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Le mouvement skin positive est-il en train de briser le tabou de l’acné?

Dans le sillage du mouvement body positive, de nouvelles initiatives visant à célébrer la diversité des corps se sont développées ces dernières années. Parmi elles, le mouvement “skin positive” encourage les femmes à afficher leurs visages au naturel sans se soucier du regard porté sur leurs boutons ou cicatrices.
Capture d'écran d'une vidéo d'EnjoyPhoenix
Capture d'écran d'une vidéo d'EnjoyPhoenix

Capture d'écran d'une vidéo d'EnjoyPhoenix


Du simple bouton qui croît à mesure que le stress s’installe ou en début de cycle, aux plaques localisées en passant par la pathologie sévère, l’acné est partout puisqu’elle touche près de 70% des adolescent·e·s et un quart des personnes de plus de 25 ans. Pour autant, essayer de trouver celles et ceux qui en sont atteint·e·s dans les magazines, les publicités, les films, les défilés ou les livres revient à chercher une aiguille dans une botte de foin. Pour répondre à ce manque de représentation, un nouveau mouvement qui trouve ses origines dans le body positive questionne les normes irréelles auxquelles est soumise notre peau. Nommé “skin positive”, il se déploie en montrant des visages au naturel, parsemés de cicatrices, de tâches de naissance ou de boutons, dans le but de mettre un terme à la honte que provoque l’invisibilisation quotidienne de ces imperfections et d’aider les femmes à s’accepter, loin des stéréotypes qui leur collent à la peau.

 

La guerre des boutons

Si Fenty Beauty, la marque de cosmétiques créée par Rihanna a ouvert les portes de l’industrie de la beauté aux femmes souffrant d’acné en publiant un tutoriel de maquillage qui leur est destiné, la norme imposée par cette même industrie reste celle des peaux lisses comme nous le montre l’exemple de la blogueuse beauté Kadeeja Khan. Repérée par l’Oréal, la jeune femme est invitée à jouer les modèles le temps d’un shooting organisé par la marque qui se ravise assez rapidement. La raison qui lui est communiquée est la suivante: “L’Oréal ne peut être impliqué avec des personnes atteintes de problèmes de peau.” Si le groupe s’est depuis excusé, sa réaction illustre les limites de certaines démarches inclusives engagées par les milieux de la mode et des cosmétiques. Pour Alice Pfeiffer, journaliste mode pour le magazine Antidote, c’est parce que Kadeeja Khan assumait ses problèmes de peau qu’elle a été rejetée: “Elle ne rentre pas dans le régime de la honte et du culte du pseudo effortless à la française. Le maquillage redevient ici un acte transformatif et performatif qui dévoile le mythe que sont la perfection et le travail que doit effectuer chaque femme. Une déconstruction sûrement trop visible pour une marque de cosmétiques qui se base sur une idée fixe et mythifiée de la beauté féminine, que se doivent d’incarner les femmes derrière le label.

 

Tutoriel Fenty Beauty by Rihanna

 

Difficile donc pour les femmes atteintes d’acné d’imaginer leur condition banalisée. D’autant plus que l’industrie culturelle et médiatique n’est pas plus avancée à ce niveau. En faisant appel à des acteur·trice·s adultes pour jouer des personnages adolescent·e·s, le cinéma se débarrasse rapidement des imperfections qui pourraient apparaître à l’écran. Même constat pour la littérature destinée aux jeunes adultes qui fait l’impasse sur ces caractéristiques physiques jugées disgracieuses. Lorsqu’elle a cherché à créer un personnage souffrant d’acné, l’autrice Juno Dawson explique au journal The Guardian n’avoir trouvé aucune référence antérieure parmi la littérature existante. “J’ai cherché sur Amazon et Goodreads […], je n’ai trouvé aucun livre traitant de personnages atteints d’acné.

Mais pourquoi est-ce si difficile de représenter des femmes aux peaux marquées? “La peau, les rides, les boutons, les vergetures, sont tout particulièrement montrées du doigt chez les femmes, relève Alice Pfeiffer. Cette attente d’une peau lissée revient à l’idéal virginal ‘pur’ de la femme contrairement à l’homme au corps et au visage buriné par la vie et l’expérience. C’est toujours la même chose: l’homme agit, la femme apparaît. Sa pureté est gage de fierté nationale dans une logique judéo-chrétienne et rien ne symbolise mieux cela que sa peau qui n’aurait rien vécu, même pas un coup de soleil ou un bouton gratté.” Et d’ajouter: “Les problèmes de peaux sont aussi associés à un manque d’hygiène alimentaire ou physique, et dans l’idée de l’esprit sain dans un corps sain, ils seraient donc le résultat d’une ‘faute’ chez celui qui a ce bouton.” Alors où trouver les visages non retouchés qui dessinent notre quotidien? La réponse est à chercher quelque part sur les réseaux sociaux.

 

 

Beauty is self confidence applied directly to the face 💖

Une publication partagée par Kadeeja Khan (@emeraldxbeauty) le

 

Les influenceuses au premier rang

Si l’effet nocif d’Instagram sur l’estime de soi n’est plus vraiment à prouver, le mouvement body positive a cependant réussi à démontrer -avant de se cloisonner lui aussi- la capacité du réseau social à rendre visible des types de corps différents de ceux qu’on nous offre à voir à longueur de pages dans les magazines. C’est sur le réseau de partage de photos que le mouvement skin positive s’est développé, même si on peut attribuer sa naissance à une vidéo postée sur YouTube.

En juillet 2015, la blogueuse beauté My Pale Skin se filme sans maquillage dans une vidéo nommée You look disgusting (à voir ci-dessous). Sa peau est marquée par de nombreuses cicatrices causées par l’acné. Autour d’elle sont retranscrits les commentaires haineux dont elle fait l’objet au quotidien. Jugée sale et dégoutante, on questionne son hygiène. Le résultat percutant permet alors de briser le tabou entourant l’acné en mettant en lumière les stéréotypes auxquels sont exposées les personnes qui en souffrent. Au New York Times, le psychothérapeute spécialiste des problèmes de peau, Matt Traube, expliquait: “Les discussions à propos de l’acné ne sont pas étalées en public. Les gens sont embarrassés à l’idée d’en parler car, contrairement à d’autres problèmes médicaux, il y a énormément de jugements autour de la peau. La plupart des problèmes sont révoqués, dévalorisés, ou peu signalés.

 

La vidéo de My Pale Skin

 

Visionnée plus de 27 millions de fois depuis sa mise en ligne, la vidéo fait des émules chez les YouTubeuses et blogueuses beauté. Connues pour leurs capacité à maîtriser l’art du make up, elles ont depuis été nombreuses à afficher un visage complètement nu face caméra afin de confier à leurs abonné·e·s les insécurités qui les rongent au quotidien, à l’image d’Enjoyphoenix, KenzaSML ou de la britannique Zoella. “Je pense qu’il y a une nouvelle sensibilité autour des questions d’inclusivité, un marché à toucher, une réception féministe positive -donc une valeur ajoutée identitaire et politique pour ces jeunes femmes-, et aussi une tendance de mise à nu de ses névroses, traumas, secrets. Les femmes communiquent sur leurs problèmes de poids, leur santé mentale et aujourd’hui dans la société du culte de l’apparence, du selfie et du filtre, sur leur peau”, précise Alice Pfeiffer. Et si elles complètent souvent leurs vidéos par un tutoriel visant à camoufler leurs imperfections, Instagram a depuis pris le relai de l’acceptation en figeant ces visages aux reliefs imparfaits.

 

 

To be honest, I’m probably not as confident as I seem. I’m still in the process of loving myself for everything that I am. It’s something that does take time, especially if you’ve been treated horribly for so many years. It’s hard to love myself when I don’t have the strength to leave my bed or the focus to complete basic tasks. This world was designed for people with fully functioning bodies and brains, and it can be so hard to love yourself when the world seems to hate you. Acne is the least of my insecurities. Just leaving this as a reminder that you’re still worth so much and it’s ok to not have everything figured out yet 💖 I believe in you all and self love does take time!! Think back on all you’ve survived and accomplished. You’re capable of so much.

Une publication partagée par hailey wait ⚡ (@pigss) le

 

Changer la donne

Sur le réseau connu pour ses filtres correcteurs, de nombreuses jeunes femmes ont choisi d’afficher des clichés de leur visage marqué par l’acné ou les cicatrices sans retouche ni maquillage. Une exposition radicale qui leur semblait pourtant impossible il y a quelques années. La jeune instagrammeuse de 18 ans, Hailey Wait, atteinte d’acné kystique depuis ses 11 ans et désormais suivie par 160000 abonnés, évoque son mal-être dans une vidéo: “Je me sentais tellement en insécurité que je ne pouvais pas quitter ma maison sans mettre du maquillage. Parfois je ne sortais tout simplement pas mais je portais quand même du maquillage pour ne pas me sentir dégoutante.

Même son de cloche chez Louisa Northcote, jeune modèle à l’origine du hashtag #FreeThePimple (Ndlr: en français, “libérez les boutons”) aujourd’hui suivie par 15000 personnes. “Je me regardais dans le miroir et je pleurais en me disant ‘tu es moche et tu ne peux aller nulle part’. Cela a un impact immense sur le mental des gens même s’ils ne le réalisent pas car il ne s’agit que de peau.” Une détresse commune, dont les deux jeunes femmes ont su s’affranchir en s’appropriant leur visage au naturel et qui fait écho aux résultats d’une récente étude publiée par le British Journal of Dermatology en 2018. Selon l’institution, l’acné serait corrélée à une chute de l’estime de soi et les personnes qui en sont atteintes auraient 63% plus de chances de souffrir de dépression que les autres.

 

 

Célébrer la beauté de la diversité

En partageant leurs parcours, leurs souffrances ainsi que leurs messages d’acceptation et de soutien avec les hashtags #SkinPositivity, #AcneCommunity, #AcneIsNormal ou encore #FreeThePimple, ces femmes espèrent normaliser l’acné dans l’espace public, mais aussi raconter la beauté de ces visages qui s’écartent de la norme. Célébrer ces imperfections en dépit d’un idéal standardisé et envahissant, c’est la mission que se sont donné certains artistes comme les photographes Sophie Harris-Taylor et Peter de Vito. Ayant tous deux souffert d’acné durant leur jeunesse, ces derniers en sont venus au même constat. Alors que le mouvement body positive était censé célébrer la beauté dans sa diversité, les visages acnéiques semblent avoir été oubliés.

 

Epidermis par Sophie Harris-Taylor

 

Les deux artistes ont donc tenté de pallier ce manque en célébrant les beautés naturelles et imparfaites chacun à leur façon. Avec son projet intitulé Epidermis, Sophie Harris-Taylor a choisi d’immortaliser des femmes (dont Louisa Northcote) atteintes d’acné à différents degrés sans maquillage. Le résultat, à la fois brut et délicat, souligne la force et la beauté émancipatrice de ces femmes qui se redécouvrent. Dans un autre registre, Peter de Vito, s’en prend lui à Photoshop et autres logiciels de retouche qui forgent et renforcent les standards de beauté irréalistes ainsi que la détresse qui les accompagnent. Dans sa série #AcnéIsNormal, il a choisi d’exposer les gros plans des peaux abîmées et couvertes d’inscriptions coup de poing telles que “retouch”, “i am tired of Photoshop” ou encore “love yourself”. 

 

 

Si la mésaventure de Kadeeja Khan montre que le chemin vers une représentation plus juste et diversifiée des corps est encore long, le mouvement skin positive a permis de libérer la parole des femmes au sujet de l’acné, jusque dans les milieux les plus verrouillés. Récemment, la top Kendall Jenner, mais aussi la chanteuse Lorde ou encore l’actrice Lili Reinhart ont mobilisé les réseaux sociaux pour partager leurs expériences à ce sujet. Saoirse Ronan, l’actrice de Lady Bird a, quant à elle, demandé à garder ses boutons visibles durant le tournage du film afin de promouvoir les différents types de peau à l’écran. La lumière de l’acceptation est peut-être plus proche qu’on ne le croit.

Sophie Laroche


7. Elle continue de recevoir des publicités de grossesse après la mort de son bébé, et pousse un coup de gueule

On a lu pour vous cette lettre ouverte, publiée sur Twitter mardi 11 décembre, dans laquelle la journaliste Gillian Brockell pousse un coup de gueule contre les réseaux sociaux qui continuent à lui envoyer des publicités en lien avec sa grossesse après la perte de son bébé. 
Capture d'écran d'une vidéo d'EnjoyPhoenix  - Cheek Magazine
Capture d'écran d'une vidéo d'EnjoyPhoenix