jamais été aussi rapides! Sans doute la pression de voir débarquer les flics”, nous confie Éléonore, encore tout essoufflée. Sur le trottoir d’en face, les deux complices s’accordent quelques minutes de répit pour admirer le résultat. Vu les conditions, ce n’est pas si mal. Les premières fois, c’était la galère. Nous nous sommes retrouvées avec l’affiche collée aux mains car nous ne pensions pas aux gants par exemple. On apprend sur le tas”, s’amuse Éléonore. 

Nous avons choisi Simone Veil parce qu’elle incarne plusieurs femmes qui nous sont chères.”

On a merdé sur le bas, c’est tout plissé”, râle Julia qui tente de lisser les pans de l’affiche, légèrement gondolée. Une imperfection qui laisse indifférents les passants. Celle qu’ils regardent, c’est Simone Veil, royale sur son bout de mur. Nous avons choisi Simone Veil parce qu’elle incarne plusieurs femmes qui nous sont chères: l’adolescente survivante des camps de la mort, la mère/femme politique qui conjugue sa carrière et sa vie privée, et la féministe au sens premier du terme, celle à qui nous devons en grande partie le droit à l’avortementexplique Éléonore qui pose toujours le même regard admirateur sur celle qu’elle placarde sur les murs depuis plusieurs mois. 

 

Hommage et gratitude

C’est au lendemain de la mort de celle-ci, le 30 juin 2017, que l’idée germe dans la tête des deux acolytes et de leur ami Duy-Thien, 33 ans, troisième membre fondateur. Nous cherchions une manière plus originale de lui rendre hommage et de lui témoigner notre gratitude qu’un simple post sur les réseaux sociaux, raconte Julia. Graphiste, Duy-Thien, mène les opérations pour concevoir le visuel de Merci Simone, un portrait graphique aux couleurs pop. Le visuel est libre de droit pour que chacun·e puisse l’imprimer librement et gratuitement sur des affiches des tracts, des t-shirts, des tote bagsprécise Éléonore. Un beau geste de la part de ce·ux·lles qui, jusqu’à aujourd’hui, prenaient sur leurs propres deniers pour financer l’impression de leurs affiches. Au départ, nous ne voulions coller qu’une affiche, aujourd’hui, des dizaines occupent les murs de Paris”, révèle Julia. L’hommage éphémère s’est transformé en engagement à plein temps. Le jour, Éléonore travaille dans les affaires publiques, Julia, elle, aide au développement de start-ups. Mais une fois la nuit tombée, parfois épaulées de quelques complices, elles parcourent la capitale, Simone sous le bras.

 

Objectif 8 mars

À l’approche de la  Journée internationale des droits des femmes, Merci Simone vient de lancer une campagne de financement sur Ulule. Elles y proposent leurs affiches à prix coûtant, 5 euros pour la petite, 15 euros pour la grande de plus d’un mètre de haut. Elles y incluent également leur recette de colle bio à base d’eau et de farine. L’objectif ? Que le 8 mars prochain, nos villes soient retapissées à l’effigie de Simone Veil. Sont également disponibles, des sweats aux couleurs de Merci Simone, dont les bénéfices seront intégralement reversés à l’association Féminisme Populaire. Une manière de perpétuer l’héritage de leur glorieuse inspiration. 

 

C’est important pour nous de ne pas laisser ses idées et ses combats disparaître avec elle. La jeune génération ne doit pas oublier ce qu’elle doit à Simone Veil, clame Éléonore qui nous confie pourtant que ni l’une ni l’autre ne se voyait comme une féministe engagée. Nous étions sensibles aux débats sur l’égalité hommes-femmes, mais nous n’étions pas militantes, explique-t-elle. C’est en débutant l’opération Merci Simone et en observant les réactions parfois violentes que cela pouvait déclencher que nous avons réalisé à quel point le combat reste d’actualité et que, si les droits sont acquis sur le papier, il reste un long chemin à parcourir avant que l’égalité ne soit appliquée dans la réalité.Ce chemin, elles ont pour leur part choisi de l’entamer un seau et un balai à la main.

Audrey Renault

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