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Exposition / Les Moudjahidate, nos héroïnes

Cette trentenaire rend hommage aux combattantes d'Algérie

Nadja Makhlouf, 30 ans, a choisi de rendre hommage aux femmes d’Algérie. Elle expose dès aujourd’hui, au Musée d’art moderne d’Alger (Mama), 30 portraits de femmes qui furent moudjahidate -les femmes combattantes pendant la conquête de l’Indépendance. Des héroïnes qui inspirent par leur quête de liberté. Interview et diaporama. 
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Pourquoi as-tu choisi de rendre hommage aux femmes algériennes?

Depuis toute petite, je suis sensible à la cause féminine. Quand nous retournions dans le pays d’origine de mes parents, l’Algérie, j’ai très vite pris conscience de la séparation entre les hommes et les femmes. Grandir face à cette idée qu’on ne peut pas se comporter comme un homme, que certaines choses leur sont réservées, m’a dérangée et m’a touchée. Puis, avec la maturité, cela a nourri mon travail. Après des études d’audiovisuel, quand je me suis sentie suffisamment mûre pour traiter ce sujet, j’ai voulu faire une trilogie de portraits de femmes autour de trois régions d’Algérie: la Kabylie, Alger et le désert. 

Ces portraits de femmes combattantes composent le second volet, celui d’Alger. Que racontent les autres volets? 

Mon premier volet s’articulait autour de trois générations de femmes racontant leur quotidien en huis clos, dans les montagnes de Kabylie. J’ai tiré de ces portraits un documentaire de 48 minutes qui a gagné le Prix du public au festival Regard sur le Cinéma du Monde. C’était il y a trois ans, et j’ai tout de suite enchaîné sur la seconde partie, celle des Moudjahidate. Mon troisième projet sera lié au désert, et j’aimerais qu’il mette en lumière les prostituées.  

Comment le sujet des Moudjahidate t’est-il venu? Pourquoi? 

Je voulais mettre en lumière les femmes qui ont combattu, car on n’en parle que trop peu. Le cinquantenaire de l’indépendance (Ndlr: en 2012), m’a donné envie de les montrer dans toute leur diversité: il n’y a pas que des Algériennes qui ont combattu, mais aussi des Françaises, des Espagnoles ou des Allemandes, de toutes les confessions. Militantes, maquisardes, dans les combats à tenir une arme ou chez elles à accueillir et soigner les militaires, elles étaient toutes sur un pied d’égalité. Qu’importent leurs différences, elles avaient compris l’importance de rendre sa liberté à un pays. 

“Les combattantes n’ont toutes fait vraiment connaissance qu’en prison, car pendant la guerre, leur identité était protégée. Elles se connaissaient de vue, mais ne s’appelaient pas par leur prénom.”

Peux-tu nous parler de cette exposition? 

Le directeur du Mama m’a contactée il y a quelques mois, j’avais 15 portraits, il m’a proposé d’en faire 15 autres. J’ai voulu raconter le côté historique de leur parcours: dates, fonctions, qui elles sont aujourd’hui. Avec la volonté de retranscrire la noblesse universelle du combat vers la liberté. L’exposition comporte pour chacune d’elles un diptyque photographique, un portrait d’aujourd’hui accompagné d’une photo de l’époque. J’ai travaillé avec une rigueur absolue pour capter le regard, le moment, l’émotion. Les photos sélectionnées sont souvent celles qui ont été prises à la fin, après qu’elles m’aient raconté leur vie, une fois la confiance instaurée. 

Quel genre de femmes sont-elles? 

C’est un vrai éventail de personnalités. Certaines sont d’une humilité et d’une douceur extraordinaires, d’autres sont encore d’une puissance incroyable, avec des caractères terribles! Les premières rencontres sont d’autant plus fortes dans ma mémoire que ces femmes nous ont aujourd’hui quittés. Elles représentent tout pour moi, ce sont des héroïnes. Pour grandir et se renforcer, c’est important d’avoir des références: ces femmes-là en étaient de très impressionnantes. 

À quel point ces femmes se connaissaient entre elles?

Les combattantes n’ont toutes fait vraiment connaissance qu’en prison, car pendant la guerre, leur identité était protégée. Elles se connaissaient de vue, mais ne s’appelaient pas par leur prénom. Grâce aux liens qui se sont tissés ensuite, elles ont pu m’orienter les unes vers les autres. Certaines ne se rappelaient pas ce qu’elles avaient vécu: Alzheimer, trou noir ou simple blocage. D’autres s’en souvenaient comme si c’était hier, alors qu’elles ne pouvaient se remémorer ce qu’elles avaient fait le matin même. 

“À leur époque, elles se fichaient du mariage. Ce qui les intéressait, c’était d’entrer là où on ne les avait pas invitées: en politique.”

Comment ces femmes permettent de comprendre la société algérienne d’aujourd’hui? 

Ces femmes ont vécu un tournant entre la colonisation et l’indépendance et elles ont fait le pont entre ces deux périodes. Leur rapidité à prendre conscience de ce qu’il se passait dans le pays, qu’elles soient illettrées ou éduquées, est fascinante. Elles étaient alertes et se sont rendu compte des inégalités qui existaient, ce qui fait d’elles des personnes ouvertes et pleines de finesse sur la situation actuelle de l’Algérie. 

Comment jugent-elles l’évolution de la place de la femme? 

“C’est déjà beaucoup mieux qu’avant”, voilà ce qu’elles me disent: elles sont heureuses de savoir que le faible pourcentage de femmes qui allaient à l’école s’est inversé. Aujourd’hui, c’est une valeur d’intelligence de la famille d’envoyer sa fille étudier. Il y a des femmes médecins, gynécologues, avocates, elles sont présentes dans la société et pour elles, c’est dingue car ce n’était pas le cas il n’y a pas si longtemps. En revanche, là où elles parlent de régression, c’est sur les préoccupations des jeunes femmes: “Elles ne pensent qu’au mariage!” déplorent-elles. Ajoutant qu’à leur époque, elles s’en fichaient, elles, du mariage. Ce qui les intéressait, c’était d’entrer là où on ne les avait pas invitées: en politique. 

Comment penses-tu que l’exposition va être accueillie? 

En Algérie, les mentalités sont particulières. L’expo va être bien reçue, parce qu’on rentre dans l’idée du nationalisme et du patriotisme. Cependant, je crains que la nouvelle génération ne s’y intéresse pas: ils sont beaucoup plus sensibles aux années noires, qu’ils ont vécues, qu’à cette guerre d’Indépendance qu’on leur ressasse depuis toujours. J’ai aussi peur qu’il y ait quelques frustrations: toutes les combattantes n’ont pu être photographiées, certaines pourraient se sentir une nouvelle fois mises de côtés et délaissées. 

Propos recueillis par Laura Soret

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